Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard

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« J’ai seize ans lorsque ma mère se glisse hors de sa peau par un après-midi glacé de janvier – elle devient un être pur et désincarné, entouré d’atomes brillants comme de microscopiques éclats de diamants, accompagné, peut-être, par le tintement d’une cloche, ou par quelques notes claires de flûte dans le lointain – et disparaît. » (incipit).

Fascinant et repoussant. Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour qualifier ce roman de Laura Kasischke. Fascinant car l’auteur excelle à tisser des relations complexes et opaques dans un noyau familial restreint (le père, la mère, la fille, comme dans Esprit d’hiver). Parce que Kasischke sait user avec une habileté très maîtrisée de l’analepse, cette façon de revenir constamment en arrière à partir d’un événement donné, d’enrouler le temps comme sur un écheveau, par le biais de digressions toutes sauf innocentes, et de faire miroiter le passé au regard du présent. Cet événement clé, c’est la disparition de la mère de Kat, 16 ans, qui part sans laisser de traces. C’est comme si cette mère au foyer névrosée, très « desperate housewife », glissait dans le néant. Peu à peu on se rend compte que sa vie frôlait déjà le néant, entre ses aspirations exigeantes, son mari insignifiant, et sa fille pas à la hauteur, dans une banlieue anonyme comme l’Amérique nous en produit tant. La situation ressemble tellement à un cliché que le lecteur est comme anesthésié. Comme Katrina, qui elle-même ne se pose pas plus de questions que ça sur la disparition de sa mère. Comme si la vie de cette Eve Connors, sorte de « reine des neiges » moderne, s’était effacée de la pellicule photo.

Mais j’ai aussi employé le terme « repoussant ». Laura Kasiscke sait d’emblée instaurer le malaise, à coup de métaphores animales, d’images très crues, par une certaine complaisance envers tout ce qui relève de la pourriture, de la décomposition, du suintant. Elle est la reine des comparaisons, presque trop. A force, j’ai saturé. Comme une vague envie de vomir.

Si la couleur qui domine est le blanc, symbole de la glace, et donc du degré de « chaleur » qui préside aux relations au sein de la famille Connors (un symbole qui peuple les cauchemars de Kat), il m’a semblé que le noir profond était le verso de cette histoire : obscurité de l’espace intime, du non-dit, de l’enfoui, de l’inconscient, de l’informe, l’aveuglement volontaire côtoyant l’aveuglement réel de la voisine… Kasischke c’est un peu un « digest » des théories freudiennes et jungiennes, avec ce côté qui sonne un peu faux par moments parce qu’on sent l’écriture hyper travaillée.

J’ai néanmoins admiré la virtuosité de cette anamnèse psychologique de la jeune Kat que l’on suit jusqu’à ses 20 ans. Laura Kasischke démontre à quel point elle sait emmener le lecteur exactement là où elle veut, et lui évite soigneusement les questions qu’il devrait se poser. Je l’ai trouvé moins littérairement abouti qu’Esprit d’hiver, le quart final m’a semblé un peu bâclé, mais la chute est mythique…

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke, Christian Bourgois Éditeur / Le Livre de Poche, 2012 (1e éd. 2000), 305 p.

Mois américain2e participation au mois américain

Pearl Buck, Pavillon de femmes

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« And what is the soul in its stuff? » She had pressed him on. 

« It is that which we do not inherit from any other creature », he had said. « It is that which gave me my own self, which shapes me a little different from all those who came before me, however like to them I am. It is that which is given to me for my own, a gift from God. »

Voici un livre que j’ai eu un plaisir particulier à lire, car il m’a été prêté par ma grand’ mère. J’aime bien lire un livre déjà lu, cela lui confère un vernis de sagesse. Mais peut-être est-ce dû, dans ce cas précis, au sujet du livre en question. Car il s’agit là d’un roman d’apprentissage. Mais contrairement à la loi du genre, le personnage principal n’est pas jeune. C’est même le point de départ de l’intrigue : Madame Wu, grande dame de la bourgeoisie chinoise, frappe un grand coup le jour de ses 40 ans. Elle décide en effet de faire entrer une concubine dans la maisonnée pour la remplacer auprès de son mari. Ainsi, elle espère retrouver une liberté tant désirée…

Je pensais, avant de commencer à le lire, que ce roman serait dans la même veine que le terrible film « Épouses et concubines » : des femmes emprisonnées dans la maison de leur seigneur et maître, qui se livrent une lutte sans merci, des traditions cruelles et tutti quanti. Eh bien pas du tout ! Madame Wu est : 1) très belle 2) très sage 3) respectée par toute sa maisonnée qu’elle régente d’une main de fer dans un gant de velours 4) très libre de ses mouvements 5) estimée de son mari qui n’a jamais songé à la remplacer… Mais alors, pourquoi ? Pourquoi veut-elle se mettre en retrait ? Comment peut-elle souhaiter qu’une femme la remplace dans le lit de son mari ? Tout son entourage est estomaqué par cette décision drastique, si contraire au vent de modernité qui souffle sur la Chine, à commencer par Monsieur Wu, ses quatre fils, sa meilleure amie Madame Kang, et sa fidèle servante Ying.

La réponse à cette question se trouve dans le cheminement intérieur que Madame Wu va entreprendre à partir de là, un cheminement qui va prendre un tour inattendu par sa rencontre avec le mystérieux frère André, un étranger venu d’au-delà des quatre mers…

Il paraît que les Chinois considèrent Pearl Buck, fille de pasteurs américains, comme un authentique auteur chinois. Je les comprends volontiers. Le récit est imprégné de sagesse chinoise mêlée à des fragments de culture chrétienne. Les us et coutumes sont minutieusement insérés dans le récit, jusqu’aux plus petits détails : Ying qui récupère les cheveux de sa maîtresse coincés dans le peigne pour les conserver précieusement et en faire une perruque lorsque cette dernière sera très âgée, par exemple. Certains détails sont d’une grande poésie : savez-vous que lorsqu’une femme de bonne famille était enceinte, on disait qu’elle avait de la joie en elle ? que les maisons closes étaient appelées « flower houses » ? Nous sommes plongés dans le quotidien d’une maison chinoise, que l’on ne quitte guère d’ailleurs. C’est à peine si les événements de l’extérieur (invasion japonaise) traversent les murs de la placide maisonnée ; sans parler des techniques modernes (radio, avions) considérés comme des avatars magiques par ses habitants. Mais le récit s’élève parfois fort au-dessus de ce monde matériel et élabore toute une vision du monde, à propos des relations hommes-femmes, du lien entre générations, de la finalité d’une vie, de l’irréductibilité du soi…

C’est un très beau roman, de la part d’une romancière que je découvre et qui pourtant, ô coïncidence (cf. mon avant-dernier billet), fait partie du petit club restreint des femmes ayant reçu le prix Nobel de littérature (en 1938).

Mois américainC’est ma 1ère participation au mois américain (sans doute la dernière hélas).

photo-libre-plan-orsec-2Et je renoue avec l’opération Orsec – PAL en danger.

Alice Munro, « Trop de bonheur »

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“Bien des gens qui n’ont pas étudié les mathématiques les confondent avec l’arithmétique et les considèrent comme une science austère et aride. Alors qu’en fait, c’est une science qui requiert beaucoup d’imagination.”

Sofia Kovaleskaïa

« Trop de bonheur » narre la vie de Sofia Kovaleskaïa, mathématicienne de génie et romancière née et morte dans la deuxième partie du XIXe siècle ; une vie qui joue avec les probabilités, déjoue l’équation de l’amour et du mariage, et trace des sinusoïdes entre Russie, France, Allemagne et Suède. Bien que titulaire d’un doctorat et lauréate d’un prestigieux prix de mathématiques, sa possibilité de faire carrière  frisait l’asymptote plus que la rencontre de deux droites. Elle fit un mariage blanc pour pouvoir sortir de Russie et devint finalement l’une des premières femmes, sinon la première, titulaires d’une chaire de mathématiques à l’université de Suède. Elle côtoya la littérature – Dostoïevsky demanda sa soeur Anna en mariage – et l’histoire – elle participa au sauvetage d’un célèbre communard, qu’Anna avait finalement épousé. Cette vie défie toute l’imagination d’un écrivain ! Voilà pourquoi Alice Munro a choisi de la mettre en scène sans rien romancer, mais en se documentant beaucoup à partir des lettres de Kovaleskaïa pour nous faire pénétrer dans le for intérieur de la mathématicienne. Munro n’a même pas eu à inventer une chute digne de ce nom pour une nouvelle puisque Sofia Kovaleskaïa la lui a fournie sur un plateau – je n’en dirais pas plus !

Alice Munro est une nouvelliste canadienne anglophone qui a reçu le Prix Nobel en 2013. A part « Trop de bonheur » qui donne son titre au recueil, le reste des nouvelles sont des œuvres de fiction qui mettent en scène des personnages plutôt communs au premier abord : des mères de famille, des étudiantes, un bûcheron, un présentateur de radio, une anthropologue, des profs… Ils sont parfois (souvent) mal servis et mal traités par la vie. Ils font des rencontres déterminantes. Tous ont une vie intérieure insoupçonnée, y compris d’eux-mêmes, et qui les conduit à adopter parfois des comportements fort étranges et inexplicables. J’ai en particulier été marquée par « Jeu d’enfants », d’une terrible fatalité, née de l’aversion d’une enfant pour une autre pas comme les autres.

L’écriture de Munro m’a un peu rebutée au départ. Je n’arrive pas vraiment à mettre le doigt dessus ; je ne peux honnêtement pas dire que son style n’est pas “très joli”. Est-ce un défaut de traduction ? C’est un rythme disharmonieux, des phrases à rallonge qui s’arrêtent abruptement. Cela contribue à donner un sentiment de distance et de mystère à l’égard des personnages. Néanmoins j’ai été peu à peu conquise par ces récits courts et pourtant vibrants, qui embrassent parfois la totalité d’une vie et offrent des raccourcis saisissants.

Bref, je l’ai lue car j’avais lu sur un blog le témoignage d’une personne dont c’était l’écrivain préféré au point qu’elle avait donné “Munro” en troisième prénom à sa fille (ça m’avait intriguée : pourquoi pas Alice ?) Je n’ai pas ressenti de coup de cœur à proprement parler, je ne donnerai pas “Munro” en 2e prénom à ma 3e fille (qui n’existe pas encore d’ailleurs), mais je retiens définitivement le nom de Munro comme celui d’une auteur intéressante que je retrouverai avec grand plaisir.

« Trop de bonheur » d’Alice Munro, Ed. de l’Olivier, 320 p.

Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Comme j’ai laissé « La chartreuse de Parme » en stand-by (je suis officiellement en pause de Stendhal, je n’ai pas renoncé) pour me plonger dans « La guerre et la paix » de ce cher Tolstoï (1er tome = 982 pages en poche), comme par ailleurs bébé number two devrait bouleverser débarquer dans nos vies d’ici peu, je n’ai pas tellement eu la tête ni la matière nécessaire pour publier de nouveaux billets sur ce blog. Je vous laisse donc, jusqu’à l’accomplissement de mes missions actuelles, avec ce vieeeuuux billet (6 mois de fermentation) que je n’avais toujours pas publié, car j’attendais de finir la dernière histoire (que je n’ai finalement jamais terminée car je ne l’ai toujours pas réemprunté à la bibliothèque…).

J’aime les bibliothèques municipales, leurs rayons recelant un potentiel varié et (plus ou moins) fourni de lectures, leur atmosphère feutrée, leur gratuité. Souvent on y entre avec une ou deux idées de livres bien précises, et on en ressort avec une pile de 8-10 bouquins de tout formats, dont très peu correspondent à nos projets bien arrêtés. Un peu comme dans les brocantes. Mais c’est tellement bon ! Et l’on peut y découvrir de telles pépites !

Parfois cependant, un titre rêvé mais que l’on ne cherchait même pas, prend les devants et se présente à nous, tout guilleret, avec l’air de nous faire une bonne surprise. C’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Sébastien Japrisot.

Afficher l'image d'origineTout a commencé avec la lecture du scénario du dernier film de Johann Sfar, « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil« , qui m’avait fort intriguée, l’histoire d’une jeune secrétaire parisienne à qui son patron confie sa somptueuse décapotable pour qu’elle la ramène au garage. Sur un coup de tête, elle décide de prolonger un peu cette occasion unique de conduire le bolide et sans se l’avouer elle prend la fameuse « route des vacances », la mythique nationale 7, et décide d’aller à la mer qu’elle n’a jamais vue. La classe à Dallas (ou à Palavas). Mais tout ne se passe pas comme prévu : un inconnu l’agresse dans une station service et la blesse au poignet, et les gens sur qui elle tombe, le garagiste, un policier à moto, une aubergiste, jurent l’avoir vue la nuit précédente avec exactement la même blessure au poignet. Or la nuit précédente, elle était à Paris en train de taper un rapport urgent à la machine… avec ses deux poignets en bonne santé ! De coïncidences troublantes en rencontres imprévues, elle frôle la folie et la paranoïa mais poursuit son équipée sauvage jusqu’à Marseille. Car la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil n’a pas épuisé toutes ses cartouches…

J’ai ensuite su que ce scénario était en fait inspiré d’un roman d’un certain Sébastien Japrisot, publié dans les années 60 et déjà porté à l’écran. Or je préfère toujours lire le roman original avant de voir le film qui en est adapté. Dès lors je l’ai inscrit sur ma petite liste (très longue en fait) de « livres à lire ». Mais je ne pensais pas le trouver de sitôt. Et voilà-t-y pas qu’en vadrouille à la fameuse bibliothèque, encombrée de ma poussette et de ma fille qui dormait dedans, empêchée d’accéder l’étage des romans inaccessible par ascenseur, mais ayant déjà fait main basse sur quelques ouvrages d’histoire (ma marotte et mon gagne-pain) et de psychologie (pour garantir à ma fille une éducation à peu près correcte), j’ai découvert dans le bac des « livres rendus » un recueil de tous les romans policiers de Sébastien Japrisot ! Il me faisait signe avec sa large tranche et le nom de l’auteur se découpant en grosses lettres noires et… il contenait « La dame dans l’auto… » ! Comme j’aime ces moments de grâce que le train-train quotidien peut nous offrir 🙂

A12919J’ai d’abord dévoré « La dame… ». Puis j’ai lu tranquillement le reste des romans du recueil. Malheureusement pas assez vite pour finir « l’été meurtrier » (je devais le rendre) qui vaut son pesant de cacahuètes pourtant, popularisé par l’adaptation cinéma avec Adjani et Galabru.

Petite précision préliminaire, seul l’un des récits, « Compartiment tueur », mérite vraiment le nom de roman policier. Les autres s’apparentent plus aux genres du roman à suspense, roman noir, thriller, roman psychologique. Autre précision, tous ont été portés à l’écran, et trois d’entre eux sont même des scénarios que Sébastien Japrisot (nom d’auteur de Jean-Baptiste Rossi) a directement écrits pour le cinéma.

Je crois que j’ai eu un coup de ♥ pour l’oeuvre de l’auteur, même si certains textes (notamment les scénarios) sont moins littérairement aboutis. Il a une écriture nerveuse, maîtrisée, épousant parfaitement l’esprit et le langage des années 60-70. Il a surtout une prédilection pour les jeunes femmes, mi-vamps, mi-dactylos, à la personnalité ambiguë, souvent affectées d’un passif familial assez chargé, dont il fait des héroïnes inoubliables, notamment « La dame dans l’auto » et Éliane de « L’été meurtrier ». Leurs aventures s’apparentent souvent à des thérapies de choc de leurs traumatismes. D’où un entremêlement d’action, de psychologie, voire d’onirisme, qui étonne et détonne. J’aime aussi la place que prend Marseille et « le sud » dans ses livres, lui qui en est originaire. (Pour info, c’est aussi l’auteur d' »Un long dimanche de fiançailles »).

Compartiment tueurs (1962)

Une jeune femme est retrouvée morte étranglée au matin dans le compartiment du train de nuit reliant Marseille à Paris. L’inspecteur Grazzi flanqué de son jeune collègue Jean-Loup Gabert sont mis sur le coup. Leur premier réflexe est de regarder la liste des voyageurs qui ont partagé le compartiment de la malheureuse. L’un d’eux les contacte. Ils recueillent le témoignage de certains autres. Mais les jours suivants, ces passagers sont assassinés un à un. La clé réside peut-être dans la jeune Bambi, 20 ans, passagère introuvable, et le mystérieux passager que personne n’a vraiment vu et dont personne ne sait si c’est un homme ou une femme.

Un roman policier au rythme enlevé, un inspecteur Grazzi à mi-chemin entre Maigret et le commissaire Adamsberg de Vargas, une PJ bien dans son jus au 36 quai des orfèvres, et une histoire d’amour touchante qui s’ébauche entre deux jeunes provinciaux un peu perdus sur le pavé parisien. Et bien-sûr, une révélation tonitruante !

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Piège pour Cendrillon (1963)

Une jeune fille s’éveille d’un long coma dans un hôpital parisien. Elle est amnésique, elle est riche et elle a survécu à l’incendie de sa villa dans le sud qui a complètement changé son apparence. Sa compagne du même âge n’a pas eu la même chance, elle a péri dans l’incendie. La survivante s’appelle Mi (Michelle), la morte s’appelait Do (Domenica). Ces deux jeunes filles maintenaient une relation complexe depuis l’enfance, marquée par l’inégalité sociale, des caprices d’enfant gâtée et un arrivisme forcené soigneusement dissimulé. Peu à peu, Mi commence à se poser des questions sur son identité : ne serait-elle pas plutôt Do ? Le voile des apparences laisse lentement apparaître l’ombre d’un drame effroyable.

C’est un roman très psychologique (forcément), avec des bribes de passé qui remontent comme d’un cauchemar. Prenant, mais semé d’invraisemblances. L’intérêt réside vraiment dans l’abîme vertigineux dans lequel plonge l’héroïne : est-elle Mi ? est-elle Do ? Comment concilier deux personnalités antagonistes ? A en devenir complètement schizo ! (On retrouve le thème du dédoublement dans le récit suivant).

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La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (1966)

J’ai déjà raconté l’histoire. Et c’est définitivement mon préf’ de tout le recueil ! La mécanique de l’intrigue et de son dénouement sont mathématiquement ficelés. Le lecteur est saisi par le suspense, mais surtout par l’équation qui semble impossible à résoudre : Dany, la conductrice, était-elle à Paris en train de taper un rapport, ou sur la route Paris-Marseille, la nuit précédant sa virée complètement imprévue sur cette même route, au volant de la voiture de son patron ? Incompréhension, peur, exaspération, sentiment d’irréalité… La tension est à son comble ! Est-il possible qu’elle ait mené une double vie sans le savoir elle-même ? Qu’une part d’elle-même ignorait ce que l’autre faisait ?

L’héroïne est très attachante : un physique de rêve (blonde et élancée), mais du caractère, du courage et de l’obstination malgré ses fêlures (sa myopie, son passé d’orpheline, ses névroses). J’ai apprécié cette atmosphère très sixties qui mêlait archaïsme et modernité : on mangeait déjà des sushis à Montparnasse (!), dans les bureaux les employés ne pensaient qu’au pont du 14 juillet, et on pouvait mener une vie sexuelle très libre, tout en cousant son trousseau et en se prenant une beigne de son amoureux comme qui rigole. Le style d’écriture est somptueux et baroque, l’auteur donne vie à cette jeune femme qui parle comme un gavroche, puis s’en distance pour prendre un point de vue neutre, ça claque, ça piaffe, et puis de temps en temps des pensées inquiétantes, presque subconscientes, ponctuent ce road trip féminin mené sans temps morts.

Extraits : « Les Marseillais sont des gens très bien. D’abord, ils ne vous insultent pas plus que les autres, si vous essayez de leur passer dessus, mais en plus ils prennent la peine de regarder votre numéro d’immatriculation, et quand ils voient que vous êtes un 75, ils se disent qu’évidemment, il ne faut pas trop vous en demander, ils se tapent la tempe de l’index, comme ça, mais sans méchanceté ni rancœur, seulement pour faire ce qu’il faut, et si à ce moment vous déclarez: « Je suis perdue, je n’y comprends rien à votre ville pourrie, il y a plein de stops partout qui me veulent du mal, et moi je cherche la Gare Routière à Saint-Lazare, est-ce que seulement ça existe? », ils compatissent, ils s’en prennent à la Bonne Mère de votre infortune, ils s’agglomèrent une douzaine pour vous renseigner. »

« Deux gendarmes en uniforme kaki étaient arrêtés devant. Je ne les ai vus qu’au dernier moment, presqu’en arrivant sur eux. Je regarde toujours au sol en marchant, par crainte de buter sur un éléphant quelconque qui échapperait à ma vue. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai porté des verres qui étaient loin d’être aussi bons que ceux que j’ai à présent, j’étais plus souvent jambes en l’air que debout, on m’appelait : « l’avion-suicide ». L’un de mes cauchemars préférés aujourd’hui encore, c’est une bonne grosse poussette de bébé abandonnée dans une entrée d’immeuble. Une fois il a fallu trois personnes pour nous séparer. »

« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec? »

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 Je n’ai pas noté sur le moment mes impressions sur les autres histoires, mais en vrac :

Le passager de la pluie : scénario écrit pour le cinéma. J’ai aimé cette confrontation d’une femme violée un soir de pluie, et un détective américain. Très film d’action mais aussi histoire d’amour sans suite. Le personnage de Mélie est très touchant dans sa vulnérabilité et sa force, et le thème du viol vécu comme une honte sociale rendrait presque cette lecture féministe.

Adieu l’ami : là encore, un scénario de film. La seule histoire où les femmes ne tiennent pas le premier rôle. C’est un duel entre deux hommes qui cherchent tous les deux un trésor (mais lequel ?) enfermés dans les locaux d’une entreprise pendant un week-end prolongé. Traîtrises, suspense, machinations et amitié virile rythment le récit. C’est la seule histoire que j’aurais en fait préféré voir au cinéma (avec Charles Bronson et Alain Delon !). J’imagine bien les locaux de cette entreprise impersonnelle et moderne, à la sauce Jacques Tati dans « Playtime ».

La course du lièvre à travers champs : Un autre scénario, inepte à la lecture, je ne l’ai pas terminé. Peut-être sa version filmée est-elle meilleure ?

L’été meurtrier : Je n’ai pas pu en finir la lecture mais l’écriture est géniale, extrêmement prenante, crue, chaque personnage prenant la parole à tour de rôle avec sa façon de parler et de voir les choses dans ce petit village provençal pas si tranquille de la fin des années 70… Eliane et « Pin-Pon » sont des personnages fascinants, très bien campés, la « culture locale » est rendue de façon presque naturaliste. On s’achemine vers une vengeance sanglante !

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#clubtignasses

Marlen Haushofer, Le mur invisible

J’écris ce billet d’après mes impressions post-lectures, car j’ai dû rendre ce livre il y a une semaine à la bibliothèque. Encore une fois c’est Mior qui m’a mis l’eau à la bouche (elle s’y entend !).

C’est l’histoire d’une femme entre deux âges qui se rend à la maison de campagne d’un couple de ses amis. Laissée seule le premier soir, elle se rend compte qu’elle est toujours seule le lendemain. En cherchant à se rendre au village pour comprendre pourquoi ses amis ne sont pas rentrés de la nuit, elle se heurte à un mur invisible et infranchissable… Prisonnière ! Elle se rend vite compte qu’elle a survécu à une catastrophe inconnue, car les gens qu’elle aperçoit de l’autre côté sont figés dans leur dernière posture. Ses seuls compagnons vont se révéler être un chien, un chat, une vache… et la solitude. Sur elle seule incombe désormais la survie de cette micro-communauté mono-humaine habitant à l’intérieur de l’espace délimité par le fameux « mur invisible » !

La métaphore du « plafond de verre » vient tout juste de me frapper à l’instant où j’écris ces lignes, car ce roman, écrit dans les années 1960 par une mère de famille autrichienne a souvent été considéré comme un récit féministe. En effet, la narratrice (sans nom) qui tient son journal compare souvent sa vie d’avant le mur à celle d’après, et « l’enfermement » qu’elle décrit n’est pas toujours celui que l’on croit. Et puis c’est le roman d’une « prise en main » : obligée de subvenir à ses besoins et à ceux de ses animaux, la narratrice se retrousse les manches, fauche l’herbe, cultive ses légumes, trait sa vache, prend soin de ses outils de travail et se livre à toutes sortes d’activités physiques fort éreintantes.

J’ai toujours aimé les robinsonnades et les huis-clos, les histoires de survie en milieu inconnu, hostile et contraint (comme les raconte si bien Robert Merle dans L’Île, Malevil ou Madrapour) et les histoires de débrouille à la Rémi Sans Famille (dont on sait peu que l’auteur, Hector Malot, a aussi écrit l’histoire d’une petite fille qui subit à peu près le même sort dans En famille), notamment pour les réflexions sur la nature humaine que ces récits suscitent. Ici j’ai été servie, et pourtant il ne se passe pas grand chose d’extraordinaire. Les descriptions de la forêt et de la montagne autrichiennes sont majestueuses, la mise en scène des animaux domestiques est touchante et vraie. Le ton de la narratrice est sobre, attaché aux choses du quotidien mais aussi porté à l’introspection. Le moindre événement prend des dimensions extraordinaires lorsqu’on est le seul être humain à vivre dans un espace donné ! La moindre ressource est plus précieuse que l’or. L’échelle des valeurs se renverse : une allumette vaut plus qu’une voiture de luxe !

En fait, on peut trouver plein d’autres choses dans ce roman : une critique de l’aliénation apportée par la modernité (qui nous coupe de notre lien primitif avec la nature et de ses apprentissages fondamentaux), une métaphore de la condition humaine, dont la caractéristique ultime est la solitude, la peur de la folie…

Un roman atypique, où l’impression qu’il « se passe toujours la même chose » n’est que superficielle. Avez-vous lu ou vu d’autres fictions utilisant le thème du mur invisible ? Il me semble qu’il y a eu une série sur ce thème sortie récemment. Ce roman-ci a été adapté au cinéma en 2012.