Nick Hornby, « Juliet, Naked »

Résultat de recherche d'images pour "juliet naked"Annie ne supporte plus Duncan, l’homme avec qui elle vit depuis 15 ans à Gooleness, une petite station balnéaire du nord de l’Angleterre, prisée dans les sixties et tombée depuis en désuétude (quelque chose comme Berck-sur-mer en plus glauque) (je tiens à dire que je n’ai rien contre Berck, qui m’a l’air bien sympathique, mais il y a indéniablement un effet « Bienvenue chez les Ch’tis » anglais). A 40 ans, avec une envie d’enfant qui commence à la titiller sérieusement, la passion puérile de Duncan pour Tucker Crowe, un chanteur américain des 1980’s, disparu de la scène musicale depuis 20 ans, va finir par causer la rupture du couple. Mais l’histoire ne fait que commencer…

Je ne connaissais pas Nick Hornby, et pour tout vous dire, ce roman est entré dans ma possession car il se trouvait dans une « bibliothèque de rue » où les gens déposent leurs livres pour les donner. Mais la gratuité ne s’arrête pas là, puisque cet exemplaire était déjà à l’origine destiné à être un exemplaire offert par les éditions 10/18 pour deux livres achetés. Comme gratuité n’est pas toujours synonyme de qualité, c’est vous dire si je n’avais pas de grandes attentes à son sujet. Mais mois anglais oblige, je l’ai sorti de ma PAL car je pressentais qu’il serait drôle et léger. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté.

Il y a d’abord la création de ce personnage de chanteur-compositeur de rock des années 70/80, dont la vraisemblance est soignée jusque dans les faux articles Wikipédia que l’auteur insère dans la trame du récit. Modèle de la star de rock déchue, du musicien maudit, Tucker Crowe alimente une communauté de « crowologues » passionnés par sa légende noire et boostés par les possibilités qu’Internet offre aux curieux et aux érudits de tout poil.

Côté existentiel, Juliet, Naked (soit Juliette nue), ce titre obscur, illustre la vanité des croyances sur laquelle se construit une vie. Hornby capte extrêmement bien les conflits intérieurs de ses personnages qui voient les années se dérober et se posent la question de la valeur de leur existence (qu’Annie s’ingénie à traduire en formules algébriques dans un moment de grand désarroi !). Cette question du temps qui passe, de ce qui a été et n’est plus, file tout le roman et se pose à divers niveaux, non seulement celui des personnages en eux-mêmes, mais aussi celui d’une ville, d’une époque ou d’un courant musical. Une (ou plusieurs) relations de couple ratée, une absence d’enfants ou des enfants qu’on ne voit jamais, des occasions manquées et des années passées à boire, à regarder la télé ou à écouter la même musique peuvent-elles être rattrapées ? L’art, ou un enfant que l’on chérit, sont-ils le remède au sentiment du manque de sens de la vie ? Oui en partie. Mais qu’est-ce que l’art au juste, si personne ne se met d’accord sur la valeur d’une musique par exemple ? Vous avez trois heures !

Mais ce livre c’est aussi bien-sûr, un monument d’humour anglais. Le décalage entre le fantasme des uns et la réalité donnent lieu à des dialogues, des quiproquos et des rencontres surprises hilarants. J’ai ri aux larmes des premiers dialogues entre Jackson, gamin de six ans bourré de névroses existentielles, et son père. J’ai adoré la vision de l’auteur sur internet, ce vaste terrain vague « où s’accumulent les débris spatiaux », comme par exemple toutes les bêtises, rumeurs et théories du complot débitées sur les sites des communautés de fans obsessionnels. Duncan, fasciné par son ordinateur qui reconnaît presque instantanément les titres des chansons du CD qu’il insère dedans, et qui imagine une sorte de Neil Amstrong cybernétique, « Neil Headphones », qu’il faudrait impressionner en lui soumettant les albums les plus obscurs et improbables afin de n’être pas pris pour un mouton qui écoute des trucs mainstream, c’est un morceau d’anthologie. La mélancolie d’Annie face à la photothèque de son ordinateur, qui lui permet de comparer toutes les photos de ses vacances, année par année, depuis dix ans, c’est plus parlant que n’importe quel traité philosophique sur la monotonie de la vie, et cela permet de comprendre aussi une révolution toujours en cours de nos modes de vie et de pensée depuis l’arrivée du digital.

Le personnage d’Annie m’a touchée au départ par sa bravoure, son côté pince-sans-rire et sa pudeur qui l’empêche de se plaindre. Mais sur la fin ses sempiternelles hésitations, regrets, indécisions m’ont laissée insatisfaite de ce personnage. J’aime toutefois la grande décision – implicite – qu’elle prend à la toute fin. J’ai appris qu’il existait un courant musical appelé le « nothern style », originaire du nord de l’Angleterre, et qui ressemblait à la Motown. Enfin j’ai adoré, bien-sûr, la finesse des observations de Nick Hornby, quelque chose que je qualifierais de « finesse expériencielle » même si ça fait un peu jargon. J’ai bien envie de découvrir les autres romans de Mr Nick du coup.

Mais on est à la fin du mois de juin, autant l’avouer, je commence à saturer un peu de tant de finesse, si caractéristique des romans anglais (au moins de ceux que j’ai lus ce mois-ci). Je crois que j’aspire à quelque chose de plus brut de décoffrage, et j’en profite pour faire un peu de pub à mon Challenge Latino que je compte bien faire revivre par quelques lectures cet été (même s’il n’y a pas nécessairement de lien entre la première proposition de ma phrase et la deuxième, la littérature latino-américaine étant très diverse et pas forcément « brute de décoffrage »).

Je vous laisse avec cet extrait :

« Cela faisait longtemps [qu’il] n’était pas allé où que ce soit pour écouter un groupe, et il n’en revint pas de constater à quel point tout lui semblait familier. Les choses n’auraient-elles pas dû changer, à l’heure qu’il était ? N’auraient-elles pas dû bouger depuis son époque ? On était encore obligés de trimbaler son matos soi-même, de vendre ses disques et des T-shirts au fond de la salle, de parler au type allumé et solitaire qui était déjà venu vous voir trois fois dans la semaine ? La pratique de la musique en live ne laissait pas une grande marge de manoeuvre, cela dit. C’était comme c’était. Les bars, et les groupes qui s’y produisaient, n’avaient que faire de l’univers immaculé d’Apple ; ce serait des tranches de fromage industriel pour dîner et des toilettes bouchées jusqu’à la nuit des temps. » (p. 159)

« Juliet, Naked » de Nick Hornby, Editions 10/18, 2009, 376 p.

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Barbara Pym, Excellent Women

« Perhaps I really enjoyed other people’s lives more than my own. »

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Que n’ai-je lu plus tôt Barbara Pym ! Et comme ses « excellent women » éclipsent toutes les autres vieilles filles de la littérature anglaise ! Ceci dit sans froisser personne évidemment (je t’aime bien aussi Agatha…). Mais comment ne pas craquer devant les indécrottables catherinettes croquées par miss Pym, irrémédiablement plongées dans le bénitier, avec leur sens de l’autodérision pour seule bouée de sauvetage. Mildred Lathbury, fille de clergyman et narratrice de ce roman, en est une. Logée dans un bas quartier de Londres quelque part après la guerre (la seconde), elle partage sa vie entre son travail dans un bureau d’aide aux gentlewomen en délicatesse financière, et sa paroisse où elle suit journellement les offices, se voue aux mille et une activités de cette fourmilière dévouée, et prend le thé avec le vicaire Julian Malory et sa soeur Winnifred. Son quotidien millimétré mais un peu terne va subitement changer lorsqu’un couple des plus extravagants (pour elle) s’installe dans l’appartement au-dessous du sien. C’est le partage de la salle-de-bain commune qui va enclencher ses rapports tumultueux avec Helena et Rockingham Napier, une anthropologue et un officier de la Navy, personnages qui envoient valser les certitudes qu’elle s’était forgée sur elle-même. Mildred n’est pas insensible au charme du beau Rocky, mais elle n’est pas la seule célibataire de son entourage à succomber aux attraits du sexe opposé…

« She called out, ‘I think I must have been using your toilet paper. I’ll try and remember to get some when it’s finished.’ ‘Oh that’s quite all right’, I called back, rather embarrassed. I come from a circle that does not shout aloud about such things, but I nevertheless hoped that she would remember. The burden of keeping three people in toilet paper seemed to me rather a heavy one. »

Résultat de recherche d'images pour "barbara pym des femmes remarquables"On a comparé Barbara Pym à Jane Austen pour sa capacité affûtée à croquer un petit monde qu’elle connaît bien. Mais j’ai l’impression qu’Austen est LA référence obligée quand on lit une romancière anglaise qui décrit finement un milieu social (surtout pour les critiques français). Si Austen il y a, ce serait une Jane sans beau mariage à la fin, ce qui lui confère un charme très mature, une mélancolie amusée, un regard un peu fataliste bien qu’indulgent, une conscience existentielle de la futilité de nos attachements. J’ai littéralement savouré chacune des pages de ce roman, depuis la première jusqu’à la dernière – au début je les cornais même frénétiquement pour retenir les passages qui me faisaient sourire avec un petit pincement au coeur. Mildred m’a immédiatement fait penser au personnage de Chummy dans la série « Call the Midwife » (il faudrait que j’en parle de cette série d’ailleurs…) : aussi grande en taille que son taux d’auto-estime est bas, un accent upper-class à couper au couteau à huîtres dans le quartier populaire où elle est obligée de vivre. La propre mère de Chummy, d’ailleurs, se retrouve à un moment acculée à recourir aux services d’une association de ladies dans l’embarras, comme celle où travaille Mildred ! Ce n’est pas le seul personnage qui paraît tout droit sorti de Call the Midwife : il y a aussi une réjouissante Sister Blatt, dont le caractère bourru et caustique, et la silhouette imposante juchée toute voile dehors sur la bicyclette en fait la soeur naturelle de Sister Evangelina ! A croire que les scénaristes de la série ont lu Pym, ce qui ne m’étonnerait absolument pas.

Là où Pym peut s’assimiler à Austen (mais aussi à toute une tradition qui inclurait Elisabeth Von Arnim ou Nancy Mitford entre autres), outre la haute fréquence des tea-times, c’est dans la façon dont elle compose des scènes pleines de verve à partir de petits riens, de personnages humains, trop humains, qui se rencontrent, se heurtent, se méjugent, ne se comprennent jamais vraiment et tentent tous de trouver un sens à leur vie à leur façon. Une réflexion anecdotique peut soudain avoir une portée bien plus large, révéler une vérité qu’en tant que lecteur nous avons pu aussi ressentir sans savoir l’exprimer.

« Did we really need a cup of tea? I even said as much to miss Statham and she looked at me with a hurt, almost angry look. ‘Do we need tea?’ she echoed. ‘But miss Lathbury…’ She sounded puzzled and distressed and I began to realise that my question had struck at something deep and fundamental. It was the kind of question that starts a landslide in the mind. I mumbled something about making a joke and that of course one needed tea always, at every hour of the day or night. »

La paroisse offre des tas d’occasions de ce genre : lors de la braderie par exemple, les responsables murés dans la salle de vente s’apprêtent à subir la ruée des acheteurs que Sister Blatt compare aux commandos débarquant sur les plages de Normandie en 44. Ce genre de détail est d’ailleurs la seule concession de Pym au contexte politique et social de l’époque, que l’on devine en filigrane. En parlant de paroisse, il y a ce clivage qui file le roman entre ceux qui vont à l’église et ceux qui n’y vont pas (et puis entre les anglicans et les catholiques, et au sein des anglicans, entre les high et les low church…) Un peu exotique pour un lecteur non averti, mais on ne peut s’empêcher de penser à l’immense rôle social de la religion (en plus du spirituel). Qui n’a jamais assisté au sermon d’un prêtre en lui attribuant mentalement une note comme le fait la collègue de Mildred ?

« I began piling cups and saucers on to a tray. I suppose it was cowardly of me, but I felt that I wanted to be alone, and what better place to choose than the sink, where neither of the men would follow me? (…) My thoughts went round and round and it occured to me that if I ever wrote a novel it would be of the ‘stream of consciousness’ type and deal with an hour in the life of a woman at the sink. » (Une référence parodique à Woolf et Zweig dans la même phrase, ça, ça vaut son pesant de cakes !)

Il y a aussi un discret féminisme affleurant de temps en temps à la surface, un féminisme pratique de femmes un peu méprisées par la société – une société qui les taxe d' »excellentes » pour ne pas dire qu’elle les rejette hors des sentiers de la fortune amoureuse et de la réussite sociale pour les cantonner aux tâches subalternes et à l’observation de la vie des autres. Des femmes qui s’attachent à leur dignité, dans le rang desquelles se place d’elle-même Mildred, dont la lucidité désenchantée, la bonté profonde et la bonne éducation en font un personnage d’emblée très attachant. Les auteures anglaises excellent à donner vie à ce genre de personnage de femme entre deux eaux, en demi-teinte, décalée en somme, et immunisée contre le premier degré et la vaine ambition (je repense à ma chère Rose-Marie Schmidt…). Bonne poire en surface, plus acide en-dessous : la compagne rêvée de nos propres introspections, celle qui nous apprend à rire ou sourire de nos illusions déçues, de nos ridicules et nos réactions absurdes dans des moments incongrus, comme peut l’être celui où l’on se fait larguer tout en gardant la raquette de ping-pong à la main avec laquelle on jouait un instant plus tôt.

« Perhaps long spaghetti is the kind of thing that ought to be eaten quite alone with nobody to watch one’s struggles. Surely many a romance must have been nipped in the bud by sitting opposite somebody eating spaghetti?« 

Et il ne faut pas croire, même (et surtout ?) dans les microcosmes il y a des coups de théâtre, des chassés-croisés amoureux dignes du vaudeville et des quiproquos. Barbara Pym a su marier subtilité, réflexions existentielles et comédie pour mon plus grand bonheur, et j’espère le vôtre !

♥ Coup de Coeur ♥

Allez flâner sur le blog de Keisha pour lire d’autres billets sur Pym… Je crois que j’ai bel et bien grâce à elle rejoint le club des pymistes 😉

Image may contain: 3 people, people smiling, food and indoor3e participation à l’excellent Mois Anglais (même si c’est un peu poussif en ce moment de mon côté et que je regrette de ne pouvoir lire vos billets autant que je le souhaiterais…)

 

Excellent Women de Barbara Pym, Virago Modern Classics, 2013 (rééd. 1952).

Ed. française : Des femmes remarquables, traduit de l’anglais par Sabine Porte, éd. Belfond, coll. Vintage, 2016, 316 p.

 

Virginia Woolf, Orlando

« Heureuse la mère qui porte un tel être ! Plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète ! « 

Ma version, un recueil annoté au crayon par ma grand-mère 😍

Je me dépêche d’écrire un petit billet sur « Orlando », que je n’ai pas encore fini, mais je souhaitais absolument participer à la LC Virginia Woolf de l’incontournable mois anglais ! Il faut dire que je l’ai commencé il y a 4 jours et Mrs Woolf n’est pas le premier page-turner venu, que l’on engloutit en un après midi. Mrs Woolf tisse une soie miroitante et pleine de détails que l’on a plaisir à découvrir avec lenteur et émerveillement. Et pourtant, et pourtant, « Orlando » est un roman virevoltant, sautillant et plein d’autres qualificatifs en « an » qui font penser au vent qui soufflète dans les feuilles (mon Dieu ! Ça y est, la folie des comparaisons dont parle le narrateur d’Orlando me guette !)
Il faut dire que j’en suis arrivée au moment où Orlando, d’homme est devenu femme. J’ai atteint le coeur du propos de la « biographie » écrite par Woolf, à savoir l’androgynie. Biographie certes complètement fantaisiste, puisque Orlando traverse les siècles aussi bien que la barrière des sexes. Jeune et beau gentilhomme de l’ère élizabétaine, il ou elle atteint à la fin l’époque de sa biographe, 1928. Mais il ne faudrait pas penser que la mention de la biographie n’est qu’un accessoire sans importance. Woolf a beaucoup mis d’elle-même dans ce personnage il me semble, même s’il paraît que c’est un portrait de son amie de coeur (et un peu plus), Vita Sackville-West. Orlando est gauche et timide, même s’il remporte de grands succès à la cour et en amour. Il est pétri de contradictions : atteint du « mal de la littérature », il ambitionne d’entrer au panthéon des lettres anglaises, puis comprend que l’obscurité lui laisse plus de liberté que la pleine lumière. Son devenir femme ne simplifie pas les choses mais lui permet de comprendre enfin l’attitude de son premier grand amour, la jolie Sacha, et les ruses auxquelles doivent se livrer les femmes qui veulent vivre selon leur bon plaisir. C’est la cause de la vie même de Virginia Woolf qui aimerait joindre en elle-même les avantages des deux sexes (sans leurs inconvénients !)
Woolf, prenant la voix à la fois docte et amusée d’un biographe courant après son modèle, nous entraîne à notre tour sur les pas d’Orlando, en Angleterre, en Turquie ou en Grèce, en ville ou à la campagne, mêlant pensées profondes et notes d’humour. C’est hautement fantaisiste, on sent que Woolf a laissé courir sa plume sans contrainte, et pourtant j’ai sauté dedans à pieds joints ! Le tout dans une langue toujours gracieuse. Peut-être vaut-il mieux que je lui laisse la parole…

« La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim était à eux ; le renard, le blaireau et le papillon. »

« Ainsi, sa lanterne à la main, après avoir vérifié que tous les ossements étaient en ordre – car si Orlando était romanesque il était aussi singulièrement méthodique et ne détestait rien tant qu’une pelote de ficelle sur le sol, à plus forte raison le crâne d’un ancêtre…« 

« Sur l’homme obscur est répandue la très gracieuse effusion de l’ombre. (…) Longtemps il resta perdu dans sa méditation sur la valeur de l’obscurité, la joie de n’avoir point de nom, d’être comme une vague qui revient se confondre avec le corps profond de l’océan… »

« Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai désormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante, ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux.« 

« Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol anglais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs comment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous accoutumé d’y mêler de la crème ?« 

Je joins ici le billet consacré à Orlando par Lili, mon maître à penser pour tout ce qui concerne Woolf ! Ce billet est d’ailleurs éblouissant et va bien plus loin que le mien sur tout ce qui fait le sel de ce roman.

No automatic alt text available.Participation à la LC Virginia Woolf du marvellous Mois Anglais.

 

Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard

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« J’ai seize ans lorsque ma mère se glisse hors de sa peau par un après-midi glacé de janvier – elle devient un être pur et désincarné, entouré d’atomes brillants comme de microscopiques éclats de diamants, accompagné, peut-être, par le tintement d’une cloche, ou par quelques notes claires de flûte dans le lointain – et disparaît. » (incipit).

Fascinant et repoussant. Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour qualifier ce roman de Laura Kasischke. Fascinant car l’auteur excelle à tisser des relations complexes et opaques dans un noyau familial restreint (le père, la mère, la fille, comme dans Esprit d’hiver). Parce que Kasischke sait user avec une habileté très maîtrisée de l’analepse, cette façon de revenir constamment en arrière à partir d’un événement donné, d’enrouler le temps comme sur un écheveau, par le biais de digressions toutes sauf innocentes, et de faire miroiter le passé au regard du présent. Cet événement clé, c’est la disparition de la mère de Kat, 16 ans, qui part sans laisser de traces. C’est comme si cette mère au foyer névrosée, très « desperate housewife », glissait dans le néant. Peu à peu on se rend compte que sa vie frôlait déjà le néant, entre ses aspirations exigeantes, son mari insignifiant, et sa fille pas à la hauteur, dans une banlieue anonyme comme l’Amérique nous en produit tant. La situation ressemble tellement à un cliché que le lecteur est comme anesthésié. Comme Katrina, qui elle-même ne se pose pas plus de questions que ça sur la disparition de sa mère. Comme si la vie de cette Eve Connors, sorte de « reine des neiges » moderne, s’était effacée de la pellicule photo.

Mais j’ai aussi employé le terme « repoussant ». Laura Kasiscke sait d’emblée instaurer le malaise, à coup de métaphores animales, d’images très crues, par une certaine complaisance envers tout ce qui relève de la pourriture, de la décomposition, du suintant. Elle est la reine des comparaisons, presque trop. A force, j’ai saturé. Comme une vague envie de vomir.

Si la couleur qui domine est le blanc, symbole de la glace, et donc du degré de « chaleur » qui préside aux relations au sein de la famille Connors (un symbole qui peuple les cauchemars de Kat), il m’a semblé que le noir profond était le verso de cette histoire : obscurité de l’espace intime, du non-dit, de l’enfoui, de l’inconscient, de l’informe, l’aveuglement volontaire côtoyant l’aveuglement réel de la voisine… Kasischke c’est un peu un « digest » des théories freudiennes et jungiennes, avec ce côté qui sonne un peu faux par moments parce qu’on sent l’écriture hyper travaillée.

J’ai néanmoins admiré la virtuosité de cette anamnèse psychologique de la jeune Kat que l’on suit jusqu’à ses 20 ans. Laura Kasischke démontre à quel point elle sait emmener le lecteur exactement là où elle veut, et lui évite soigneusement les questions qu’il devrait se poser. Je l’ai trouvé moins littérairement abouti qu’Esprit d’hiver, le quart final m’a semblé un peu bâclé, mais la chute est mythique…

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke, Christian Bourgois Éditeur / Le Livre de Poche, 2012 (1e éd. 2000), 305 p.

Mois américain2e participation au mois américain

Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Comme j’ai laissé « La chartreuse de Parme » en stand-by (je suis officiellement en pause de Stendhal, je n’ai pas renoncé) pour me plonger dans « La guerre et la paix » de ce cher Tolstoï (1er tome = 982 pages en poche), comme par ailleurs bébé number two devrait bouleverser débarquer dans nos vies d’ici peu, je n’ai pas tellement eu la tête ni la matière nécessaire pour publier de nouveaux billets sur ce blog. Je vous laisse donc, jusqu’à l’accomplissement de mes missions actuelles, avec ce vieeeuuux billet (6 mois de fermentation) que je n’avais toujours pas publié, car j’attendais de finir la dernière histoire (que je n’ai finalement jamais terminée car je ne l’ai toujours pas réemprunté à la bibliothèque…).

J’aime les bibliothèques municipales, leurs rayons recelant un potentiel varié et (plus ou moins) fourni de lectures, leur atmosphère feutrée, leur gratuité. Souvent on y entre avec une ou deux idées de livres bien précises, et on en ressort avec une pile de 8-10 bouquins de tout formats, dont très peu correspondent à nos projets bien arrêtés. Un peu comme dans les brocantes. Mais c’est tellement bon ! Et l’on peut y découvrir de telles pépites !

Parfois cependant, un titre rêvé mais que l’on ne cherchait même pas, prend les devants et se présente à nous, tout guilleret, avec l’air de nous faire une bonne surprise. C’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Sébastien Japrisot.

Afficher l'image d'origineTout a commencé avec la lecture du scénario du dernier film de Johann Sfar, « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil« , qui m’avait fort intriguée, l’histoire d’une jeune secrétaire parisienne à qui son patron confie sa somptueuse décapotable pour qu’elle la ramène au garage. Sur un coup de tête, elle décide de prolonger un peu cette occasion unique de conduire le bolide et sans se l’avouer elle prend la fameuse « route des vacances », la mythique nationale 7, et décide d’aller à la mer qu’elle n’a jamais vue. La classe à Dallas (ou à Palavas). Mais tout ne se passe pas comme prévu : un inconnu l’agresse dans une station service et la blesse au poignet, et les gens sur qui elle tombe, le garagiste, un policier à moto, une aubergiste, jurent l’avoir vue la nuit précédente avec exactement la même blessure au poignet. Or la nuit précédente, elle était à Paris en train de taper un rapport urgent à la machine… avec ses deux poignets en bonne santé ! De coïncidences troublantes en rencontres imprévues, elle frôle la folie et la paranoïa mais poursuit son équipée sauvage jusqu’à Marseille. Car la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil n’a pas épuisé toutes ses cartouches…

J’ai ensuite su que ce scénario était en fait inspiré d’un roman d’un certain Sébastien Japrisot, publié dans les années 60 et déjà porté à l’écran. Or je préfère toujours lire le roman original avant de voir le film qui en est adapté. Dès lors je l’ai inscrit sur ma petite liste (très longue en fait) de « livres à lire ». Mais je ne pensais pas le trouver de sitôt. Et voilà-t-y pas qu’en vadrouille à la fameuse bibliothèque, encombrée de ma poussette et de ma fille qui dormait dedans, empêchée d’accéder l’étage des romans inaccessible par ascenseur, mais ayant déjà fait main basse sur quelques ouvrages d’histoire (ma marotte et mon gagne-pain) et de psychologie (pour garantir à ma fille une éducation à peu près correcte), j’ai découvert dans le bac des « livres rendus » un recueil de tous les romans policiers de Sébastien Japrisot ! Il me faisait signe avec sa large tranche et le nom de l’auteur se découpant en grosses lettres noires et… il contenait « La dame dans l’auto… » ! Comme j’aime ces moments de grâce que le train-train quotidien peut nous offrir 🙂

A12919J’ai d’abord dévoré « La dame… ». Puis j’ai lu tranquillement le reste des romans du recueil. Malheureusement pas assez vite pour finir « l’été meurtrier » (je devais le rendre) qui vaut son pesant de cacahuètes pourtant, popularisé par l’adaptation cinéma avec Adjani et Galabru.

Petite précision préliminaire, seul l’un des récits, « Compartiment tueur », mérite vraiment le nom de roman policier. Les autres s’apparentent plus aux genres du roman à suspense, roman noir, thriller, roman psychologique. Autre précision, tous ont été portés à l’écran, et trois d’entre eux sont même des scénarios que Sébastien Japrisot (nom d’auteur de Jean-Baptiste Rossi) a directement écrits pour le cinéma.

Je crois que j’ai eu un coup de ♥ pour l’oeuvre de l’auteur, même si certains textes (notamment les scénarios) sont moins littérairement aboutis. Il a une écriture nerveuse, maîtrisée, épousant parfaitement l’esprit et le langage des années 60-70. Il a surtout une prédilection pour les jeunes femmes, mi-vamps, mi-dactylos, à la personnalité ambiguë, souvent affectées d’un passif familial assez chargé, dont il fait des héroïnes inoubliables, notamment « La dame dans l’auto » et Éliane de « L’été meurtrier ». Leurs aventures s’apparentent souvent à des thérapies de choc de leurs traumatismes. D’où un entremêlement d’action, de psychologie, voire d’onirisme, qui étonne et détonne. J’aime aussi la place que prend Marseille et « le sud » dans ses livres, lui qui en est originaire. (Pour info, c’est aussi l’auteur d' »Un long dimanche de fiançailles »).

Compartiment tueurs (1962)

Une jeune femme est retrouvée morte étranglée au matin dans le compartiment du train de nuit reliant Marseille à Paris. L’inspecteur Grazzi flanqué de son jeune collègue Jean-Loup Gabert sont mis sur le coup. Leur premier réflexe est de regarder la liste des voyageurs qui ont partagé le compartiment de la malheureuse. L’un d’eux les contacte. Ils recueillent le témoignage de certains autres. Mais les jours suivants, ces passagers sont assassinés un à un. La clé réside peut-être dans la jeune Bambi, 20 ans, passagère introuvable, et le mystérieux passager que personne n’a vraiment vu et dont personne ne sait si c’est un homme ou une femme.

Un roman policier au rythme enlevé, un inspecteur Grazzi à mi-chemin entre Maigret et le commissaire Adamsberg de Vargas, une PJ bien dans son jus au 36 quai des orfèvres, et une histoire d’amour touchante qui s’ébauche entre deux jeunes provinciaux un peu perdus sur le pavé parisien. Et bien-sûr, une révélation tonitruante !

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Piège pour Cendrillon (1963)

Une jeune fille s’éveille d’un long coma dans un hôpital parisien. Elle est amnésique, elle est riche et elle a survécu à l’incendie de sa villa dans le sud qui a complètement changé son apparence. Sa compagne du même âge n’a pas eu la même chance, elle a péri dans l’incendie. La survivante s’appelle Mi (Michelle), la morte s’appelait Do (Domenica). Ces deux jeunes filles maintenaient une relation complexe depuis l’enfance, marquée par l’inégalité sociale, des caprices d’enfant gâtée et un arrivisme forcené soigneusement dissimulé. Peu à peu, Mi commence à se poser des questions sur son identité : ne serait-elle pas plutôt Do ? Le voile des apparences laisse lentement apparaître l’ombre d’un drame effroyable.

C’est un roman très psychologique (forcément), avec des bribes de passé qui remontent comme d’un cauchemar. Prenant, mais semé d’invraisemblances. L’intérêt réside vraiment dans l’abîme vertigineux dans lequel plonge l’héroïne : est-elle Mi ? est-elle Do ? Comment concilier deux personnalités antagonistes ? A en devenir complètement schizo ! (On retrouve le thème du dédoublement dans le récit suivant).

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La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (1966)

J’ai déjà raconté l’histoire. Et c’est définitivement mon préf’ de tout le recueil ! La mécanique de l’intrigue et de son dénouement sont mathématiquement ficelés. Le lecteur est saisi par le suspense, mais surtout par l’équation qui semble impossible à résoudre : Dany, la conductrice, était-elle à Paris en train de taper un rapport, ou sur la route Paris-Marseille, la nuit précédant sa virée complètement imprévue sur cette même route, au volant de la voiture de son patron ? Incompréhension, peur, exaspération, sentiment d’irréalité… La tension est à son comble ! Est-il possible qu’elle ait mené une double vie sans le savoir elle-même ? Qu’une part d’elle-même ignorait ce que l’autre faisait ?

L’héroïne est très attachante : un physique de rêve (blonde et élancée), mais du caractère, du courage et de l’obstination malgré ses fêlures (sa myopie, son passé d’orpheline, ses névroses). J’ai apprécié cette atmosphère très sixties qui mêlait archaïsme et modernité : on mangeait déjà des sushis à Montparnasse (!), dans les bureaux les employés ne pensaient qu’au pont du 14 juillet, et on pouvait mener une vie sexuelle très libre, tout en cousant son trousseau et en se prenant une beigne de son amoureux comme qui rigole. Le style d’écriture est somptueux et baroque, l’auteur donne vie à cette jeune femme qui parle comme un gavroche, puis s’en distance pour prendre un point de vue neutre, ça claque, ça piaffe, et puis de temps en temps des pensées inquiétantes, presque subconscientes, ponctuent ce road trip féminin mené sans temps morts.

Extraits : « Les Marseillais sont des gens très bien. D’abord, ils ne vous insultent pas plus que les autres, si vous essayez de leur passer dessus, mais en plus ils prennent la peine de regarder votre numéro d’immatriculation, et quand ils voient que vous êtes un 75, ils se disent qu’évidemment, il ne faut pas trop vous en demander, ils se tapent la tempe de l’index, comme ça, mais sans méchanceté ni rancœur, seulement pour faire ce qu’il faut, et si à ce moment vous déclarez: « Je suis perdue, je n’y comprends rien à votre ville pourrie, il y a plein de stops partout qui me veulent du mal, et moi je cherche la Gare Routière à Saint-Lazare, est-ce que seulement ça existe? », ils compatissent, ils s’en prennent à la Bonne Mère de votre infortune, ils s’agglomèrent une douzaine pour vous renseigner. »

« Deux gendarmes en uniforme kaki étaient arrêtés devant. Je ne les ai vus qu’au dernier moment, presqu’en arrivant sur eux. Je regarde toujours au sol en marchant, par crainte de buter sur un éléphant quelconque qui échapperait à ma vue. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai porté des verres qui étaient loin d’être aussi bons que ceux que j’ai à présent, j’étais plus souvent jambes en l’air que debout, on m’appelait : « l’avion-suicide ». L’un de mes cauchemars préférés aujourd’hui encore, c’est une bonne grosse poussette de bébé abandonnée dans une entrée d’immeuble. Une fois il a fallu trois personnes pour nous séparer. »

« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec? »

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 Je n’ai pas noté sur le moment mes impressions sur les autres histoires, mais en vrac :

Le passager de la pluie : scénario écrit pour le cinéma. J’ai aimé cette confrontation d’une femme violée un soir de pluie, et un détective américain. Très film d’action mais aussi histoire d’amour sans suite. Le personnage de Mélie est très touchant dans sa vulnérabilité et sa force, et le thème du viol vécu comme une honte sociale rendrait presque cette lecture féministe.

Adieu l’ami : là encore, un scénario de film. La seule histoire où les femmes ne tiennent pas le premier rôle. C’est un duel entre deux hommes qui cherchent tous les deux un trésor (mais lequel ?) enfermés dans les locaux d’une entreprise pendant un week-end prolongé. Traîtrises, suspense, machinations et amitié virile rythment le récit. C’est la seule histoire que j’aurais en fait préféré voir au cinéma (avec Charles Bronson et Alain Delon !). J’imagine bien les locaux de cette entreprise impersonnelle et moderne, à la sauce Jacques Tati dans « Playtime ».

La course du lièvre à travers champs : Un autre scénario, inepte à la lecture, je ne l’ai pas terminé. Peut-être sa version filmée est-elle meilleure ?

L’été meurtrier : Je n’ai pas pu en finir la lecture mais l’écriture est géniale, extrêmement prenante, crue, chaque personnage prenant la parole à tour de rôle avec sa façon de parler et de voir les choses dans ce petit village provençal pas si tranquille de la fin des années 70… Eliane et « Pin-Pon » sont des personnages fascinants, très bien campés, la « culture locale » est rendue de façon presque naturaliste. On s’achemine vers une vengeance sanglante !

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