André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais

dhotel« – Il cherche son pays, à ce que disent les gens.

– Son pays ? Quel pays ?

– Voilà ce qu’il faudrait savoir, mademoiselle Fernande. S’il cherche son pays, c’est que là où il était, il n’était pas chez lui, et, de toute façon, c’est une histoire bizarre.

– Monsieur Aurélien, répliqua la servante, lorsqu’on cherche un pays on le trouve, et on sait dire au moins de quel pays il s’agit. Moi, je suis native de Saint-Omer… » (p. 26)

Ce livre, je ne me rappelais plus si je l’avais lu. Il restait au fond de moi comme un sédiment au fond de la mer, un coquillage brillant qui a refait surface un jour devant un rayon de librairie, quand le nom « André Dhôtel » et le souvenir qui lui était attaché, une aura de mystère, se sont imposés à moi. Je me souvenais que ma mère m’avait parlé de ce livre quand j’étais enfant. Du coup je croyais avoir déjà lu Le pays où l’on n’arrive jamais sans en avoir aucun souvenir précis pourtant. Je me suis donc tournée vers d’autres titres les uns après les autres : L’honorable Monsieur Jacques (un pur chef d’oeuvre, le premier que j’ai lu et mon préféré à ce jour, Souram en parle ici), Les disparus (fin et subtil), Bernard le Paresseux (simple et émouvant) et le recueil de nouvelles Idylles (un petit bijou de drôlerie et de finesse).

André Dhôtel est un auteur un peu oublié, souvent je le cherche en vain dans les rayons des libraires, mais il vaut franchement le détour, voire le séjour d’hôtel (je sais, elle est navrante, mais je n’ai pas pu m’empêcher de la faire, celle-là !)

André Dhôtel interprété par Jean Dubuffet (1947)
… Et ce à quoi il ressemblait en vrai.

Finalement j’ai voulu revenir à ce titre qui a fait toute la renommée de l’auteur. Ou plutôt, je l’ai trouvé dans la vieille édition de la bibliothèque verte, au fond d’une caisse d’un vide-grenier (Vous aurez compris que je fais le tour des vide-greniers ! Je ne suis pas une as de la chine, les vieilleries poussiéreuses bien souvent me rebutent ou m’interloquent, mais pour ce qui est des livres des mythiques collections verte et rose, je suis une bonne cliente ! J’en reparlerai).

Eh bien figurez-vous que je ne l’avais jamais lu ! C’est drôle quand même, les dédales de la mémoire… Peut-on se souvenir d’un livre qu’on a jamais lu ? C’est comme si Proust se souvenait d’une madeleine qu’il n’avait jamais mangée ! Mais ça me plaît, cette lecture manquée à deux temps, parce que ça correspond tellement à l’esprit des romans de Dhôtel, justement. Le pays où l’on n’arrive jamais, c’est peut-être l’immense champ de la mémoire, avec ses terra incognita, ses reliefs, ses dépressions, une topographie que Dhôtel excelle à décrire dans le cadre naturel des Ardennes…

Ne vous fiez pas à sa parution dans une édition jeunesse. En fait il a reçu le prix Femina à sa sortie. A l’époque, les éditeurs prenaient au sérieux les enfants en leur proposant des textes d’une grande qualité, lisibles aussi bien par eux que par des adultes. D’ailleurs, la prose dhôtelienne est faussement simple : on croit assister à une banale aventure-fugue d’adolescents, mais derrière se pose la question de la liberté de choisir qui l’on est par rapport au monde.

Gaspard Fontarelle est un jeune garçon de 17 ans un peu délaissé par les siens au village de Lominval dans les Ardennes. Cantonné à un travail de forçat à l’hôtel dirigé par sa tante, Mlle Berlicaud, il aime flâner dans les environs du village et les jardins des habitants, le seul horizon géographique qu’il connaisse. Un jour il surprend un communiqué radiophonique émanant d’une maison voisine. Un enfant d’une quinzaine d’années aurait fugué de la maison familiale en Belgique, la gendarmerie est à ses trousses, il serait dans les parages. Juste après, Gaspard tombe nez à nez avec un enfant aux yeux magnifiques, à la longue chevelure et aux vêtements déchirés, correspondant en tous points au portrait détaillé dans le communiqué. Leurs regards se croisent, juste avant que l’enfant ne soit appréhendé par le garde champêtre. L’enfant est enfermé dans la plus haute chambre de l’hôtel de Mlle Berlicaud, mais Gaspard, sans le connaître, l’aide à fuir. L’enfant lui confie « rechercher son pays ». Mais quel pays ? Un pays où les bouleaux et les chênes côtoient les palmiers et la mer. Peu de temps après, Gaspard fuit lui-même Lominval sans vraiment le vouloir consciemment, sur le dos d’un cheval pie providentiel qui semble savoir où il l’emmène. Après quelques aléas, il retrouve l’enfant à Anvers… pour être embarqué vers de nouvelles aventures.

Pour tout dire, j’ai moins ressenti de choc amoureux pour ce roman que pour les autres. (J’en attendais peut-être trop). Le talent d’insérer du merveilleux dans le quotidien et les détails les plus banals, qui enchante toutes les autres œuvres que j’ai lues de lui, est encore embryonnaire dans ce roman. Mais on retrouve les grands traits dhôteliens que j’aime tant :

– La description de la flore et de la topographie de son « plat » pays d’une précision toute poétique : on serpente parmi les futaies, les prairies, les graminées, les trouées, les fourrés de troènes, les ormaies, les taillis, les talus, les clairières semées de campanules et les sous-bois marécageux… Dhôtel, c’est le « nature writing » avant l’heure.

– Des héros au cœur simple comme je les aime, mais toujours un peu inadaptés au monde qui les entoure, des citoyens de l’imaginaire : Gaspard provoque des catastrophes sans le vouloir et de ce fait est marginalisé dans son village, le fugueur cherche le pays auquel il appartient, à l’encontre des rêves de gloire mondaine que son mentor nourrit pour lui… Ce sont des elfes perdus dans le monde moderne, entre les mille forêts des Ardennes, les sentiers buissonniers, les usines et les beffrois, les yachts transatlantiques. Mais évidemment, ça n’a rien à voir avec de la fantasy, car les détails les plus prosaïques enchâssent la narration. On pourrait peut-être le rapprocher du courant du « réalisme magique » de la littérature latino-américaine, un terme créé sur mesure pour Gabriel Garcia Marquez. Mais non, c’est moins flamboyant que ça, tout en pastels et demi-teintes.

– On touche presque à la psychanalyse : une fois que Gaspard sort de son village, et entreprend la mission pour laquelle il se sent appelé, il ne commet plus de catastrophes mais il provoque le destin par des actions qui touchent leur but. C’est un pro du kairos, de la destruction créatrice. Comme par hasard, chaque fois qu’il cherche à revenir à Lominval un événement extérieur ou une décision de son for intérieur l’en empêchent. Comme par hasard, lui est aussi est coupé de sa vraie famille, de ses racines.

– Il y a toujours une nostalgie du pays perdu, du jardin d’Eden chez Dhôtel, un attrait pour ce qui est caché, oublié, des lieux sublimés que ses personnages recherchent avec passion à travers la « forêt de signes » du monde qui les entoure. En fait, c’est un roman symboliste. Mais ce pays perdu se confond avec l’histoire la plus concrète puisque sa trace a été perdue dans les affres de la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi je rapprochais Dhôtel de Modiano.

– Tout cela a un petit côté roman d’apprentissage, quête du Graal, dans laquelle les héros doivent aussi apprendre à surmonter leurs faiblesses.

 « L’horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l’espace et du temps. C’est le pays où l’on s’éloigne toujours ensemble, et l’on ne parvient à en un lieu désert, que pour en trouver d’autres plus beaux. » (p. 252)

Dans son style il fait un peu (légèrement) penser aux romans scouts de la collection « Signe de Piste » notamment La forêt qui n’en finit pas de Jean-Louis Foncine, un roman où les héros sont des filles (pour une fois) et qui se déroule à peu près au même endroit. La différence, c’est que le roman de Dhôtel a plusieurs niveaux de lecture.

J’ai été moins happée par ce roman que par les précédents, comme vous l’aurez compris, car ce que je préfère ce sont ses romans qui se déroulent tout entiers dans un cadre géographique restreint (les Ardennes, les Alpes…). Ici on touche encore un peu au roman d’aventures pour ados (d’où la reprise du texte dans la collection verte) puisque nos héros vont jusqu’aux Caraïbes et certains détails sont franchement fantaisistes.

Mais je vous engage, je vous enjoins, je vous adjure : filez découvrir Dhôtel !

Edit : on peut en savoir plus sur lui grâce l’association des amis d’André Dhôtel : andredhotel.org

Ce roman est le premier lu de ma liste d’été dans le cadre du challenge « Destination PAL » chez Lili Galipette.

destination pal

Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures

modianoUn homme remonte le cours de son passé, qu’il a oublié. Pour l’aider, d’improbables témoins, qui peut-être le reconnaîtront, ou lui fourniront des photographies jaunies, des souvenirs épars, de vieux papiers sur lesquels sont parfois griffonnés de vieux numéros de téléphone : AUTeuil 26-48 ; ou des noms aux sonorités envoûtantes : Sonachitzé, Denise Coudreuse, Rubirosa, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow…

Tout dans ce roman est empreint de nostalgie, pour ce qui a été et n’est plus. Les traces que les hommes et les femmes laissent sur le grand livre du destin ne sont guère plus que des pattes de mouches qui sont peu à peu recouvertes par la poussière du temps. Mais Guy Roland, homme sans passé, parvient peu à peu à entrapercevoir une silhouette, le destin d’un homme en contre-jour, destin qui connut une brutale embardée durant les temps obscurs de l’Occupation.

Ce livre est une vraie exploration du temps mais aussi de l’espace : boulevards, quais, rues et ruelles de Paris, halls d’immeubles auxquels Modiano rend toute leur poésie, parc d’un château décati ou gare de province, on est introduit dans un univers palpable qui possède le grain des vieilles photographies.

J’ai beaucoup apprécié ma première incursion dans le monde de Modiano, qui me fait penser, un peu, à celui d’un auteur que j’affectionne particulièrement même si je n’en ai jamais parlé ici (il serait temps) : André Dhôtel. Dhôtel aussi aime faire disparaître ses personnages, lui aussi mêle réalisme et onirisme, mais il est plus souriant que Modiano, plus « rat des champs » et Modiano plus « rat des villes » (me semble-t-il).

Rendons à César ce qui est à Jules (comme dirait quelqu’un qui se reconnaîtra 😉 ) : je n’aurais pas lu Modiano sans la plus modianesque des blogueuses : Galéa.

« Les combattants » de Thomas Cailley

Les-Combattants-afficheAttention, scoop ! Je vais non seulement chroniquer un film, mais en plus un film qui fait l’actualité… Tant de réactivité de ma part m’impressionne. (Je sens que ce blog va bientôt muter en blog de « lectures et cinéma »).

Les combattants est un peu la « révélation de la rentrée », comme disent les médias, because son sujet original et son jeune réalisateur inconnu et ses acteurs pour la plupart inconnus eux aussi.

De quoi ça parle ? De deux jeunes, un garçon et une fille, que tout sépare. Il est aussi doux qu’elle est dure, aussi flottant qu’elle est déterminée, aussi bon compagnon qu’elle est quasiment asociale. Forcément, y a baleine sous gravillons ! Dans le fabuleux cadre des Landes estivales, au bord de la mer, Arnaud est un jeune gars qui se destine, par défaut, à continuer le boulot de son père récemment décédé et de son grand frère : menuisier. (On n’en voit pas souvent des menuisiers dans le cinéma français, entre nous soit dit). Madeleine, au prénom si poétique, est une espèce de Rambo femelle, carrée d’épaule, regard noir, moue perpétuellement boudeuse, tant qu’elle semble toujours vouloir charger son interlocuteur (ce qu’elle fait effectivement à un moment donné). Gosse de riche, elle est décidée à plaquer une vie facile pour apprendre à… survivre. Comme elle l’explique à Arnaud, après leur première rencontre explosive, le monde va bientôt péter à cause de [motif au choix : centrales nucléaires qui explosent, guerres de religion, inversion des pôles…] et ceux qui s’en sortiront seront ceux qui seront entraînés à des conditions extrêmes. Pour cela, elle s’est inscrite à un stage militaire qui l’aidera, croit-elle, à intégrer le corps des dragons parachutistes, les plus balèzes de l’armée : ceux qui apprennent à ne pas dormir, à manger un maquereau cru avec les écailles et à chasser les animaux sauvages. Sur un coup de tête (ou coup de coeur ? en tout cas, les coups de poing n’y sont pas étrangers), Arnaud décide de l’accompagner faire ce stage.

Ce qui m’a plu dans ce film :

– La beauté des images : que ce soit la forêt landaise qui se fait amazonienne, les deux héros trempés par la pluie et réfugiés Les-combattantssous une grange, les poussins entiers mis à décongeler au micro-ondes (si, si !) ou la scène de l’incendie, on apprécie cet art de la prise de vue qui fait le vrai cinéma. Je dirais même que l’image est sensuelle, au sens premier du terme : elle sollicite plus que la vue, mais également le toucher (du bois, de la peau, de l’eau, du cirage, de la mer, du sable…), l’odeur (de la forêt humide, du feu de bois où grésille un petit animal sauvage, de la cendre, du « jus de maquereau »…) mais aussi les émotions telles que le dégoût, l’exaltation, la peur, l’ennui, le trouble…

– Le naturalisme des personnages : ils sont plutôt bien campés, avec des intonations de voix, des postures et des conversations très réalistes (c’est-à-dire plutôt laconiques) et conformes à ce qu’on peut observer chez une certaine jeunesse provinciale. Rien qui ne fasse « surjoué », bavard, artificiel et bobo-germano-pratin. C’est même l’anti-film de parisiens.

– Mon personnage préféré est Arnaud : beaucoup plus subtil que sa brute de partenaire, on pourrait faussement interpréter qu’il est le pôle « féminin » de leur duo. S’il a bien des qualités dites « féminines » (sensibilité, solidarité, douceur, patience), s’il se fait bien « battre » par Madeleine au tout début, il arrive finalement à tenir son rôle « chevaleresque » avec la fille qu’il aime lors d’un moment vraiment crucial de leur aventure. Il possède une force profonde (comme l’eau qui dort) dont Madeleine est dénuée car elle reste toute en surface, nerveuse et… creuse ? Et ça n’a rien d’étonnant car elle est toute entière tendue vers un horizon de mort, un horizon négatif. Survivre d’accord, mais à quoi ça sert si on n’aime rien dans la vie ?, lui fait à peu près remarquer Arnaud lors d’un moment de crise. Arnaud, tout lunaire qu’il soit, a la simplicité d’accueillir et de tirer le meilleur parti de ce qui lui arrive. Je n’en salue pas moins la performance de l’actrice Adèle Haenel qui joue un vrai morceau de bravoure. Son personnage est d’ailleurs tellement balourd qu’il en devient drôle et parfois attendrissant.

– L’action et l’histoire sont très bien menées : on passe d’une séquence à l’autre, du bord de mer estival à la caserne de troufions, du stage « pour de faux » à la survie pour de vrai avec beaucoup de facilité et une certaine jubilation. Certains renversements de situation sont drôles (ainsi, c’est Arnaud qui cartonne chez les militaires, et pas Madeleine !). On ne sait jamais où nous mènent les personnages. De plus, prise séparément, chaque scène semble insolite, à commencer par la toute première, quand on voit les deux frères aux… pompes funèbres. Rien n’est attendu dans ce film, ce qui fait toute sa fraîcheur.

Ce qui m’empêche d’aimer complètement ce film ? C’est sa fin. Toute leur aventure à deux prend la forme d’un rite de passage, parfois haletant et à la fin… on dirait qu’ils n’ont pas changé du tout. Enfin, surtout Madeleine. Elle reste dans son délire et lui la suit encore une fois sans barguigner, ce qui le rend vraiment benêt pour le coup, alors qu’il avait la force de la tirer de son fantasme débile. Leur aventure, qui les a soudés, ne les a pas tirés vers un idéal plus noble, plus « rempli » que la peur d’un futur virtuel. Alors moi, qui aime les romans d’apprentissage, les progressions, les leçons de vie, je ne peux que m’en sentir frustrée.

Mais c’est quand même un film vraiment intéressant et qui vaut le coup d’être vu.

Et vous l’avez-vous vu ? Qu’en avez-vous pensé ?

Georges Simenon – La Folle de Maigret

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Contexte de lecture : Samedi, premier jour de soleil, après un tunnel de jours gris. Je sors rejoindre le square, dont le carré de pelouse me fait signe depuis ma porte-fenêtre. Un Simenon en poche.

Image extraite du téléfilm « La Folle de Maigret » (1975)

Une frêle vieille dame rôde autour de l’entrée du 36, quai des Orfèvres. Chaque jour elle s’enhardit un peu plus, jusqu’au jour où elle demande à voir le commissaire Maigret. Ce dernier s’y refuse et c’est le jeune inspecteur Lapointe qui s’y colle, pour s’entendre dire par Mme Antoine que des objets sont légèrement déplacés chez elle durant ses absences. La prenant une folle, l’inspecteur exécute quand même une visite de rigueur à son domicile où elle vit seule, et ne trouve rien de suspect. Quelques jours plus tard, Maigret tombe nez à nez avec la vieillarde, qui l’a attendu dans la rue. Comptant sur lui comme sur son unique sauveur, elle le prie de venir en personne chez elle, constater les faits. Gêné, il promet mais reporte plusieurs fois la visite. Au 36, tout le monde la nomme déjà « la folle de Maigret ». Deux jours plus tard, on retrouve la vieille dame assassinée dans son appartement.

Je ne connaissais pas vraiment Simenon avant de commencer cette lecture. Mais il y a comme un retour en grâce de Simenon actuellement, encouragé par la réédition de ses succès par Le Monde et la publication de l’Autodictionnaire Simenon par Pierre Assouline. Je me suis laissée aller à acheter un tome de 3 Maigret dans un kiosque. J’y voyais une lecture sociologique, une plongée dans le « milieu » parisien cinquante ans en arrière.

C’est un peu de ça dont il s’agit : un petit maquereau à la manque entretenu par une femme mûre qui a été fille mère dans le temps, « l’indic de la bande des Corses », un ancien malfrat rangé des affaires dans sa villa de la Côte d’Azur, un intermédiaire barman à Toulon…

Mais ce n’est pas cela qui a retenu mon attention. Je me plais, bien-sûr, à glaner les « nouveautés » de l’époque, que Simenon campe sans ostentation : les « hippies » dépenaillés qui inspirent la crainte au bourgeois, les juke box, les parties de guitare dans les bars qu’on improvise avec un groupe d’Anglais de passage.

Ce que j’aime dans un roman, même court comme celui-ci, c’est quand il rejoint directement mon ressenti du moment. Dans ce Simenon-là, il fait beau, on est en mai, « le ciel était d’un rose légèrement bleuté, les feuilles des arbres d’un vert encore tendre, et les oiseaux pépiaient à l’envi » (p.225). Le commissaire est guilleret quand il rentre chez lui à pied ou se promène bras dessus bras dessous avec madame Maigret. Le temps qu’il fait est régulièrement évoqué, comme pour rendre compte du temps qui passe. Quand je détournais la tête de ma page, je pouvais apercevoir des découpes de ciel bleu à travers le feuillage de l’arbre sous lequel j’étais étendue. « Paris avait les couleurs d’un décor d’opérette » (p. 187). Le comble de la satisfaction ! J’étais Maigret.

Oui, on colle bien le commissaire à la trace ; heureusement, ce n’est pas un hyper-actif. On est avec lui, derrière son bureau. Avec lui, au bar de la brasserie Dauphine, en train de siroter un petit blanc pétillant des bords de Loire. On lui emboîte le pas, dans le wagon-lit, sur le lieu du crime ou aux funérailles de la victime, comme les inspecteurs Lapointe, Lourtie, Torrence. Par le processus d’identification opérée par le lecteur, Maigret me fait penser à un autre fin limier du XXe, Tintin, mais un Tintin mâtiné de Haddock, ne rechignant pas à un plat d’andouillettes ou à un verre de calvados contre l’avis de son médecin. On l’imagine légèrement renfrogné, avec le visage de Gabin.

Et l’on est touché de voir affleurer son humanité en des instants fugaces. Son remord de n’avoir pas pris la vieille dame au sérieux, et elle est morte. Son regret de n’avoir pas de fils. Ses petits plaisirs. Son entente domestique avec sa femme. Tout l’art de Simenon est de suggérer ces brèches d’humanité l’air de rien, d’un point de vue très proche du commissaire sans être totalement interne.

Bilan : il ne faut pas s’attendre à un roman policier à gros suspense et ficelles nouées avec virtuosité. L’intérêt ne vient pas de la découverte du coupable mais de l’enquête, plus profonde, sur la vie humaine. Tout cela dans un langage simple et sobre, sans effets de manche (l’équivalent de la ligne claire d’Hergé ?). Un plaisir subtil.

Annie Ernaux – Les Années

Contexte de lecture : Hier dans la nuit, insomniaque affligée d’une angoisse existentielle (cela va souvent ensemble, non ?), je fouille mes rayonnages à la recherche d’un bouquin précis, ce bouquin lu deux ans auparavant, dans l’espoir qu’il agira comme un calmant qui apaise sans pour autant guérir.

Ca y est ! je l’ai. Les Années d’Annie Ernaux.

Je n’ai lu d’Annie Ernaux que ce livre, cadeau d’un ami. Je la découvrais à l’époque, bien qu’elle fut un écrivain reconnu depuis une trentaine d’années au moins. Autant dire que je ne suis pas très au fait de la tambouille littéraire française contemporaine. Son livre m’a dès cette première lecture, comme happée. Quel charme ensorceleur agit entre ses lignes ?

Je lis dans les articles glanés sur le net qu’Annie Ernaux a développé une « écriture plate » pour rendre compte d’une expérience au monde sans rien qui ne fasse écran. Point de place ici au « style », au respect du verbe pour lui-même. Qu’est-ce donc alors qui retient l’amateur de belles lettres ? Si ce n’est la forme, c’est donc le fond, ou plutôt une forme qui accouche d’un fond de vérité saisissant.

Autant attaquer le vif du sujet : dans les « Années », Annie fait son autobiographie mais elle n’écrit jamais à la première personne du singulier. « Elle », « on », « les gens » sont les sujets de cette histoire. Serait-ce une « autobiographie collective » (oxymore ?) dont elle serait le simple scribe ? Une création littéraire qui emprunterait, toutes proportions gardées, à « la recherche du temps perdu » ?

Oui, ce livre contient l’ambition de restituer une fresque totale d’un temps – la seconde partie du dernier siècle – et d’un lieu – un bourg normand, puis la Province, la Banlieue. Mais une fresque qui saisirait des fragments de vie à l’instant même où ils sont vécus, année après année, de façon impersonnelle comme sur un négatif de pellicule. Le point de vue se situe au ras du sujet et se fond dans ses perceptions du moment. Ce n’est pas le sujet actuel – que ce soit Ernaux ou un autre plus général, ce qui n’est jamais très clair – qui jetterait un regard sur ce qu’il était auparavant comme par-dessus son épaule, mais le sujet qui semble revivre sa vie depuis sa naissance.

Ernaux réintroduit l’autobiographie par la porte dérobée : son itinéraire forme la trame du livre, de ses premiers souvenirs conscients, au milieu des années 40, jusqu’aux années qui précèdent directement la parution du livre en 2008. L’astuce littéraire, c’est l’égrenage de ses souvenirs au fil de photographies la fixant aux âges de sa vie: petite fille, adolescente, jeune fille, femme. Les décennies passant, on voit se dérouler le ruban d’un présent imperceptiblement plus neuf, qui se substitue à un présent un peu plus ancien. Chaque moment présent se construit en référence au passé perçu et au futur imaginé, puis s’enfonce peu à peu dans les ténèbres de la mémoire, l’histoire, l’oubli… Vous me suivez ?

L’auteur part de sa propre expérience de femme – ses parents ouvriers devenus propriétaires d’un café-épicerie, les études, l’ascension sociale, l’avortement clandestin, lemariage, l’enseignement, les courses dans l’hypermarché flambant neuf, la souscription d’un crédit sofinco pour l’achat d’un frigidaire, le divorce, les vacances en Espagne, le désir d’écrire. Mais le « on » s’élargit en cercles concentriques à son entourage proche, familial et familier, cercle d’amis, camarades d’école, de collège, de fac, jusqu’à un esprit général du temps, un inconscient collectif, « les gens ». Un auteur de blog fait remarquer à raison que la distinction entre les acteurs de ce « on » n’est jamais spécifiée, courant le risque d’écraser les individus sous les couches d’un pinceau uniformisant. Certes. Mais quel tableau !

Un tableau vivant des tournures de phrases communes à l’époque, différenciant les générations : « la vie te dressera », « ça va te faire de l’usage », « ma piaule », « si tu es gais ris donc »…

…des attitudes corporelles héritées d’un passé paysan : le saisi rude des oreilles d’un lapin comme de la joue d’un enfant pour y déposer « un bécot », la démarche des femmes dans la rue, leur façon d’empoigner la volaille pour l’égorger dans la cuisine…

…des gestes ou situations inscrits dans la mémoire : les garçons qui « virevoltent » autour des filles fières et gênées, l’adolescente qui ôte ses soquettes dans ses ballerines pour avoir l’air d’une jeune fille… le ramassage du crottin dans la rue après le passage d’un cheval, qui servira d’engrais dans les plate-bandes…

…des sensations : le dépaysement que procurent les premiers « grands ensembles » et les hypermarchés, comme si l’on se mouvait dans un espace trop grand pour sa taille…

Bref, une anthropologie de la vie quotidienne soumise au passage du temps, qui comprend aussi toute une retrouvaille archéologique des objets, des marques, des slogans, des institutions, des chants, des rites révolus : les conversations et ritournelles des dimanche midi en famille (ah le petit vin blanc !), les comptines, les jeux, les « meubles Lévitan qui durent longtemps » vantés avec l’accent impératif et optimiste des pubs radiodiffusées d’alors, les devoirs réalisés sur la toile cirée de la cuisine, le « mange-disque », la revue Cinémonde, la Fête de la Jeunesse qui revient chaque année au printemps, comme les communions solennelles, la carte de France punaisée dans la cuisine pour y suivre les étapes du Tour… Je fais là un inventaire à la Prévert que l’écriture d’Annie Ernaux a le mérite faire revivre comme si elle avait réussi à traverser le mur du passé.

Et voilà le miracle du livre : le passé semble revivre dans le présent ! A la lecture, on le croirait presque autonome ce passé, délivré de ses ancrages chronologiques. C’est aussi là que réside la part de mauvaise foi de la narratrice-autobiographe : malgré tous ses efforts d’authenticité, le passé ne peut pas revivre tel quel dans le présent. Il est nécessairement altéré par le processus sélectif de la mémoire et par les scories du temps. Lévi-Strauss parle très bien de ce processus dans une des pages introductives de son autobiographie intellectuelle, Tristes Tropiques.

Les Années que je préfère chez Annie ce sont les années 40 et 50. Ici l’emploi du « on » s’accommode de la mémoire floue des années d’enfance, ce temps des commencements où « le monde » se réduit à l’entourage proche. Pour l’historienne que je suis, cette première partie est une porte d’entrée dans les années d’Après-guerre, avec ses relents immémoriaux que charrient les récits ressassés chaque dimanche lors des repas familiaux. Les années « post-68 » m’intéressent moins dans la mesure où elles deviennent le monde que je connais. Ernaux constate qu’aujourd’hui, les repas en famille qu’elle préside ne sont plus le temps de la mise en forme du roman familial, car le temps semble s’être accéléré. Elle, en tout cas, en a amassé du récit, à partir des photos, de son Journal et de sa mémoire d’où elle extirpe les souvenirs à la chaîne, l’un entraînant l’autre comme une pelote (d’après une interview d’elle dans le Nouvel Obs).

Le « on » d’Ernaux vise à représenter et comprendre le monde tel qu’il est et son articulation subtile avec le temps qui passe. Il réduit l’écart entre « moi » et « eux », l’individu et la masse, le un et le tout, « le zéro et l’infini ». Certes il ne s’épargne pas de généralisations mais il résonne beaucoup en moi, car à défaut d’avoir trouvé la formule qui me permettrait de remonter le temps (un de mes rares fantasmes de science fiction), il est le passeur qui m’introduit clandestinement dans un passé relativement proche des Papy-boomers, mais que je n’ai jamais connu directement.

Pour en revenir au style d’Ernaux, plus marqué par son absence que par ses attributs, cette écriture nette et limpide, précise et tranchante, il est pour le lecteur une cure d’austérité et facilite l’identification de tout un chacun à ce qui se vit dans le  récit.

Effet post-lecture : ce livre n’a pas vraiment apaisé mon angoisse existentielle du moment mais l’a canalisée vers une réflexion sur l’importance de bien vivre sa vie (Annie Ernaux comme un livre de sagesse antique type Sénèque, on ne lui a sans doute jamais faite, celle-là !).

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Le recueil intégral des écrits d’Annie Ernaux, que j’ai fort envie de m’offrir

La touche intello : la démarche d’Annie Ernaux me fait penser à celle de l’historien Alain Corbin dont l’ambition est de restituer le « panorama sensoriel » d’une époque, les XVIIIe et XIXe siècle français*, mais en gardant une posture extérieure puisque le matériau ne provient pas de son vécu personnel. J’aimerais savoir si la question a déjà été posée à Annie Ernaux. Toujours dans le champ historiographique, le livre d’Eugen Weber sur « La France de nos aïeux » (1980) est un fabuleux voyage dans la France profonde du dernier tiers du XIXe siècle, début du XXe siècle : croyances, repères mentaux, horizons d’attente des populations rurales sont présentés avec une richesse de détails inouïe, provenant des récits de voyageurs, des correspondances de curé et d’instituteurs, de rapports administratifs envoyés par les préfets… La France d’il y a un siècle et demi nous est bien plus sauvage et mystérieuse que la plus reculée des tribus d’Amazonie.

* Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte, 2000, 202 p. (coll. « Cahiers libres »).