Elizabeth Von Arnim, Fräulein Schmidt and Mr Anstruther

20170201_170419Ne vous laissez pas rebuter par ce titre ingrat. C’est une vraie petite pépite 1900 à laquelle nous avons ici affaire. Que je sache, ce roman n’a pas été traduit en français, et c’est bien dommage pour le lectorat non anglophone ! C’est devenu rare que je m’attache si affectueusement à un personnage de roman, mais là, la « Fräulein Schmidt » du titre m’est allée droit au cœur ! J’ai fait la connaissance de Rose-Marie Schmidt, 25 ans, allemande évidemment (mais anglaise par sa défunte mère), native de Jena, ville illustrée par les faveurs du grand Goethe en son temps, dont le patronage glorieux recouvre de ses rayons toute la cohorte d’universitaires que la ville abrite, jusqu’à l’obscur professeur que Rose-Marie a pour papa chéri.

Le roman est composé des lettres que Rose-Marie envoie à un certain Mr Anstruther, jeune aristocrate anglais – dont on n’a pas les réponses, ce qui donne tout le sel à certains passages. Au début, Rose-Marie est folle amoureuse de Roger Anstruther, qui vient de passer un an à Jena, hébergé dans la maison du père et de la belle-mère de la jeune fille, une pratique prisée par les jeunes Anglais bien nés de l’époque pour apprendre la langue de… Goethe justement. Or Anstruther vient de repartir pour l’Angleterre, la laissant avec un baiser et une promesse de mariage. Les premières lettres sont donc empreintes de l’euphorie sentimentale de la jeune fille qui découvre un monde nouveau, l’amour, et des horizons plus vastes l’extirpant de la vie monotone et modeste qu’elle mène. Et puis, et puis… les situations et les sentiments évoluent (de toutes façons la Saint-Valentin est une fête commerciale), et c’est une Rose-Marie à la tête froide et au caractère affirmé qui apparaît et qui correspond désormais non plus avec « Dearest Roger », mais avec « Dear Mr Anstruther » : une Rose-Marie d’une pétulance, d’une vivacité, d’une drôlerie, d’une ironie jubilatoires !

***Ouverture de la parenthèse « vieux jeu avant l’heure et j’assume » : on a oublié, à l’heure des sms et des réseaux sociaux, combien les gens, il y a un siècle, maîtrisaient l’art épistolaire et la faculté de mettre en scène leur quotidien de façon extrêmement vivante, bien tournée et dans les moindres détails. Evidemment il s’agit d’une fiction rédigée par une romancière consommée, mais j’imagine qu’Elizabeth Von Arnim devait se livrer dans ses lettres à la même fantaisie, à la même débauche de descriptions prises sur le vif mêlées de ses pensées et mouvements d’âme les plus fortuits, témoigner du même coup d’œil très sûr sur le grotesque de la vie et de ses congénères, tutoyer les cimes en citant des extraits de poèmes appris par cœur, et survoler en rase-motte les aspects les plus prosaïques de l’intendance, passer du coq à l’âne sans crier gare… Un exemple : Rose-Marie commence à évoquer indirectement ses peines de cœur qu’elle clôt d’un sec « Let us, Sir, get back to our vegetables« , à partir duquel elle poursuit une séquence hilarante où elle raconte comment elle et son père sont passés au régime végétarien – par conviction, car elle a lu un livre vantant le végétarisme, mais aussi par souci d’économie, son père et elle étant assez démunis sur le plan financier – et les conséquences tragicomiques de ce régime : son père déplorant par exemple le « caractère pédestre » de certains fruits provenant du verger du voisin, voulant dire par là qu’ils sont infectés de bestioles en tout genre !

Rose-Marie se révèle être une femme d’une grande force d’âme, capable de jouir de l’instant présent (notamment du spectacle de la nature) et de revendiquer sa liberté d’esprit, même dans les conditions peu enviables que l’époque et le lieu lui réservent : femme célibataire, fille d’un pauvre professeur qui n’arrive jamais à vendre les livres qu’il écrit, enfermée dans un milieu très provincial aux vues étroites (avis à celles et ceux qui font des feminist studies : intéressez-vous à ce roman dont le sous-titre indique qu’il s’agit des lettres d’une « femme indépendante »). On fait connaissance avec tout un petit monde : Johanna la bonne des Schmidt et son fiancé le joueur de trompette ; Vicki, la petite voisine, fille déchue de l’aristocratie prussienne ; les commères de Jena déblatérant dans le dos des gens ; le frère guichetier de Papa Schmidt ; Joey, le stupide fils de parvenus anglais, et j’en passe, et des meilleurs, tous croqués en finesse par Rose-Marie. Elle mêle un incontestable humour anglais (understatements en pagaille, ton pince-sans-rire, bref, les amateurs comprendront) avec un enthousiasme énergisant qui résonne de façon très germanique (allez pour une petite louche de clichés ^^) : mais après tout, Von Arnim qui était britannique de naissance, a vécu de nombreuses années en Allemagne par son mariage, et donc devait connaître d’assez près la société qu’elle décrit… Du coup je l’aime encore plus qu’après ma lecture de son beaucoup plus connu Avril enchanté !

Je ne vous révélerai pas les aléas de la relation de Rose-Marie avec Mr Anstruther, pour vous laisser la possibilité de profiter pleinement de la lecture que vous ferez, je l’espère très prochainement, de Fräulein Schmidt and Mr Anstruther. Car oui, si vous lisez l’anglais, si vous trouvez ce livre, ruez-vous dessus sans y réfléchir à deux fois : vous rirez, vous sourirez, vous vous délecterez, et vous vous ferez une grande amie de papier ! (Ça commence à faire un peu « pub des années cinquante » mon panégyrique, mais qu’importe, j’en rajoute : ) >>> sous certaines conditions, j’envisage de le prêter à qui veut, signe de l’estime que je porte à ce roman, qui gagne à être largement connu !

Premier livre de l’année 2017, premier coup de cœur ! 

« Fräulein Schmidt and Mr Anstruther » d’Elizabeth Von Arnim, Virago Press, 1983 (1e éd. 1907), 379 p.

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Bernhard Schlink, Le liseur

liseur10Michaël a quinze ans quand il fait la connaissance d’Hanna, de vingt ans son aînée. Pendant six mois, ils vivent une grande histoire d’amour. Un jour elle disparaît sans explication. Michaël la retrouve par hasard sept ans plus tard au cours de ses études de droit : il assiste à un procès, elle est sur le banc des accusés. Il a ainsi la révélation de deux secrets d’Hanna. 

Comment faire le billet d’un (court) roman, best-seller en son temps, sans tomber dans la répétition et le lieu commun ? Comment tirer la substantifique moelle d’un texte aussi condensé, sans tout dévoiler ? Le dilemme du blogueur littéraire 😉

Vu que ce livre faisait partie de la lecture commune du blogoclub sur le thème de la littérature en langue allemande, et que c’est moi qui avais choisi le titre qui plus est, je vais tenter de m’appliquer et dire au moins une chose originale (vous me direz si j’y ai réussi).

Sans vouloir gâcher la surprise d’éventuels lecteurs innocents, il est essentiel d’établir que l’histoire a lieu en Allemagne de l’ouest, dans les années 1950-1960.

Que Michaël est l’un des représentants de cette jeune génération d’après-guerre qui lentement commence à s’interroger sur l’attitude de la génération précédente sous le nazisme.

Encore un roman sur ça, me direz-vous. Plus subtil : sur l’après ça. Sur la mémoire enfouie du nazisme dans l’Allemagne d’après-guerre et son resurgissement coïncidant avec l’explosion contestataire de 1968. Sur le fardeau de la culpabilité historique.

L’originalité du roman – partiellement autobiographique me suis-je laissé dire par un Wikipédia complaisant – est de fondre cette culpabilité historique du peuple allemand avec la culpabilité individuelle d’une femme (et le sentiment de culpabilité indirect du jeune Michaël).

Ce roman pose plusieurs questions.

– Est-il possible d’absoudre un crime de l’ampleur de ceux commis par les sbires du régime nazi ?

– Si oui, combien d’années d’expiation faut-il pour cela ? (Cela me fait penser à la question de Saint Pierre : « Maître, combien de fois dois-je pardonner à mon ennemi ? Sept fois ? » – Jésus : « Non pas sept fois mais soixante-dix fois sept fois » – Saint Pierre : « Oh là là c’est chaud ! » – cette dernière réplique étant totalement apocryphe 😉 ).

– Enfin, est-il possible d’avoir aimé une criminelle ?

« Pourquoi ? Pourquoi ce qui était beau nous paraît-il rétrospectivement détérioré parce que cela dissimulait de vilaines vérités ? Pourquoi le souvenir d’années de mariage heureux est-il gâché lorsque l’on découvre que, pendant tout ce temps-là, l’autre avait un amant ? Parce qu’on ne saurait être heureux dans une situation pareille ? Mais on était heureux ! Parfois le souvenir n’est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse. Parce que le bonheur n’est pas vrai s’il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu’on le sût ? » (p. 48-49).

Si le narrateur laisse les deux premières questions en suspens, toute sa vie reste marquée à jamais par l’amour vécu avec Hanna. Ce qui permet à l’auteur de ne pas tomber dans l’un ou l’autre écueil de la représentation du nazisme en littérature : ni manichéisme, ni banalisation. Les hommes et les femmes qui ont exercé des responsabilités sous le nazisme, ont été en bonne partie des gens ordinaires (bien que d’autres aient été d’authentiques psychopathes, on est d’accord, l’exemple d’Himmler étant tout-à-fait parlant). C’est ce que remarquait Hannah Arendt (une autre Hanna(h), de l’autre côté du barbelé…) dans son célébrissime témoignage du procès Eichmann à Jérusalem, contemporain des procès des gardiens de camps en Allemagne de l’ouest (années soixante). Ils ont obéi aux ordres, de façon sans doute aveugle ou obtuse. Ou pour d’autres raisons, comme le montre l’exemple d’Hanna dans le livre.

Ici le thème est traité avec distance, la distance temporelle du souvenir d’un homme mûr (Michaël) sur cet unique amour vécu dans sa prime jeunesse. J’ai aimé la façon presque proustienne qu’il a d’isoler ces souvenirs maintes fois polis par sa mémoire : les gestes d’Hanna, ses odeurs, les lieux et les sentiments du jeune Michaël découvrant l’amour : ivresse, plénitude, confiance en soi, reniement, incompréhension face au mystère de son aimée. J’ai aimé aussi les cas de conscience qui se posent à lui au cours du procès auquel il assiste assidûment.

Pour tout dire, la première partie, celle qui parle du temps de l’histoire d’amour, m’a ravie. La deuxième partie, le procès puis les années ultérieures sont empreintes d’une certaine lourdeur (voulue sans doute). Le résumé de la vie de Michaël après Hanna semble même bâclé. L’intérêt vient de la révélation du secret d’Hanna, qui ouvre les yeux du narrateur (le lecteur, lui, s’en doutait déjà).

Reste le sentiment d’inachevé, de regret et de culpabilité latente de cette histoire douce-amère de deux destins désaccordés.

Les avis de Titine, Sylire, Lisa, Hélène, Florence, ClaudiaLucia, Grominou

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