Pêle-mêle, les lectures de Noël

Noël m’a apporté beaucoup de bonnes choses cette année, en termes de joies familiales et de sorties au grand air, mais un bilan de lectures un peu mitigé.

Repose-toi sur moi de Serge Joncour

repose-toi-sur-moi-quand-joncour-se-fait-tout-petit-devant-une-poupeeUn auteur de la rentrée littéraire, dont j’avais entendu parler mais que je n’avais encore jamais lu, un auteur français, avec une barbe en plus (rien à voir avec la choucroute mais qu’importe), je le trouve sur la table de la bibliothèque municipale, je le prends sans trop me poser des questions. Et je découvre une prose comme celle-là, faite de phrases à rallonges entrecoupées de simples virgules, semées de digressions et de subordonnées relatives sans pronoms introducteurs, une prose enveloppante, séduisante, prenante en un mot. Il était une fois un homme et une femme dans le Paris d’aujourd’hui. Elle est styliste, bien habillée, bien coiffée, logée du bon côté de l’immeuble, mariée et maman de jumeaux, Parisienne jusqu’au bout des ongles, elle s’appelle Aurore. Il est paysan, récemment émigré de son sud-ouest, un géant de 2 mètres et de 100 kilos, à l’étroit dans ce Paris tentaculaire et cette banlieue « sans contours », logé du mauvais côté de l’immeuble, il s’appelle Ludovic. Et évidemment ils vont tomber amoureux, comme dans les comédies romantiques, alors que tout les oppose, comme dans les comédies romantiques, et vont connaître de nombreux déboires, comme dans les com… hem, vous avez compris le principe. J’ai lu avec avidité la première moitié du livre, puis j’ai parcouru en diagonale l’autre moitié : l’histoire m’a d’abord fait vibrer, l’amour qui naît entre ces deux êtres étant suggestif et attendrissant, mais… car il y a forcément un mais… D’une part le roman frise parfois un peu l’Harlequinade (avec ses bons et ses moins bons côtés). D’autre part, les déboires en question deviennent un peu lassants, répétitifs. On sent trop la fabrication de toutes pièces. Alors même que certains détails sont très bien vus, très réalistes, c’est-à-dire pris sur le vif d’une réalité évanescente qui nous englue et nous aveugle (par exemple le bruit des valises à roulettes des touristes qui entrent et sortent d’un immeuble parisien après quelques jours de location en AirBnB, ou l’invisibilité des mendiantes roumaines sur le pavé parisien). Alors même que la description de la Nature, dans tous les sens du terme, et dans toutes ses manifestations, a du panache et de la force. Mais cette prose enveloppante, elle est à double tranchant : prenante au début, légèrement étouffante à la fin. Bravant le jury Interallié qui lui a décerné son prix, je lui décerne quant à moi un 11/20 indécis, désireuse de découvrir d’autres romans de Serge Joncour, notamment L’amour sans le faire et L’écrivain national.

Et vous, avez-vous lu Serge Joncour, et qu’en pensez-vous ? Pour avoir d’autres avis que le mien : Estellecalim a beaucoup aimé, et c’est un coup de cœur de Karine.

« Repose-toi sur moi » de Serge Joncour, Flammarion, 2016, 432 p.

Des âmes noires, d’Anne Perry

anne-perryAlors ce livre-là, enfin extrait de ma PAL, m’a carrément laissé une mauvaise impression du début jusqu’à la fin. Et n’était-ce l’envie de découvrir qui a tué la victime (mais j’avais deviné dès le début), je l’aurais laissé tomber sans plus d’hésitation. Ses prémisses étaient pourtant bonnes (ou bons ?) : Hester Latterly est une jeune infirmière qui a fait la guerre de Crimée en compagnie de la célèbre Florence Nightingale. Rentrée dans la mère patrie, elle s’assume financièrement en tant qu’infirmière libérale, une situation peu commune dans l’Angleterre victorienne du milieu du XIXe siècle. Elle est employée par une famille d’industriels écossais qui souhaitent qu’elle accompagne leur vieille mère dans le train Édimbourg-Londres, afin de s’assurer qu’elle prenne bien ses médicaments. L’emploi est bien payé, Hester accepte. Malheureusement, la vieille dame décède dans le train et l’infirmière se retrouve bien vite accusée du meurtre. Aidée de ses amis le détective Monk et l’avocat Oliver Rathbone, elle devra se dépêtrer de cette affaire qui lui vaut la corde et trouver les vrais coupables. Que de bons (ou bonnes ?) prémisses gâchés par des détails bancals, insignifiants, inutiles, caricaturaux, pas du tout crédibles, des personnages mal dessinés auxquelles je ne suis pas parvenue à m’identifier, des longueurs soporifiques. Le seul passage qui m’ait tenu en haleine a été le procès d’Hester (même si on se doute qu’elle en sort libre puisqu’elle est l’héroïne d’une série qui continue après cet opus). Nous découvrons toutes les singularités de la justice britannique, ses chausse-trappes et ses techniques, comme le fait de hisser l’accusée dans le tribunal par un plateau sortant du parquet. Et le témoignage de Miss Florence Nightingale herself en faveur d’Hester est un morceau de bravoure qui permettrait presque de racheter les 500 autres pages. Presque. Bref, Anne Perry est, pour le coup, une auteur que je n’ai plus envie de lire.

Et vous, aimez-vous la « reine des polars victoriens » ? Là encore, tous les avis que j’ai trouvés convergent et trouvent ce bouquin génial (#SyndromeMoutonNoir)… Shelbylee, The French Book Lover, Syl entre autres.

« Des âmes noires » de Anne Perry, traduit par Elisabeth Kern, 10 x 18, 2001, 480 p.

Olga Lossky, La maison Zeidawi (2014)

Afficher l'image d'origineD’Olga Lossky, j’avais beaucoup apprécié La Révolution des cierges, cette épiphanie de vie au milieu des convulsions de la Révolution bolchevique, qui unissait un moine orthodoxe et une mère de famille pauvre à Moscou. Autant le dire tout de suite, La Maison Zeidawi est loin, très loin de posséder la même force et la même grâce. Là encore pourtant, la grande histoire vient perturber la petite, au Liban cette fois. Fouad Dubailleul se rend pour la première fois au pays du Cèdre, pour vendre la maison d’une aïeule dont il n’avait jusque là jamais entendu parler. C’est l’occasion de découvrir sa famille libanaise, dont une nièce aux pupilles de braise… En dévoilant cette part de son histoire inconnue de lui il va pouvoir faire la lumière sur sa propre vie et ses fragilités, masquées par cette question : pourquoi sa mère a-t-elle fui le Liban sans esprit de retour au milieu des années 1950 ?

Voilà, c’est cousu de fil blanc : la transmission de secrets, de haines et de transgressions sur plusieurs générations, un fils qui vient enquêter sur ses racines et se trouve tenté de reproduire les mêmes erreurs que les générations passées (mais dans une répétition qui frise le ridicule – comme toute bonne histoire qui se répète dirait Karl Marx), tout cela dans une Beyrouth riante et balafrée par les cicatrices de nombreuses guerres civiles. Beyrouth : métaphore à ciel ouvert de la famille Zeidawi, respectable famille orthodoxe couvrant de son succès l’obscurité de ses origines. Tout cela était un peu trop convenu pour moi, même les soi-disant « surprises » de la narration. Et puis, pour un récit qui prétend à la fresque familiale, les destins de chacun sont trop rapidement effleurés pour que l’on s’y attache vraiment… La « grande » Histoire est évoquée simplement par petites touches sans vraiment faire irruption comme elle pouvait le faire dans La Révolution des cierges. La chose la plus intéressante que j’ai apprise c’est cette opposition, chez les chrétiens libanais, entre gens de la montagne et gens de la côte, les uns rudes et fiers, les autres opulents et insouciants, les uns plutôt maronites, les autres plutôt orthodoxes. Les autres confessions religieuses ne sont pour ainsi dire pas représentées dans cette histoire de cocon familial (et le terme « cocon » est un petit clin d’oeil 😉 ).

Restent la pureté et la simplicité de l’écriture d’Olga Lossky, les évocations des lieux, des tics de langage des Libanais francophones, de leur goût pour le faste et la convivialité, de la saveur de leur cuisine (contrairement à Fouad, j’ai eu faim dès qu’il s’agissait de mezzés)… et de la persistance d’un antique code de l’honneur.

Je ne me suis pas du tout attachée à ce roman et pourtant je l’ai lu jusqu’au bout, comme j’aurais lu un reportage de magazine bien écrit sur la nouvelle jeunesse branchée de Beyrouth ou Téhéran qui m’aurait attirée par un mélange d’exotisme et d’identification. Mais si vous avez mieux dans votre PAL (et ça, je n’en doute pas), ne perdez pas votre temps sur celui-là.

Je laisse la parole au vieil évêque Anasthasios, grand amateur de cigares et « accoucheur » du destin de Fouad, qui est peut-être le personnage le plus abouti du roman :

« _ Vous croyez que, tout à mes cigares, j’oublie la proximité de la mort, n’est-ce pas ? continua-t-il avec fougue, comme s’il lisait la pensée de son hôte. Pourtant, cela va vous paraître étrange, ma mort est derrière moi. Vingt fois, cent fois déjà, j’ai été à l’agonie ! J’ai partagé la détresse de ces mères qui ont vu leurs fils se transformer en combattants, de ces fils dont les pères ont disparu à un barrage militaire, de ces hommes qui n’ont jamais vu leur femme revenir du marché parce que leurs pas ont croisé la ligne de mire d’un franc-tireur… Ma mère est de celles-ci. Elle a été fauchée en pleine rue. Pas à l’angle de Saïfi où se trouvait la maison Zeidawi, rassurez-vous, mais plus haut, sur le boulevard Verdun, où l’on croyait pouvoir franchir la ligne verte sans danger. Toutes ces morts, je les porte en moi et, pour qu’elles ne me détruisent pas, je tâche de les engloutir dans un plus grand courant de vie. Voyez-vous, j’ai choisi d’être l’héritier non plus d’une terre qui ne cesse de dresser des frères les uns contre les autres, mais d’un ciel où la seule règle est celle de l’amour. » (p. 205)

Sur cette note « peace and love mes frères » à la sauce chrétienne orthodoxe, je vous souhaite un bon mardi gras (demain) (rhâââ je me referais bien une pile de crêpes moi) et un fervent mercredi des cendres à tous ceux qui se sentent concernés 😉

« La maison Zeidawi » d’Olga Lossky, Denoël, 2014, 237 p., 17.50€

Léonor de Récondo, Amours

Afficher l'image d'origineLe Loir-et-Cher en 1908, non pas chez Laurette, mais chez maître Anselme de Boisvaillant, notaire (décidément, cette profession me colle aux basques en matière de lectures de l’année !). Au rez-de-chaussée et au premier étage se languit sa jeune épouse Victoire. Cela fait cinq ans qu’elle espère donner un enfant à son mari. Elle se sent vide et inconsistante. Au sous-sol et sous les combles s’échine la jeune bonne Céleste. Élevée à la dure, elle n’a jamais eu une pleine conscience d’elle-même. A la faveur d’une naissance va en advenir une seconde : celle de différentes amours qui vont réchauffer la sage maison bourgeoise. 

J’avais oublié la recommandation de Lili : j’ai lu la 4e de couverture qui effectivement en dit trop long sur une histoire somme toute assez simple. Des phrases concises et claires, au présent, plantent le décor d’une sorte de vaudeville Belle Epoque pour un éternel trio amoureux : ici le mari, sa femme et la bonne.

J’en connais qui ont eu le coup de cœur pour ce roman, qui en ont parlé magnifiquement, et à raison, et je m’excuse auprès d’eux par avance de ma franchise à son propos. Mais, si le style est suffisamment fluide et clair pour m’avoir permis de lire ce roman en une heure ou deux d’insomnie, si certaines trouvailles sont belles comme une sonate de Bach jouée avec passion au piano (Léonor de Récondo n’est pas musicienne pour rien), je dois dire que je n’ai guère été touchée aux entrailles par un récit qui est tout de même censé être celui d’un éblouissement amoureux et d’une découverte du corps. Peut-être les personnages, l’époque elle-même, ne sont-ils pas suffisamment travaillés à mon goût. Je n’y ai pas cru, tout simplement. Il me manquait cette touche d’authenticité, de vérité qui font les grands romans. J’ai plutôt eu l’impression d’un exercice de style, certes joliment écrit et mis en scène, mais comportant des détails qui me gâtaient mon plaisir. Par exemple ce père Gabriel (à l’époque, je crois qu’on disait « Monsieur l’abbé ») qui promet l’enfer à l’une de ses ouailles. Comment dire… Non. Pas au début du XXe siècle. Au début du XVIe d’accord. Mais pas en 1908. (Encore que je n’en sais pas plus que l’auteur n’est-ce pas, je n’ai pas épluché les archives des curés de l’époque, mais c’est une impression, et j’en ai eu d’autres semblables. Or je suis très sensible aux impressions et aux détails qui sonnent justes !)

J’ai quand même été touchée par le personnage de Céleste. Je crois que c’est un personnage, et une histoire en général, qui gagneraient à être approfondis. La condition domestique est une grande pourvoyeuse de drames sociaux, amoureux ou satiriques comme en attestent Jane Eyre, Le Journal d’une femme de chambre ou Les Bonnes, et le cas de Céleste ne déroge pas aux deux premières catégories.

Mais pourquoi le bébé lui-même a-t-il si peu de présence ? Est-il simplement l’instrument de la rencontre ? Pourtant là aussi, je me serais attendue à ce que l’amour si particulier unissant une mère à son enfant soit davantage mis en valeur.

Alors oui, il y a la beauté des corps, l’épiphanie de l’amour, tout cela est bellement narré, mais vous l’aurez compris, je suis passée à côté…

« Amours » de Léonor de Récondo, Ed. Sabine Wespieser, 276 p.

Ian McEwan, Opération Sweet Tooth

Afficher l'image d'origine« La vie de Serena Frome, apprentie espionne », tel pourrait être le sous-titre du roman. On suit la jeune Serena, fille d’évêque (anglican…) fraîchement émoulue de Cambridge où elle est passée entre les mains du professeur Alan Carding (dans tous les sens du terme) qui l’a préparée au concours d’entrée du MI5. Nous sommes en 1972. Les femmes viennent à peine d’obtenir le droit d’intégrer la célèbre agence de renseignement britannique mais restent cantonnées aux plus bas échelons. La crise économique secoue les plumes de la vieille Angleterre qui se voit même obligée de rationner son électricité et doit faire face, de surcroît, aux attentats terroristes d’un nouveau genre commis dans les pubs et les supermarchés par une organisation sans pitié, l’IRA (où l’on constate combien l’histoire se répète). Mais au MI5, on continue à privilégier l’action anticommuniste. A cette fin, Serena, lectrice vorace, est chargée d’approcher Tom Haley, un jeune écrivain prometteur, critique du marxisme culturel qui sévit chez les élites. Sous couvert d’une bourse délivrée par une fondation indépendante, le MI5 compte que cet auteur, discrètement manipulé par Serena, continuera de délivrer des messages libéraux dans ses écrits, pour servir le camp de l’ouest à son insu. Mais les choses ne se passent pas toujours comme prévu, surtout quand l’amour s’en mêle…

Pour le dire tout net, L’Opération Sweet Tooth est bien en-dessous du niveau d’Expiation du même auteur. L’histoire est linéaire, le style ne témoigne pas d’une recherche particulière, les sentiments du personnage principal y sont exprimés de manière bien moins raffinée au point qu’on s’ennuie parfois des états d’âme et des mésaventures d’une écervelée sans réelle épaisseur. Le retournement final cher à l’auteur est bien là, amusant, littéraire, sans révélation étourdissante (du moins ne m’a-t-il pas fait me retourner cent fois dans mon lit les trois nuits suivantes comme celui d’Expiation). On a là en fait une agréable pochade sur ces années déprimantes et chaotiques que furent les Seventies au Royaume-Uni : tout semble aller à vau-l’eau ! Rien ne va plus au royaume de Dame Elizabeth : ni les institutions, ni la classe politique, ni l’économie, ni la crédibilité internationale du pays, ni même les idéaux rénovateurs des hippies (dont la sœur de Serena est l’illustration, hélas peu réussie littérairement parlant – elle n’apporte rien à l’histoire).

Ce qui m’a le plus plu dans ce roman finalement, ce sont les détails qui « font vrai », tout droit sortis des souvenirs de l’auteur (qui avait à peu près le même âge que son héroïne au même moment) : l’arrivée du jetable (comme les kleenex) et de la cuisine « exotique » (la roquette et les croissants), les coupures d’électricité, les petits groupes de rock surdoués jouant dans les pubs londoniens, Idi Amin Dada le président ougandais offrant une aide alimentaire aux Britanniques (oui le même bouffon sanguinaire que dans Le dernier roi d’Ecosse), la saleté du Londres de l’époque…

J’ai aimé aussi que soit présente dans un roman la « guerre froide culturelle » que se livraient pays de l’est et pays de l’ouest, à coup de subventions déguisées, de comités d’action « indépendants », d’écrivains et penseurs soudoyés par le pouvoir, de journaux ouest-européens captifs des dollars de la CIA, car c’est un sujet sur lequel j’ai travaillé il y a peu. L’atmosphère feutrée et kafkaïenne des services secrets, leurs petites guéguerres, sont un sujet qui donne facilement lieu à d’ironiques envolées. Symbolique, l’amour effréné et platonique que Serena voue à Soljenitsyne est tordant, même s’il est complètement insolite.

Et c’est parce que le personnage de Serena est ainsi, éparpillé, incolore, sans raison d’être, artificiel en un mot, que ce roman n’a été rien de plus qu’un moment de plaisir, sans que le cœur y soit vraiment. Peut-être cela tient-il à la vérité que nous révèle la fin justement ? Le côté éthique de l’histoire (la manipulation d’un auteur) et son clash avec l’amour et ses raisons que la raison ne connaît pas, son contrepoint avec l’art du roman, tout cela m’a laissée de marbre, peut-être parce que j’ai eu le sentiment que Ian McEwan ne faisait qu’effleurer son sujet.

« Opération Sweet Tooth » de Ian McEwan, Gallimard, 2014, 448 pages.

Challenge « A year in England« 

Susan Fletcher, Un bûcher sous la neige

FletcherÊtre une jeune fille différente, qui parle aux oiseaux et va où le vent la mène, à moins de s’appeler Blanche-Neige et de déambuler dans un dessin animé de Walt Disney, ce n’est pas très bien vu. A fortiori dans l’Angleterre du XVIIe siècle où de telles femmes sont vite suspectées d’être des sorcières.

(Profitons-en pour insérer un petit encart historique : les chasses aux sorcières ont eu lieu du XIVe au XVIIe siècle en Occident, très nettement à partir de la Renaissance, siècle de l’humanisme, donc la majeure partie de mon cher Moyen-Âge, contrairement à la croyance commune, n’a jamais connu de procès en sorcellerie…).

Bref, cette triste mésaventure arrive à la jeune Corrag, qui attend que la neige fonde pour être brûlée sur son bûcher en Ecosse… Nous sommes en 1692. Mais la venue du révérend irlandais Charles Leslie dans sa cellule va changer la donne. Il cherche à lui soutirer des informations sur le massacre du clan MacDonald, farouches partisans du roi catholique Jacques II qui a été détrôné par le protestant Guillaume d’Orange, massacre dont elle a été témoin. Elle profite de ses visites quotidiennes pour lui raconter sa vie. Son récit, et les lettre de Charles Leslie à sa femme, forment la matière du roman.

Le bûcher sous la neige est la première envie de lecture suscitée par le mois anglais que j’ai assouvie.

Autant dire que j’ai d’abord été déçue par ce roman. Le personnage de Corrag m’a agacée par sa façon de parler un peu niaise, à la « cui-cui les petits oiseaux ». Elle me faisait plus penser à une féministe hippie des années 70 à la doctrine vaguement new age, qu’à une petite paysanne du XVIIe siècle. Je pense d’ailleurs que Susan Fletcher a mis beaucoup d’elle-même et de ses croyances dans ce personnage. Factice, voilà le mot qui résume mon impression générale : ce roman ne m’a pas touchée dans les profondeurs.

Mais à force, j’ai fini par m’attacher à cette petite bonne femme démunie qui fait obstinément face aux vents contraires avec pour seul bagage une vieille jument grise et sa connaissance des plantes, capable de se sustenter de baies et de poissons pêchés à la main, de construire sa hutte avec du torchis en bouse de vache et de vivre en compagnie des biches et des libellules. On ne peut que souscrire à sa bonté et son émerveillement envers toute forme de vie.

La partie la plus plaisante du roman débute quand Corrag parvient, au bout d’un long voyage, à la vallée écossaise du Glencoe, terre de ces MacDonald honnis par tout le pays et au-delà. Elle-même objet de rejet partout ailleurs, elle se sent accueillie par ce clan orgueilleux, notamment grâce à ses talents de guérisseuse. Les meilleurs moments ne sont pas ceux où elle papote avec la nature mais, pour moi, les scènes de soin : soin des blessures reçues au combat, accouchement… Et puis les fêtes. Susan Fletcher a réussi à les rendre très vivantes. Je les verrais bien transposées en téléfilm 😉

« Je tenais une chose rose sous les matières qui le souillaient, avec son cordon sur le côté ainsi qu’il doit être, et ça avait un visage, minuscule, chiffonné, un nez et une petite bouche, et je l’ai soulevé, j’ai serré cet enfant contre ma poitrine comme si c’était le mien, comme s’il s’ajustait tellement bien à moi qu’un court instant j’ai été sa mère et il était mon fils et je lui tapotais le dos et le berçais. Crie, je lui ai murmuré, tu es là. Et le cri est venu. Un frêle cri d’oisillon, un oisillon perdu, effrayé qui voulait sa vraie mère. Il voulait sentir son odeur et que ce soit elle qui le tienne. Alors je l’ai porté à Sarah. Elle était à moitié morte, affreusement pâle, et je lui ai mis son enfant dans les bras. J’ai dit Sarah ? Regardez. Vous avez un fils. Il lui restait assez de vie pour le voir, pour sourire comme je n’ai jamais vu personne sourire. Elle a tendu les bras et a pris son fils. » p. 313.

et

« Ivre ? Non. Mais nombre d’entre eux l’étaient. Au bout d’un certain temps, les femmes ont regagné leurs foyers et laissé les hommes se répandre en paillardises et en fanfaronnades, à qui se battait le mieux, qui avait dépouillé le plus de Campbell, ou chantait le plus longtemps. Iain avait un large sourire que je ne lui connaissais pas. Un bordier a dansé tout seul au son de la cornemuse, et la foule l’acclamait et tapait du pied. Voilà ce que j’en dirai. Je crois qu’ils dansaient pour célébrer une nouvelle vie, ou, mais aussi pour célébrer la vie, toute vie. Car leur monde était plein de mort. Kes hivers pouvaient suffire à les tuer, en plus de leurs petites guerres entre clans et de leurs complots. Alors quand la vie prenait le dessus, ils se réjouissaient. » p. 315.

Vous remarquerez que je ne parle pas du personnage de Charles Leslie, le confident de Corrag au fond de son cachot, que je trouve totalement inconsistant, partagé entre l’amour bêlant qu’il porte à sa femme, la cause du roi Jacques qu’il défend, et la fascination-répulsion qu’il éprouve vis-à-vis de Corrag. J’évoque peu l’amour de Corrag pour Alasdair (forcément roux, forcément le fils du chef), car pareillement, il n’a pas fait battre mon coeur. Mais ce nom, Alasdair, je dois dire qu’il est puissamment romanesque.

La plupart des descriptions de nature me paraissent être du remplissage : Corrag est une jeune fille en communion avec le cosmos, il faut parler de nature. Mais il y a quelques moments poétiques. En fait, cela résume bien mon impression de lecture : en toile de fond, un agacement léger, émaillé de quelques moments de grâces.

« Je me suis tournée vers la mer. J’y puisais un petit réconfort, parce qu’elle était sans fin, qu’elle s’étendait vers d’autres contrées, descontrées que je ne verrais jamais. En la contemplant, j’essayais de voir l’au-delà. Comme si les morts étaient seulement partis ailleurs, dans un endroit que je ne pouvais voir, un endroit juste derrière les bords de la terre, aussi réel que la grève où je m’assoyais. Voilà ce que j’ai pensé sur la rive du Loch Leven. Il y avait des mouettes, et les vagues portaient des coiffes blanches… » p. 297. [Voilà, rien que pour cette image des « vagues qui portent des coiffes blanches », je suis contente de l’avoir lu !]

Bref, vous comprendrez que je n’ai pas eu de coup de cœur pour cette lecture, dont le seul élément d’émotion, pour moi, est son côté « chronique de la mort annoncée » de la plupart des personnages qui nimbe le récit d’une grande nostalgie. Mais le roman se lit néanmoins facilement grâce à la grande fluidité de son écriture et la fenêtre qu’il nous ouvre sur l’Angleterre, l’Ecosse, la vie des villageois des Highlands, le côté presque « boyscout » de la vie de Corrag (dont on se demande parfois comment elle vit avec si peu de ressources…). Je comprends qu’il ait pu plaire à beaucoup de monde, j’espère n’avoir offensé personne et je tiens à répéter qu’il ne s’agit que de mon avis le plus subjectif.

Je vous laisse sur une citation du livre des Lamentations que Charles Leslie cite dans une lettre : « Les bontés de l’Eternel ne sont pas épuisées, Ses compassions ne sont pas à leur terme, elles se renouvellent chaque matin aussi sûrement que le soleil se lève. » (Lamentations III, 22-23).

C’était une autre participation au mois anglais, issue d’une envie née du mois anglais 😀

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