Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

« Il est venu le temps des cathédrâââles-heu ! » 

Eh bien, en fait de cathédrale, dans le roman de Hugo, on reste un peu sur notre faim. Certes, Notre-Dame de Paris tient le haut du pavé (bam) mais sa présence est du genre fantomatique. Hugo explique qu’en cette fin de Moyen-Âge son temps est passé : le « livre de pierre » se fait détrôner progressivement par le livre imprimé (remember Gutenberg).

« Il se mit à fuir à travers l’église. Alors il lui sembla que l’église aussi s’ébranlait, remuait, s’animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n’était plus qu’une sorte d’éléphant prodigieux qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l’immense drap noir pour caparaçon. »

Mais rassurez-vous, les personnages principaux sont bien présents. « La Esmeralda » danse gracieusement sur toutes les places de Paris avec sa petite chèvre, et autour d’elle gravite un quatuor (plus ou moins) amoureux : le très épicurien philosophe Pierre Gringoire, le beau capitaine Phoebus, le funeste archidiacre Claude Frollo, et enfin Quasimodo, le sonneur de cloches, le fameux « bossu de Notre-Dame ».

Je n’ai jamais vu le dessin animé de Disney qui était sorti dans les années 1990 mais il me semble que Quasimodo y était représenté de façon plutôt sympathique bien que bossu (forcément, dans un Disney, me direz-vous…). Ce qui m’a frappée à la lecture du chef-d’oeuvre de Hugo c’est la monstruosité de Quasimodo qui le place en-dehors de l’humanité et l’accouple à « sa » cathédrale et à ses gargouilles. Loin d’être un « brave gars », il sublime sa sauvagerie par le pur amour qu’il porte à la belle bohémienne. On a là un très vif contraste entre la très grande beauté associée à la pureté, et la laideur la plus repoussante (qui n’en est pas moins pure dans ses sentiments) : des thèmes où le lyrisme hugolien grimpe à des sommets presque aussi hauts que les tours de Notre-Dame.

C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y formant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster pour ainsi dire, à en faire partie intégrante.

Eh bien voilà, j’ai donc lu Notre-Dame de Paris 1482 (la date fait partie intégrante du titre) après avoir savouré de bout en bout l’émission de La compagnie des auteurs qui lui était consacrée, avec en hôte de choix le délicieux Adrien Goetz, préfacier de cette nouvelle édition Folio.

Dans ces retrouvailles avec notre « écrivain national », j’ai été agréablement surprise par la facilité avec laquelle l’écriture de l’auteur m’a immédiatement (re)conquise. Je m’attendais à de longs et pénibles prolégomènes narratifs, du genre de ceux qui m’ennuient un peu, je l’avoue, chez Balzac (encore un que je devrais relire pourtant). Certes, Hugo ne nous fait pas entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il prend le temps de nous planter le décor, en mettant en scène, justement, la représentation d’un « mystère » sur une estrade du palais de justice. 

On fait connaissance avec toute une foule de ce peuple parisien qui fascine tant l’auteur et qu’il parvient si bien à nous restituer dans sa versatilité, sa naïveté ou sa fronde, son émotivité attisée par le spectacle de la beauté (Esmeralda) ou de la laideur (Quasimodo), ses jacqueries et son goût des gibets. Tiens, tiens, Hugo a commencé à écrire ce roman deux jours avant l’insurrection des Trois Glorieuses de juillet 1830, quand le peuple a érigé des barricades dans Paris et « dégagé » le jupitérien roi Charles X… (Toute ressemblance avec notre actualité fluorescente est évidemment fortuite, j’ai commencé à lire ce livre avant l’irruption du phénomène qui nous occupe tous les samedis).

Des personnages secondaires se détachent de la foule, comme notre ami Gringoire, auteur du mystère, Clopin Trouillefou le « roi des gueux » et l’écolier Jehan Frollo (joyeux drille et néanmoins frère du sombre archidiacre). Tout cela est décrit avec beaucoup d’humour et de facétie, ce qui fait ressortir le côté grotesque de la farce qui se joue là. Farce qui se poursuit lors de l’élection du « pape des fous » et nous conduit enfin jusqu’à une très fantasmagorique cour des miracles. 

– Comment s’appellent vos deux amis ?

– Pierre l’Assommeur et Baptiste Croque-Oison.

– Hum ! dit l’archidiacre, voilà des noms qui vont à une bonne oeuvre comme une bombarde sur un maître-autel.

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Voilà quoi ressemble le Panthéon selon Hugo 😉

Hugo restant Victor, il ne se prive pas d’entrecouper sa narration de chapitres entiers de digressions sur l’évolution de l’architecture au fil des âges et son remplacement progressif en importance symbolique par la presse imprimée ; sur la physionomie urbaine du Paris gothique et sa quasi disparition sous les couches successives de destructions-restaurations qu’il conspue. C’est un farouche partisan du vrai style gothique, et les discours méprisants qu’il tient sur l’architecture classique et néo-classique (le Panthéon, à l’époque église Sainte Geneviève, est traitée de « gâteau de Savoie ») peuvent nous surprendre, nous qui avons « momifié » Paris, mais qui raillons les « verrues urbaines » comme la tour Montparnasse ou l’Arc de La Défense (qui ont sans doute leurs partisans, pas taper…). A l’âge de 15 ans, j’aurais probablement sauté ces passages, mais là ils ne m’ont pas semblé rébarbatifs. Ils sont instructifs et ils nous plongent un peu plus dans l’atmosphère déroutante du vieux Paris médiéval (la Citacielle de Christelle Dabos, à côté, ce n’est qu’un pâté de sable).

Bref, on n’en finirait pas de tirer des traits entre notre époque, celle de Hugo et celle du roman enfin, qui se situe dans les bouleversements apocalyptiques de la fin du Moyen-Âge, à l’aube d’un monde nouveau. Hugo ne s’en prive pas d’ailleurs, bien au contraire, on sent qu’il s’amuse beaucoup.

Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. (…) Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

Et l’histoire qui nous est contée ? Elle est simple, elle est tragique. Trois hommes aiment une femme qui n’a d’yeux que pour un quatrième. Accessoirement, une double histoire de subtilisation d’enfants vient corser les choses et permet à Hugo de broder sur les thèmes de la maternité éprouvée et de la paternité adoptive qu’il adore (#TeamFantine #JeanValjeanRepresent). A ce propos, je m’étais autant trompée sur le personnage de Phoebus que sur celui de Quasimodo. Foin d’un beau couple sur lequel s’apitoyer ! Il en va plutôt de la Belle et la Bête (sans la fin heureuse).

J’ai été fascinée par la description du système judiciaire. On voit combien la dénonciation de l’iniquité de la justice humaine et de la peine de mort est une cause profondément enracinée en l’auteur. J’ai aussi goûté tout simplement la peinture vive des personnages – il y a un fantastique chapitre sur le roi Louis XI, lugubre en vieillard avaricieux et amateur de cages… -, l’atmosphère carnavalesque du roman, le parler de l’époque, les us et coutumes… Hugo est un très bon costumier, il nous offre un Moyen-Âge sur le déclin très vivant. (En revanche, toutes les références à l’alchimie, abondamment pointées dans l’appareil de notes, me sont largement passées au-dessus…).

– Messire, dit piteusement Gringoire, c’est en effet un prodigieux accoutrement, et vous m’en voyez plus penaud qu’un chat coiffé d’une calebasse. C’est bien mal fait, je le sens, d’exposer à messieurs les sergents du guet à bâtonner sous cette casaque l’humérus d’un philosophe. Mais que voulez-vous, mon révérend maître ? la faute en est à mon ancien justaucorps qui m’a lâchement abandonné au commencement de l’hiver, sous prétexte qu’il tombait en loques et qu’il avait besoin de s’aller reposer dans la hotte du chiffonnier.

Victor Hugo a bâti son roman comme une cathédrale, avec une armature solide, des personnages piliers et des envolées sublimes vers les cieux. À l’intérieur, il y a tout un espace disponible à l’imagination du lecteur, qui y trouve à boire et à manger…

« Notre Dame de Paris » de Victor Hugo, préface d’Adrien Goetz, édition de Benedikte Andersson, Folio Classiques, 944 p. (avec plus de 300 pages de notes et dossier).

 

Daphné du Maurier, L’auberge de la Jamaïque

aubergeJuste à temps pour la lecture commune de Daphné du Maurier, dans le cadre du mois anglais, voici mon article sur ce roman que je viens à peine d’engloutir !

Pfiouh, cela faisait bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas happée à ce point ! J’ai eu l’impression en le lisant de revenir à mes années d’adolescence, quand une lecture m’absorbait pendant plusieurs jours et primait sur toutes mes autres activités.

Mary Yellan, c’est un peu un Rémi Sans-Famille féminin. Son histoire a lieu au début du XIXe siècle. Orpheline à 23 ans, elle n’a plus pour seule famille qu’une tante qu’elle n’a pas vu depuis bien longtemps. Or sa tante Patience vit sur la lande de Cornouailles, loin de tout, elle s’est mariée à un homme nommé Joss Merlyn, tenancier de « l’Auberge de la Jamaïque » dont le nom seul fait frémir tous les habitants à mille lieues à la ronde…

Et c’est comme ça que notre petite Mary, arrachée des douceurs du Devon, va devoir affronter un être mi-homme mi-ogre qui se livre à d’étranges trafics la nuit, en attendant de trouver le moyen de sauver sa pauvre tante des griffes de l’oncle Joss…

Et moi qui croyais que ce roman se déroulait en Jamaïque… C’est un roman qui ressemble à l’âpre lande de Cornouailles : sombre, versatile, mystérieux. Sous la plume de Daphné du Maurier, l’auberge de la Jamaïque devient un lieu où la vie et la mort jouent à cache-cache. Mary est une superbe héroïne romanesque, un peu garçon manqué, courageuse, forte et sensible à la fois. Elle fait face à la vie en essayant de comprendre et de changer le cours des choses. On s’identifie complètement à elle, à ses peurs, ses initiatives téméraires, ses battements de cœur… Pour moi, c’est la définition du héros d’aventure qui nous entraîne après lui en imagination.  Mais Mary Yellan est plus que cela puisqu’elle est parfaitement consciente qu’en tant que femme, elle devra en faire deux fois plus qu’un homme pour arriver à ses fins. Les caractères sont bien trempés, presque outranciers, comme certaines scènes macabres que la lande renferme (parfois littéralement, dans ses sables mouvants).

Mary connaîtra l’amour là où elle ne s’y attendait pas. L’amour est parfois proche de la haine. Et puis il y a l’étrange vicaire Francis Davey qu’elle rencontre chaque fois qu’elle est en détresse et auprès de qui elle puise un peu d’une étrange paix…

J’ai lu des avis sur la blogo qui trouvaient ce roman « cucul » mais j’assume complètement mon côté fleur bleue 😉

La traduction de Léo Lack, de l’édition de 1941, est superbe : une écriture limpide, mais assez incarnée aussi, sans fioritures. A la mode des romanciers d’autrefois je dirais, même si ça fait un peu réac de le dire de cette façon 😉 J’avais déjà lu et aimé Rebecca de Daphné du Maurier, et ce roman me confirme qu’elle est un très grand écrivain. Sa biographie « Manderley for ever » publiée récemment par Tatiana de Rosnay me fait de l’œil… Mais j’attendrai d’avoir lu plus de livres d’elle avant de m’y plonger.

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J’ai en tête maintenant, de voir toutes les adaptations cinéma ou télévisée des livres que j’ai lus pour le mois anglais (quand il y en a) ! Bon pour l’instant, je n’ai lu que Pride & Prejudice (article à venir) et celui-là… Mais j’ai de la chance, c’est le grand Alfred Hitchcock lui-même qui a adapté l’Auberge de la Jamaïque (il y a aussi une série plus récente de la BBC : double plaisir !) (Apparemment, celui de Hitchcock n’est pas très réussi 😦 ) (Pourquoi est-ce qu’en France on n’adapte plus tous nos chefs d’oeuvre littéraires au cinéma ou à la télé ?).

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