La mort lente de Luciana B.

Pour m’arracher à l’univers très immersif d’Elena Ferrante (cf. mon précédent billet), il me fallait quelque chose de fort différent à lire, un antidote en quelque sorte. Et j’ai eu le pot de tomber juste en empoignant ce roman relativement court de Guillermo Martínez (après un semi-échec il est vrai, un livre pourtant prometteur sur Frida Kahlo qui m’est tombé des mains). Un jouet pour l’esprit : tel est ce « polar » inclassable, limpide comme le cristal, ouvrant de multiples portes, et jouant avec les limites de notre raison raisonnante.

Dix ans après avoir travaillé pour Kloster, le mystérieux écrivain de romans noirs, il ne reste plus rien de la jeune, belle et allègre Luciana. Terrée chez elle, paranoïaque, elle est obsédée par une idée fixe : celle d’être au coeur de la spirale d’une vengeance implacable. Ses êtres les plus chers sont mort au fil des ans de mort violente, et elle y voit l’oeuvre d’un seul et même assassin restant savamment dans l’ombre. Le problème c’est qu’elle est la seule à le penser. Au bord du désespoir et de la folie, elle a recours à la seule personne susceptible de l’aider, le narrateur, lui-même écrivain.

Avec sa capacité à créer une histoire bien charpentée à partir de concepts poussés à leur extrémité, Guillermo Martínez est incontestablement influencé par Borges, son illustre compatriote. L’histoire tourne en effet autour de la notion de hasard, ce qui permet de tout remettre en question n’est-ce pas ? Y compris le postulat de Luciana : s’agit-il vraiment de crimes prémédités par un justicier comme elle le pense, ou d’accidents regrettables qui l’ont brisée psychologiquement ? Le narrateur lui-même, à travers une subtile mise en abyme, est-il totalement fiable ?

Nul hasard dans cet héritage borgesien : l’auteur a une formation en mathématiques et a écrit un essai sur… la fascination de Borges pour l’activité préférée de messieurs Pythagore et Thalès. Il lui fait d’ailleurs un petit clin d’oeil avec la « loterie de Babylone ».

Mais je ne voudrais pas faire fuir les allergiques aux chiffres et aux calculs de probabilités ! C’est même le grand talent de l’auteur de nous scotcher à ce récit tendu, nerveux et plein de suspense, dans un Buenos-Aires fantomatique. L’histoire tragique de Luciana (le supplice chinois de croire que la mort est imminente sans savoir quand elle va frapper) permet aussi de réfléchir à la façon « juste » de se rendre justice, à la figure de l’écrivain démiurgique et à sa capacité à modeler le réel. Kloster m’a parfois fait penser à Stanislas Cordova, le cinéaste à la réputation démoniaque créé par Marisha Pessl dans « Intérieur nuit« .

Et à la fin, quelle est la clé du mauvais sort s’acharnant sur Luciana ? Quelque soit l’explication que l’on préfère, on ne peut se départir d’un sentiment de doute et de malaise ! Au passage, vous apprendrez un détail vraiment curieux sur Henry James, qui le rapproche de façon inédite du Horla de Maupassant !

L’avis de Cléanthe qui m’a donné envie de lire ce livre il y a quelques années.

« La muerte lenta de Luciana B. » de Guillermo Martínez, ed. Destino, 2007.

« La mort lente de Luciana B. » de Guillermo Martínez, traduit par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont, 2011.

logo-challenge-35e participation à mon challenge latino

Catégorie Argentine

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Le jardin des sentiers qui bifurquent

Résultat de recherche d'images pour "jorge luis borges ficciones"VO : « El jardin de los senderos que se bifurcan » de Jorge Luis Borges, 1e édition 1940.

Ces huit nouvelles du grand auteur argentin sont toutes échafaudées sur des jeux de miroirs, de tiroirs et du hasard. Il y a une sorte de secte qui crée une planète imaginaire avec ses lois, ses institutions, ses langues, sa religion, sa cosmogonie, et tente d’imprimer une réalité à l’ensemble en insérant des articles à son sujet dans des encyclopédies (toute ressemblance avec les falsificateurs n’est évidemment pas fortuite, Bello s’étant ouvertement inspiré de la nouvelle de Borges pour établir le principe même du consortium de falsification du réel). Il y a un obscur érudit français qui tente d’écrire Don Quichotte, au mot près employé par Cervantes. Il y a un homme qui en crée un autre en le rêvant des jours durant. Il y a une loterie qui décide de la vie d’une cité jusque dans ses plus infimes détails. Il y a des critiques de romans et de romanciers imaginaires. Il y a une bibliothèque immense aux dimensions de l’univers. Il y a un homme qui en tue un autre pour une raison mystérieuse…

Tout dans ces textes parle de création, tout s’érige en métaphore tortueuse de la vie. Le monde est une bibliothèque où sont encodés tous les faits existants ou potentiels. Jorge Luis Borges, précurseur du big data ?

Il y a un côté tellement cérébral chez Borges que c’en est vertigineux. On a presque l’impression de voir son cerveau ouvert en pleine ébullition, comme sur le dessin de la couverture de l’édition argentine que je possède. Et il en joue. Il adore mélanger les vraies et les fausses références savantes, multiplier les paradoxes (le court comme condensé du total), tresser un réseau de liens intertextuels, égarer son lecteur dans un labyrinthe de suppositions et d’énigmes. Nous sommes plongés dans un entre-deux entre fiction et réalité (puisqu’il y a confusion entre l’auteur et le narrateur), notre cerveau dédoublé par les mises en abyme et les alternatives entre mondes parallèles.

Et quand on parvient au fin mot d’une nouvelle, on ressent la même satisfaction qu’après avoir trouvé la clé d’une équation ou fait une belle passe aux échecs.

On croise des Anglais, des Français, des Chinois, des mythes mésopotamiens… mais d’Argentine, d’Argentins ou d’Amérindiens point, ou si peu. Un cosmopolitisme universel que l’on retrouve souvent chez les auteurs latino-américains (notamment argentins), dont la position périphérique et en partie liée aux migrations les font regarder du côté des deux océans. (Même si à l’inverse, d’autres sont attachés à définir « l’essence » de leur identité et de ce que signifie être latino-américain).

Bref, pour Borges, la littérature seule compte. Tout le reste n’est que littérature.

Edit : je précise que mon cerveau a savouré avec gourmandise ces petits bijoux de concision et d’échappées métaphysiques. 

4e participation à mon Challenge Latino, catégorie Argentine.

 

 

 

1e partie de l’ouvrage « Ficciones », Alianza Emece, 1972.

En français : « Fictions », Folio Gallimard, 1983, 185 p.