La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.

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Le jardin des sentiers qui bifurquent

Résultat de recherche d'images pour "jorge luis borges ficciones"VO : « El jardin de los senderos que se bifurcan » de Jorge Luis Borges, 1e édition 1940.

Ces huit nouvelles du grand auteur argentin sont toutes échafaudées sur des jeux de miroirs, de tiroirs et du hasard. Il y a une sorte de secte qui crée une planète imaginaire avec ses lois, ses institutions, ses langues, sa religion, sa cosmogonie, et tente d’imprimer une réalité à l’ensemble en insérant des articles à son sujet dans des encyclopédies (toute ressemblance avec les falsificateurs n’est évidemment pas fortuite, Bello s’étant ouvertement inspiré de la nouvelle de Borges pour établir le principe même du consortium de falsification du réel). Il y a un obscur érudit français qui tente d’écrire Don Quichotte, au mot près employé par Cervantes. Il y a un homme qui en crée un autre en le rêvant des jours durant. Il y a une loterie qui décide de la vie d’une cité jusque dans ses plus infimes détails. Il y a des critiques de romans et de romanciers imaginaires. Il y a une bibliothèque immense aux dimensions de l’univers. Il y a un homme qui en tue un autre pour une raison mystérieuse…

Tout dans ces textes parle de création, tout s’érige en métaphore tortueuse de la vie. Le monde est une bibliothèque où sont encodés tous les faits existants ou potentiels. Jorge Luis Borges, précurseur du big data ?

Il y a un côté tellement cérébral chez Borges que c’en est vertigineux. On a presque l’impression de voir son cerveau ouvert en pleine ébullition, comme sur le dessin de la couverture de l’édition argentine que je possède. Et il en joue. Il adore mélanger les vraies et les fausses références savantes, multiplier les paradoxes (le court comme condensé du total), tresser un réseau de liens intertextuels, égarer son lecteur dans un labyrinthe de suppositions et d’énigmes. Nous sommes plongés dans un entre-deux entre fiction et réalité (puisqu’il y a confusion entre l’auteur et le narrateur), notre cerveau dédoublé par les mises en abyme et les alternatives entre mondes parallèles.

Et quand on parvient au fin mot d’une nouvelle, on ressent la même satisfaction qu’après avoir trouvé la clé d’une équation ou fait une belle passe aux échecs.

On croise des Anglais, des Français, des Chinois, des mythes mésopotamiens… mais d’Argentine, d’Argentins ou d’Amérindiens point, ou si peu. Un cosmopolitisme universel que l’on retrouve souvent chez les auteurs latino-américains (notamment argentins), dont la position périphérique et en partie liée aux migrations les font regarder du côté des deux océans. (Même si à l’inverse, d’autres sont attachés à définir « l’essence » de leur identité et de ce que signifie être latino-américain).

Bref, pour Borges, la littérature seule compte. Tout le reste n’est que littérature.

Edit : je précise que mon cerveau a savouré avec gourmandise ces petits bijoux de concision et d’échappées métaphysiques. 

4e participation à mon Challenge Latino, catégorie Argentine.

 

 

 

1e partie de l’ouvrage « Ficciones », Alianza Emece, 1972.

En français : « Fictions », Folio Gallimard, 1983, 185 p.