Laura Kasischke, Esprit d’hiver

Esprit-dhiver-de-Laura-KasischkeC’est l’histoire d’un réveil le matin de Noël, un de ces réveils lourds et flottants, de ceux qui surviennent après une soirée trop arrosée. Une idée fixe reste accrochée à l’esprit embrumé d’Holly, encore couchée aux côtés de son mari Eric : « Quelque chose les a suivis de Russie jusqu’ici ». La Russie, ils y sont allés il y a 13 ans, pour adopter leur fille Tatiana. Elle veut absolument noter cette idée qui éclot comme une révélation mais elle n’arrive pas à se dépêtrer de son sommeil. Puis Eric se réveille en sursaut, il doit aller chercher ses parents à l’aéroport. La famille et des amis vont arriver pour fêter Noël. Holly n’a plus beaucoup de temps pour s’habiller et préparer la dinde. Et voilà qu’un blizzard imprévu se lève, isolant tout et tous d’un épais mur blanc. Les invités se décommandent. Eric est bloqué. Un huis clos de plus en plus étrange s’instaure entre la mère et la fille, fait de confrontations et de réminiscences…

Voilà un livre qui m’a embarquée sans que je sache à nul moment où il voulait me mener : était-ce simplement un récit psychologique ? un conte surnaturel ? une histoire de terreur ? Rien pourtant n’est horrible dans cette histoire, si ce n’est ces détails un peu triviaux qui se conglomèrent pour créer une angoisse insidieuse : le sang de la dinde qui coule par terre, l’ombre d’Holly, les bizarreries de son I-phone, les objets qu’elle vendait autrefois dans un stand d’antiquités… Un flux de plus en plus glaçant m’enserrait chaque fois que la mère et la fille se retrouvaient ensemble. Des choses vécues, ayant laissé une forte impression, douloureuses souvent, sont mentionnées sous la forme de flash-backs et qui peu à peu tissent la trame du drame.

Mais malgré le poids d’une angoisse inhabituelle qui suinte des pages, on retrouve aussi cette tension mère-fille qui semble l’apanage du temps de l’adolescence de la seconde : ces énervements, ces incompréhensions, ces silences, cette inadéquation d’humeurs, m’ont rappelé bien des souvenirs 😉 De même, le sentiment de culpabilité qui agite Holly (a-t-elle bien agi envers sa fille ? est-elle une bonne mère ?) trouvera son écho chez beaucoup de mères. Et d’autant plus lorsqu’elles sont adoptantes.

Cela m’a d’ailleurs conduite à toute une réflexion sur le processus d’adoption, ses failles, le surinvestissement affectif des parents qui ne peuvent combler un manque chez l’enfant adopté, bref, la misère des enfants nés sans parents, et des couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. Et pourtant, quelle plus belle preuve d’amour des parents peuvent apporter à leur enfant que ce long cheminement de son adoption ? Mais cet amour lui-même n’est pas sans défaut ; il peut être aveugle, ou possessif.

Finalement, même si cette plongée dans l’intime d’une femme m’a souvent mise mal à l’aise, je dois reconnaître que ce drôle de conte de Noël a réussi son tour de passe-passe avec moi. J’ai bel et bien été séduite par ce moment hors du temps, et prise de court par une fin complètement inattendue (même si des doutes commençaient lentement à m’assaillir, mais ils me menaient vers une mauvaise direction).

« Esprit d’hiver » de Laura Kasischke, Ed. Christian Bourgeois, 276 p.

Ajout du 19 janvier : Je fais participer ce billet à un autre challenge (décidément !) pris ce mois-ci : participer au Plan ORSEC 2016 pour PAL en danger ! Pour toute information sur ce challenge à l’intitulé un peu énigmatique, voir ce billet de présentation sur le blog de George. J’ai pris la résolution de lire un livre de ma PAL par mois, je devrais y arriver en couplant avec le challenge Myself.

photo libre plan orsec (2)

(Quand j’en aurais le temps, l’inspiration et l’envie, je m’interrogerai sur les ressorts de cette « challengite » aiguë qui me guette, maladie assez commune chez les blogueurs littéraires).

Irène Nemirovsky, Jézabel

Une très belle photo de couverture, isn't it?
Une très belle photo de couverture, isn’t it?

C’est l’histoire d’une femme fatale. Le roman débute par sa perte : tassée dans le box des accusés, elle voit défiler les témoins devant le tribunal qui juge son geste meurtrier. Gladys Eysenach a tué d’un coup de revolver un jeune homme de 20 ans. Les hommes qui la jugent ne peuvent s’empêcher de flétrir cette femme qui a été trop aimée, cette femme sans attaches ni famille, située en-dehors des canons de la moralité bourgeoise de l’époque (nous sommes en 1935). L’enchaînement très fluide des questions et des réponses révèle plusieurs interprétations possibles de son geste : vamp’ ayant dévoré un pauvre jeune homme innocent et pauvre ? ou femme riche piégée par un gigolo qui l’aurait fait chanter ?

Puis l’auteur déroule le « film » de la vie de Gladys. Face claire, elle est Narcisse : amoureuse de l’amour fou que les hommes lui portent et de la jalousie des autres femmes, Gladys Eysenach ne vit que par, pour, et à travers sa beauté inaltérable et l’effet grisant que son charme ensorceleur provoque dans son entourage mondain. Face sombre, c’est un Dorian Gray au féminin : sa hantise de la vieillesse grandit au fur et à mesure que s’accumulent les années, une vieillesse synonyme pour elle d’une déchéance pire que la mort. Cette obsession monomaniaque la conduit à sacrifier ses attachements humains les plus intimes… En fait, on comprend peu à peu qu’une tragédie s’est nouée à partir du moment où elle a goûté à l’ivresse de son immense pouvoir de séduction, lors de sa première saison de bal, ses 18 ans tout juste éclos. Un coup de théâtre a lieu quelque part au milieu de l’histoire. Et en effet, Gladys se révèle bien être, d’une certaine manière, un monstre, mais sa monstruosité niche ailleurs que dans les interprétations banales de ses juges. Avec une grande profondeur psychologique, Irène Nemirovsky nous plonge dans les affres de cette femme qui refusait le réel et à qui il manquait fondamentalement la paix intérieure.

L’écriture épurée et élégante de l’auteur cisèle un court roman dur comme un coup de poing américain enveloppé d’un gant de velours. J’avoue ne pas savoir dire si j’en aimé ou non la lecture. Autant le plaisir de la belle langue, de la parfaite construction du récit est vif, autant j’ai trouvé qu’elle générait tristesse et amertume. Comme dans d’autres de ses romans, Irène Nemirovsky narre la vie d’êtres cosmopolites, comblés et égoïstes dont le modèle lui a sûrement été fourni par sa propre mère qui l’a délaissée dans son enfance. Elle transmue cette expérience dans des œuvres pleines de talent mais souvent impitoyables de vérité sur les faiblesses humaines. Ce qui m’a gênée est que son regard d’écrivain se focalise sur le plan des passions humaines et qu’il n’y a aucune ouverture « spirituelle » (au sens large du terme).

Enfin, c’est aussi un roman qui fait réfléchir sur notre propre rapport au temps qui passe : est-ce que j’ai peur moi aussi de vieillir, de ne plus avoir les capacités et l’apparence de la jeunesse, d’affronter la finitude de la vie humaine ? est-ce que je saurai trouver les ressources intérieures pour accepter de changer ? Bref, c’est loin d’être une lecture de plage ! (Mais de toutes façons il ne fait pas très chaud en Bretagne !)