Irène Nemirovsky, Chaleur du sang

chaleur du sang« _ Il a l’air d’un bon garçon, ce Jean Dorin, n’est-ce pas ? Ils se connaissent depuis longtemps. Ils ont pour eux toutes les chances de bonheur. Ils vivront, comme nous avons vécu avec François, une existence tranquille, unie, digne… tranquille surtout… sans secousses, sans orages… Est-ce donc si difficile d’être heureux ? Il me semble que le Moulin-Neuf a en lui quelque chose d’apaisant. J’avais toujours rêvé d’une maison bâtie près de la rivière, de me réveiller la nuit, bien au chaud dans mon lit, et d’entendre couler l’eau. Bientôt un enfant, continua-t-elle, rêvant tout haut. Mon Dieu, si on savait, à vingt ans, comme la vie est simple… » (p. 31).

Contrairement à ce que croit Hélène, épouse et mère de famille épanouie, la vie n’est pas si simple, même (surtout ?) en province. Sa fille Colette, tout juste mariée, va en faire l’expérience. Et Silvio, le vieil homme un peu sauvage ami de la famille se souvient… Que le sang est chaud quand on est jeune ! Et combien les vieilles personnes l’oublient !

J’ai été heureuse de retrouver Irène Nemirovsky à l’occasion du blogoclub, moi qui avais tant aimé Jézabel, Dimanche et autres nouvelles, et surtout, Suite française ! Cette femme m’épate : elle qui a passé sa jeunesse en Ukraine et en Finlande, elle arrive à produire un pur roman de terroir français, composé dans une langue charnelle, un peu âpre et sauvage, comme la terre du Morvan où se passe l’histoire.

Une histoire enchâssée dans la sienne : même si la Deuxième Guerre mondiale n’a pas sa place dans Chaleur du sang, puisque le roman a été commencé en 1937, Irène Nemirovsky a trouvé refuge sous l’Occupation dans le village même où elle situe son histoire. C’est là qu’elle termine ce roman et qu’elle situe (et rédige) la deuxième partie de Suite française. C’est là qu’elle sera arrêtée en 1942 pour être déportée à Auschwitz…

« _ Ah, mon ami, devant tel ou tel événement de votre vie, pensez-vous quelque fois à l’instant dont il est sorti, au germe qui lui a donné naissance ? Je ne sais comment dire… Imaginez un champ au moment des semailles, tout ce qui tient dans un grain de blé, les futures récoltes… Eh bien, dans la vie, c’est exactement pareil. (…)

_ Oui, dis-je, si on connaissait d’avance la récolte, qui sèmerait son champ ? » (p. 44).

Irène Nemirovsky aurait pu reprendre à son compte cette dernière parole.

J’ai choisi ce titre à cause de la photo de couverture, il faut bien l’avouer (à quoi ça tient… mais je crois que nous sommes nombreux dans ce cas). Dans Chaleur du sang, j’ai aimé les descriptions des mœurs paysannes, du passage des saisons et du temps dans tous les sens du terme, et des intérieurs bourgeois de province. On se croirait parfois dans du François Mauriac, de l’André Dhôtel ou du Thomas Hardy. Je ne me suis pas vraiment attachée aux personnages, sauf peut-être à ce vieil ours de Silvio, car le roman est court et ressemble à une fable sur le poids des secrets, de l’hérédité, de la fatalité qui font éclater la prude carapace des familles provinciales.

« Ce pays, au centre de la France, est à la fois sauvage et riche. Chacun vit chez soi, sur son domaine, se méfie du voisin, rentre son blé, compte ses sous et ne s’occupe pas du reste. Pas de château, pas de visites. Ici règne une bourgeoisie toute proche encore du peuple, à peine sortie de lui, au sang riche et qui aime tous les biens de la terre. Ma famille couvre la province d’un réseau étendu d’Erard, de Chapelin, de Benoît, de Montrifaut ; ils sont gros fermiers, notaires, fonctionnaires, propriétaires terriens ; leurs maisons sont cossues, isolées, bâties loin du bourg, défendues par de grandes portes revêches, à triple verrou, comme des portes de prison, précédées par des jardins plats, presque sans fleurs : rien que des légumes et des arbres fruitiers taillés en espalier pour produire davantage. Les salons sont bourrés de meubles et toujours clos ; on vit dans la cuisine pour épargner les feux. » (p.22).

Irène Nemirovsky
Irène Nemirovsky

Pour moi, Irène Nemirovsky ressemble étrangement à ses héroïnes pleines de sève qui se retrouvent cruellement frappées par le sort. Elle imprègne à ses histoires une sagesse étonnante de maturité, comme une prescience de son destin tragique. Son écriture est toujours « goûtue » – je ne trouve pas d’autres mots : évocatrice mais sans fioritures, proche de son lecteur sans être familière, portant un regard mi-amusé, mi-méprisant sur ses personnages. Son style n’a pas pris une ride et c’est toujours un plaisir rare et poignant de la lire.

Allez lire d’autres billets sur des romans d’Irène Nemirovsky chez : ClaudiaLucia, Sylire, Florence, Titine, Gambadou

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Léonor de Récondo, Amours

Afficher l'image d'origineLe Loir-et-Cher en 1908, non pas chez Laurette, mais chez maître Anselme de Boisvaillant, notaire (décidément, cette profession me colle aux basques en matière de lectures de l’année !). Au rez-de-chaussée et au premier étage se languit sa jeune épouse Victoire. Cela fait cinq ans qu’elle espère donner un enfant à son mari. Elle se sent vide et inconsistante. Au sous-sol et sous les combles s’échine la jeune bonne Céleste. Élevée à la dure, elle n’a jamais eu une pleine conscience d’elle-même. A la faveur d’une naissance va en advenir une seconde : celle de différentes amours qui vont réchauffer la sage maison bourgeoise. 

J’avais oublié la recommandation de Lili : j’ai lu la 4e de couverture qui effectivement en dit trop long sur une histoire somme toute assez simple. Des phrases concises et claires, au présent, plantent le décor d’une sorte de vaudeville Belle Epoque pour un éternel trio amoureux : ici le mari, sa femme et la bonne.

J’en connais qui ont eu le coup de cœur pour ce roman, qui en ont parlé magnifiquement, et à raison, et je m’excuse auprès d’eux par avance de ma franchise à son propos. Mais, si le style est suffisamment fluide et clair pour m’avoir permis de lire ce roman en une heure ou deux d’insomnie, si certaines trouvailles sont belles comme une sonate de Bach jouée avec passion au piano (Léonor de Récondo n’est pas musicienne pour rien), je dois dire que je n’ai guère été touchée aux entrailles par un récit qui est tout de même censé être celui d’un éblouissement amoureux et d’une découverte du corps. Peut-être les personnages, l’époque elle-même, ne sont-ils pas suffisamment travaillés à mon goût. Je n’y ai pas cru, tout simplement. Il me manquait cette touche d’authenticité, de vérité qui font les grands romans. J’ai plutôt eu l’impression d’un exercice de style, certes joliment écrit et mis en scène, mais comportant des détails qui me gâtaient mon plaisir. Par exemple ce père Gabriel (à l’époque, je crois qu’on disait « Monsieur l’abbé ») qui promet l’enfer à l’une de ses ouailles. Comment dire… Non. Pas au début du XXe siècle. Au début du XVIe d’accord. Mais pas en 1908. (Encore que je n’en sais pas plus que l’auteur n’est-ce pas, je n’ai pas épluché les archives des curés de l’époque, mais c’est une impression, et j’en ai eu d’autres semblables. Or je suis très sensible aux impressions et aux détails qui sonnent justes !)

J’ai quand même été touchée par le personnage de Céleste. Je crois que c’est un personnage, et une histoire en général, qui gagneraient à être approfondis. La condition domestique est une grande pourvoyeuse de drames sociaux, amoureux ou satiriques comme en attestent Jane Eyre, Le Journal d’une femme de chambre ou Les Bonnes, et le cas de Céleste ne déroge pas aux deux premières catégories.

Mais pourquoi le bébé lui-même a-t-il si peu de présence ? Est-il simplement l’instrument de la rencontre ? Pourtant là aussi, je me serais attendue à ce que l’amour si particulier unissant une mère à son enfant soit davantage mis en valeur.

Alors oui, il y a la beauté des corps, l’épiphanie de l’amour, tout cela est bellement narré, mais vous l’aurez compris, je suis passée à côté…

« Amours » de Léonor de Récondo, Ed. Sabine Wespieser, 276 p.

Claudie Gallay, Une part de ciel

claudie gallayClaudie Gallay, je souhaitais la lire depuis qu’un de ses romans, Les Déferlantes, tournait dans mon club de lecture « IRL » il y a deux ans sans qu’il soit parvenu jusqu’à moi. Les commentaires des lectrices, « mystérieux, déroutant, prenant », me tentaient même si je sentais bien que ce n’était pas mon genre de lecture habituel.

Deux ans après, je n’ai jamais pu mettre la main sur Les Déferlantes (avis à la populaschtroumpf), ni en librairie ni en bibliothèque, mais j’ai pris le taureau par les cornes en choisissant Une part de ciel, dont la localisation, le massif de la Vanoise dans les Alpes en hiver, me plaisait particulièrement (rapport au fait que je passerai une partie de mes vacances de Noël dans une station de ce massif, station que je connais depuis ma plus tendre enfance. Bref).

L’histoire racontée dans Une part de ciel est assez simple et morne en apparenceCarole revient au Val-des-Seuls, le village savoyard de son enfance car son père nommé Curtil, qu’elle n’a pas revu depuis longtemps, lui y a donné rendez-vous. Elle y retrouve son grand frère Philippe et sa petite sœur Gaby, qui vivent toujours au Val-des-Seuls. Philippe est garde-forestier ; Gaby, femme de ménage dans un hôtel, vit dans un bungalow défoncé. Carole retrouve en même temps les lieux, les mythes et les personnages de sa jeunesse : Francky le barman, Jean le patron de la scierie, la « baronne » qui tient un asile pour chiens, Sam le vieux boutiquier… Elle est de nouveau confrontée à certains questionnements lancinants restés sans réponses : pourquoi sa mère l’a-t-elle sauvée, elle, des flammes de l’incendie de leur maison quand elle était enfant, et non sa sœur, qui en a gardé une lésion irrémédiable aux poumons ? Qui est « la môme », enfant recueillie par Gaby qui n’a jamais voulu révéler son origine à Carole ? Est-il possible de refaire sa vie quand tout le monde, mari et enfants, vous ont quittée et qu’un fossé semble vous couper de votre frère et de votre sœur ? Pourquoi Gaby s’entête à rester fidèle à un homme qui vient de sortir de taule et qui ne lui a pas donné signe de vie ? Mais surtout, que fait Curtil et pourquoi n’arrive-t-il pas ? Le séjour de Carole au Val-des-Seuls (le bien nommé), plus long qu’elle ne l’avait envisagé, n’est pas juste l’attente d’un improbable « Godot ». Il se révèle riche de dénouements intérieurs pour celle qui se trouve au mitan de sa vie.

Au début, j’ai pensé que ce roman n’était pas fait pour moi : le style oral sans apprêts et ses expressions comme « le bar à Francky » avaient trop l’air de prétendre à la radiographie du Français moyen frôlant la prolétarisation dans un monde qui va trop vite pour lui. Et c’était comme ça avec tous les habitants du village. J’y ai d’abord vu une forme de « pose », de maniérisme. Finalement, il s’est révélé que la snob, c’était moi. J’ai été happée par cette béance dans la vie d’une femme qui se retrouve, contre son gré, à attendre son mystère de père dans le village de ses origines, et qui jour après jour tente de meubler son quotidien en renouant les liens avec sa fratrie et les gens qui l’ont vue grandir, recueillant les confidences, surprenant quelques secrets, rancœurs et pardons, s’adonnant aux travaux les plus divers et incongrus, et laissant finalement se dénouer les nœuds de son passé.

L’atmosphère un peu grise, l’entre-soi de ce village qui peine à s’ouvrir à l’extérieur, tiraillé par l’opportunité imprévue d’être transformé en station de ski, ses habitants un peu bourrus voire carrément sauvages, le spectacle de la nature qui s’enfonce dans l’hiver, les petits riens qui matérialisent une existence prennent ici une dimension d’autant plus poétique et attachante que la narratrice, Carole, n’exprime jamais explicitement ses sentiments. Cette aura douce-amère mais ouverte à l’imprévu est peut-être l’élément qui a réussi à susciter mon intérêt pour cette histoire, mon envie de continuer cette lecture jusqu’au bout, malgré un sujet peu attrayant au premier abord.

Seule fausse note, le traumatisme vécu par Carole et les siens dans leur enfance est peut-être un peu trop artificiellement mis en exergue dans cette histoire des plus subtiles.

Une belle découverte que ce roman de Claudie Gallay, à qui je décerne même un coup de ♥ ! Mon Dieu faites à présent que je trouve Les Déferlantes ! Florence m’a aussi donné envie de lire Seule Venise.

«Une part de ciel» de Claudie Gallay, Actes Sud, 446 pages, prix Terre de France. 

—> J’en profite pour vous souhaiter une belle année 2016, synonyme de JOIE et d’espérance malgré les temps difficiles. Que nous puissions tous apercevoir « une part de ciel » dans nos vies et nous en réjouir ! <— 

Raymond Carver VS. Guy de Maupassant

Pour pimenter un peu mon programme de lectures, j’ai lu en parallèle deux maîtres de la nouvelle, l’un américain, l’autre français, l’un « prolo » du XXe siècle, l’autre aristocrate du XIXe. Bref, la seule chose qu’ils aient en commun est leur talent pour écrire ce genre de récits courts, stylisés, dont la fin est généralement inattendue, j’ai nommé la nouvelle.

beginners-410674Avec Carver, on entre dans le monde de l’Amérique blanche pavillonnaire des années 1980, avec ses hommes qui tondent la pelouse et boivent des bières ensemble, ses femmes qui lavent la vaisselle ou préparent l’anniversaire de leurs enfants, et leur fondamentale inaptitude à communiquer.

Carver est réputé pour la concision de ses nouvelles, mais cette impression est partiellement fausse. En effet, le recueil Beginners (Débutants) est la réédition de ses textes publiés dans What We Talk About When We Talk About Love qui avaient été sabrés par l’éditeur (jusqu’à 80% parfois !) D’où des nouvelles qui peuvent se révéler assez longues finalement.maupassant

Avec Maupassant, on est projeté dans le Paris boulevardier des années 1880, avec ses cocottes, ses étudiants, ses dandys jouisseurs – même s’il lui arrive de faire des incursions dans sa Normandie rurale natale. Les hommes et les femmes s’affrontent, jouent ensemble, se tuent ou se réconcilient sur un coin d’oreiller. Un tout autre monde que celui de Carver !

Pour les comparer, j’utiliserai plusieurs critères : intrigue, style, vision du monde, qualité de la chute. Mais il va sans dire qu’il serait stupide de ma part de chercher à démontrer la supériorité de l’un sur l’autre ! Chacun a son génie propre.

Au point de vue de l’intrigue, Carver révèle sa (post-)modernité vis-à-vis de Maupassant. Chez Carver, les personnages agissent sans vraiment connaître le sens de leurs actions, d’où un sentiment déroutant : on ne sait jamais à quoi s’attendre avec eux. Aussi bien, ils quittent leurs conjoints, se suicident ou se rendorment à ses côtés après avoir pesé le pour et le contre de la séparation. Aussi bien ils tabassent ou ouvrent leur cœur au boulanger (dans « A small, good thing », l’une des nouvelles les plus déchirantes). Dans certaines nouvelles, on ne sait même pas du tout ce que les personnages ont en tête mais la situation est étrange en elle-même : comme dans « Why don’t you dance ? » où un homme vend tous ses meubles étalés dans son jardin côté rue, et accueille un jeune couple d’acheteurs comme s’il était dans son salon avec ses invités.

« That morning she pours Teacher’s scotch over my belly and licks it off. In the afternoon she tries to jump out the window. » (ainsi commence « Gazebo »).

Maupassant de son côté déroule ses intrigues comme une partition de musique classique : chaque personnage est bien identifié, et le narrateur précise le sens de leurs actions dans le chassé-croisé harmonieux des intérêts. Ce qui n’empêche pas d’être surpris par certains retournements ! Je pense notamment au réjouissant « La patronne », petit chef-d’oeuvre d’espièglerie.

Question style, chacun est délectable. Carver avec son absence affichée de style : ses phrases neutres, indicatives, concernant uniquement des actions ou des dialogues, qui prennent d’autant plus d’intensité. Il faut prêter attention à chaque phrase, car la plus petite inflexion peut indiquer un changement dramatique.

Maupassant, ah Maupassant, c’est tout simplement un plaisir de se replonger dans cette belle langue raffinée et légère « qui coule de source ». Mais aussi, comme il arrive bien à rendre la langue patoisante des paysans normands ! (Enfin, je le crois sur parole, étant trop jeune pour avoir entendu du patois !) Je ne peux m’empêcher de vous livrer cette délicieuse ode au plumard, au pieu, au lit quoi, qui raviront tous les couche-tôt (ou lève-tard, c’est selon) :

« Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu’il la ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des duvets. C’est là que nous trouvons les plus douces heures de l’existence, les heures d’amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être respecté, vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur et de plus doux sur la terre. » (p. 10).

La vision du monde est quelque peu différente, évidemment, selon l’époque et le lieu d’où parlent nos deux auteurs. Elle est plutôt pessimiste-mélancolique chez Carver, esthète-hédoniste-ironique, voire franchement comique, chez Maupassant. Chez Carver, tous les personnages semblent impuissants à conjurer le sort. Chez Maupassant, ils arrivent à le retourner en leur faveur. Carver aime les looseurs de la classe moyenne blancheceux qui boivent trop et n’arrivent pas à coller aux standards dans une Amérique moderne fantomatique et impersonnelle, avec ses injonctions à la prospérité matérielle, au bonheur et au succès. Maupassant s’intéresse aux figures pleines de pittoresque qui en disent long sur la nature humaine. Mais ils se rejoignent tous les deux sur la fragilité des liens du mariage ou du couple. Pas très joyeux ! Mais les plus grands écrivains sont ceux qui appuient là où ça fait mal.

« ...nothing will ever really be any different. I believe that. We have made our decisions, our lives have been set in motion, and they will go on and on until they stop. But if that is true, what then? I mean, what if you believe that, but you keep it covered up, until one day something happens that should change somehing, but then you see nothing is going to change after all. What then? Meanwhile, the people around you continue to talk and act as if you were the same person as yesterday, or last night, or five minutes before, but you are really undergoing a crisis, your heart feels damaged… » (dans « So much water so close of the home », p. 122, Vintage Books).

Concernant les chutes, eh bien, je n’en dirai rien, vu que ce sont des chutes et qu’elles doivent préserver leur mystère ! Non, je blague. Les chutes, chez Maupassant, me font souvent sourire ou ricaner. Tout est si bien calculé ! La nature humaine est tellement truculente avec lui ! Ah cet aubergiste du « petit fût » ou cette Mme Luneau pas bien lunée !

Chez Carver, elles ouvrent sur autre chose, sur un point d’interrogation, sur un vide que le lecteur doit remplir avec son imagination. Que se passe-t-il après que le photographe ait appuyé sur le bouton de son appareil photo ? Le photographié saute-t-il ? Se tue-t-il du coup ? Je vous livre mes questions concernant la nouvelle « Viewfinder », mais il y en a plein d’autres comme ça. Cette nouvelle est d’ailleurs le symbole de toutes les autres : un monde où les personnages se balancent sur une ligne de crête, où les décisions qu’ils prennent ne sont pas réfléchies mais sortent du néant de l’inconscient et peuvent basculer dans l’horreur sans crier gare (comme dans l’effrayante et hyper maîtrisée « Tell the women we’re going », ou comment un barbare peut se cacher derrière les traits d’un homme ordinaire).

Conclusion : rien ne vaut la lecture des nouvelles pour se prendre un bon bain de littérature astringente ! Le seul problème, c’est qu’on quitte trop vite leurs personnages et qu’il faut sans cesse se réhabituer à d’autres (d’où l’adaptabilité des nouvelles aux transports : on risque moins de couper une scène passionnante quand le métro arrive à destination…).

Mois américainCe billet est ma 4e participation au mois américain, pour Raymond Carver of course.

Mais à la suite de la lecture de Maupassant, j’ai aussi décidé de m’inscrire au challenge « Un classique par mois » de Stephie pour revenir aux sources 😉

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

reparer-les-vivants,M137228Ce livre m’a vraiment happée. Je sais que j’arrive après la musique, les louanges, les dix prix littéraires… Mais à quoi cela rimerait-il de contenir mon enthousiasme pour un bouquin, au prétexte de ne pas vouloir faire comme tout le monde ? J’essaie de plus en plus sur ce blog d’atteindre la pure sincérité (ce qui est un exercice difficile puisque forcément, face à un public, on choisit ses mots) et cette sincérité implique de crier son enthousiasme quand celui-ci est authentique, même si cela a déjà été fait cent fois.

Il s’agit donc du roman d’une transplantation cardiaque. Curieux sujet, dont l’unité de temps ne dépasse pas les 24 heures, et l’action, les épicentres névralgiques que sont  les hôpitaux du Havre et de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Simon Limbres, jeune Normand de 20 ans, revient d’une session de surf un glacial matin de février. Il est victime d’un accident de la route, il « meurt ». Il meurt entre guillemets, oui : bien que son cerveau soit irréversiblement touché par une hémorragie (« irréversible », un mot auquel Maylis de Kerangal a su donner toute sa puissance tragique), son corps, ses organes, notamment son cœur, continuent de fonctionner normalement grâce aux machines. On apprend que depuis 1959, la définition de la mort a changé pour la médecine : elle est considérée intervenir au moment de l’arrêt définitif des fonctions cognitives du cerveau, et non plus au dernier battement du cœur (ici, c’est le moment de faire le petit couplet sur l’époque qui privilégie la tête au cœur). Ce qui a pour effet de permettre le don des organes, dans l’intervalle – court – entre les arrêts différés des deux organes. Et c’est la question qui se pose aux parents de Simon. On se doute qu’il faut tout l’accompagnement à la fois professionnel et humain de l’équipe médicale pour leur permettre de prendre une décision aussi terrible que rapide.

Je n’ai pas la force d’analyser un tel livre. Il déborde de tous les côtés. Je me contenterai de soulever deux points qui m’ont parus fabuleux :

– Le premier c’est cette écriture lancinante, aux phrases à rallonges, martelantes de mots qui claquent, mêlant brillamment oralité et mots techniques, comme dans un concert de percussions, d’où fusent des trouvailles poétiques géniales pour exprimer les comparaisons (la voiture qui file, seule, sur la route vers l’hôpital, comme une bille de flipper lancée à toute allure en est une). Je craignais d’abord que cela me lassât. Mais point. Car ce n’est pas une écriture qui vise à l’artifice mais bien au contraire, qui cherche à exprimer et décrire les choses au plus ras des pâquerettes, et fait surgir des mondes d’une simple salle d’hôpital ou d’une rue grise du Havre. Et Maylis a le regard parfois surplombant (cf. la voiture-boule de flipper) qui permet de trouver des images étonnantes. Je n’ai pas le livre à portée de main, et la flemme d’insérer des citations, mais franchement, allez-le lire si ce n’est pas déjà fait, vous aurez toutes les citations que vous voudrez. 😉

– Le second c’est la capacité de l’auteur à saisir la diffraction du monde, l’infinie variété des vies humaines qui pulsent côte à côte : les différents acteurs de la médecine qui jalonnent le parcours du cœur de Simon de son corps à un autre, avec leurs vies privées parfois marquées par le doute, la mélancolie, le désir, mais aussi les infortunés parents de Simon sur la tête de qui tombe le ciel, sa petite sœur, sa petite amie, et puis la receveuse du cœur, ses fils, tout ce petit monde continue de vivre, insérés dans la trame de l’univers, auquel appartiennent aussi ces supporters de foot qui se ruent gorgés de bière vers le stade de France pendant que le médecin coordinateur se rend à l’agence de biomédecine située à côté, pour effectuer sa garde et répartir les éventuels greffons du jour…

Voilà, j’ai dit. J’ai un nouvel auteur de qui veiller les futures œuvres et entreprendre l’exploration rétrospective de son oeuvre. Chouette !

Un dernier mot, parce que j’aime bien ça, les rapprochements insolites entre auteurs différents : en lisant Réparer les vivants, j’ai pensé à l’excellent Les pieds dans l’eau de Benoît Duteurtre, qui n’a pourtant pas grand chose à voir. Sauf que les deux histoires se passent dans le pays de Caux, les alentours du Havre, dont les deux auteurs proviennent. Que ces auteurs sont de la même génération. Plus obscurément peut-être, parce que tous les deux sont issus de familles catholiques (je sais, il faut se lever de bonne heure avec moi) : ce qui est présenté ouvertement, dans Les pieds dans l’eau (oeuvre autobiographique), je l’ai aussi senti dans Réparer les vivants (pourtant non autobiographique a priori), notamment à travers le personnage de la mère de Simon. J’ai mes antennes pour ce genre de choses 😉

C’est le deuxième roman lu dans le cadre du challenge Destination PAL.

destination pal