Les oiseaux morts de l’Amérique, de Christian Garcin

Les oiseaux morts de l'AmériqueC’est fou comme le fait de bloguer peut vous changer vos habitudes de lecture et vous pousser à sortir de votre zone de confort. Tenez, moi par exemple. Il y a quelques années j’aurais très rarement bougé d’un iota de mes auteurs fétiches. Et voilà-t-y pas que, comme l’a fait Lili récemment, je saute dans l’inconnu, j’ose, je me montre d’une audace folle : j’emprunte à la bibliothèque un livre qui vient de paraître, d’un auteur inconnu au bataillon (enfin, le mien de bataillon, car il est tout de même reconnu dans le milieu, Garcin), et dont je n’ai encore lu aucune critique. La révolution, en quelque sorte.

Eh bien figurez-vous que la révolution me va bien au teint car j’ai frôlé le coup de coeur pour ce roman taille S (un tour de tranche qui convient bien à la fille qui marine dans son Proust depuis des mois). C’est l’histoire d’un homme qui tient peu de place en ce bas-monde : à 70 berges passées, Hoyt Stappleton vit dans un collecteur d’eau à la périphérie de Las Vegas. Sa « petite vie misérable et paisible » est à l’antipode de la capitale du fric et de la débauche. Ses possessions personnelles tiennent dans un baluchon et il ne parle qu’aux grillons et à une famille de mulots qui campent à proximité. Ses compagnons d’infortune en savent peu sur lui, si ce n’est qu’il est un aficionado des voyages dans le futur : non seulement il a lu tous les ouvrages de prospective sur le sujet, mais il se transporte lui-même en pensée dans les siècles, voire les millénaires à venir, et ce qui est sûr, c’est que le pire peut arriver.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eau de pluie traversait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. » (p. 11)

Ce voyageur sans bagage explore aussi l’envers d’une cité mégalo plantée en plein désert du Nevada : avec lui, on arpente les perspectives nues et poussiéreuses des avenues éloignées du centre, les arrières délabrés des motels anonymes, les terrains vagues. Plusieurs vétérans de plusieurs guerres se retrouvent pour partager le même bout de tunnel en guise de toit, boire, évoquer les séquelles des combats et se bagarrer. Hoyt, lui, a fait le Vietnam. Il ne parle jamais de son passé. Mais quand il se décide à emprunter le sens inverse dans ses voyages temporels, ses souvenirs le ramènent à une belle matinée de 1950 dans une cuisine ensoleillée, assis à boire son bol de chocolat, sa mère à ses côtés. Et de cette exploration du passé, il rapporte des pépites tout comme de troublantes trouvailles, enfouies depuis longtemps dans son inconscient. Sous les auspices bienveillants d’une fée bleue plantée au sommet d’un motel en ruine, les différentes strates de temporalité semblent vouloir se tordre, le passé remonte à la surface et embrasse le présent, les coïncidences abondent, et les apparitions sont aussi fugaces que les vérités sont enchevêtrées les unes aux autres.

« Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. Pendant quelques secondes, il demeura installé dans la plénitude de cette évidence, si aléatoire pourtant, hésitante et fragile comme un vol de chauve-souris. Puis il secoua la tête, et fit demi-tour. Le trafic et les bruits de la rue se réinstallèrent progressivement. Il passa le portail, rejoignit Sahara Avenue et se dirigea vers les lumières du Strip. » (p. 77)

Sans emphase, avec une grande économie de moyens, comme ces scènes anodines de SDF prenant leur café au soleil à côté d’une autoroute, Christian Garcin ouvre mine de rien quantité de « dossiers » dans cette histoire d’un vieil homme et l’amer : conscience écologique, avec la mise en scène de la surconsommation et du dépouillement, de l’angoisse apocalyptique ; considérations physiques et métaphysiques sur le temps et l’espace par où s’engouffre une part de magie ; récits croisés d’anciens combattants dont les guerres tracent chacune un sillon dans l’éternel champ de bataille de l’histoire ; roman familial d’amour et d’amitié aux personnages attachants ; intrigue à rebondissements ; morceaux de poèmes… Et pourtant, il ne s’agit ni d’une épopée, ni d’une saga, ni d’un roman-fleuve, juste d’un conte américain à la Steinbeck.

« Dessiner le silence : c’était son vrai projet. » (p. 107)

La morale de cette histoire est évanescente et se prête à plusieurs interprétations. Et c’est pourquoi on a envie de prolonger un peu notre séjour au bord d’un collecteur d’eau, sous un soleil de plomb, en compagnie de Hoyt et des autres…

La jolie critique de Télérama, celle de Charybde

« Les oiseaux morts de l’Amérique » de Christian Garcin, Actes Sud, janvier 2018, 220 p.

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Une ardente patience, d’Antonio Skarmeta

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En VO : Ardiente Paciencia/El cartero de Neruda d’Antonio Skarmeta, Debolsillo, 2014 (1ère éd. 1985), 140 p.

En VF : Une ardente patience d’Antonio Skarmeta, traduit par François Maspero, Points Seuil, 2016 (1ère éd. 1987), 160 p.

 

Décor : San Antonio, un petit port de pêche perdu sur l’immense côte Pacifique du Chili.

Personnages : un jeune facteur naïf et idéaliste, une ravissante serveuse et son dragon de mère, un postier socialiste, et Pablo Neruda.

Contexte : de 1969 à 1973, dans l’effervescence pop-rock-ouvriériste que connaît le Chili ces années-là.

Mario Jimenez est un jeune bon à rien chevelu qui finit par trouver le job en or : distribuer le courrier à un seul client, mais quel client ! Rien moins que Pablo Neruda, que Gabriel Garcia Marquez qualifiait de « plus grand poète du XXe siècle, toute langue confondue« . A son humble niveau, la vie de Mario va être chamboulée par ces contacts quotidiens avec le poète bourru mais débonnaire. Une amitié se noue entre eux. Sous la houlette du poète, le jeune facteur s’initie à l’art des métaphores, puis s’enhardit à faire la cour à la belle Beatriz Gonzalez, qui sert les clients au café de sa mère. Neruda sera même, un peu malgré lui, l’entremetteur des deux tourtereaux et leur témoin de mariage. Le prix Nobel de Neruda, obtenu en 1971, est célébré en grande pompe au café des Gonzalez et donne lieu à des réjouissances presque orgiaques. Quand Neruda est envoyé à Paris en tant qu’ambassadeur, il demande à son jeune ami de lui enregistrer le bruit de la mer et des mouettes de sa maison d’Isla Negra. La campagne présidentielle de Salvador Allende, proéminent leader socialiste, est ardemment soutenue par Pablo Neruda, un temps pressenti comme candidat lui-même, et donc par Mario et ses amis travailleurs. Mais le joli conte de fées aux allures de comédie à l’italienne prend fin avec le coup d’Etat et la chute d’Allende en 1973.

– Pourquoi ouvrez-vous cette lettre en premier ?
– Parce qu’elle vient de Suède.
– Et qu’est-ce que la Suède a de spécial, à part les Suédoises ?
Bien que Pablo Neruda possédât une paire de paupières imperturbables, il cligna des yeux.
– Le Prix Nobel de Littérature, gamin.

(Traduction de ma pomme)

Au risque de filer la métaphore bijoutière (cf. post précédent), ce mince roman est une pépite d’humour tendre, de situations drolatiques, et de dialogues hilarants. J’ai ri du début à la fin – enfin, presque. L’amitié entre Mario et Neruda est particulièrement touchante, dépassant la simple relation de maître à élève : Mario voue un respect sans borne au poète, qui en retour semble beaucoup apprécier la fraîcheur du jeune homme, son éveil à la poésie et s’attachant à ses heurs et malheurs. Mais il y a aussi toute une galerie de personnages secondaires, bien typés, qui forment comme le chœur chantant de cette histoire. On assiste à la montée des revendications ouvrières, à la domination des Beatles et autres groupes de musique anglo-saxons sur l’imaginaire de la jeunesse, à la fièvre idéaliste de l’arrivée d’Allende au pouvoir mais aussi à la raréfaction des vivres dues à la mise en place d’une économie socialiste. Tout semble possible, même l’amitié d’un jeune facteur inconnu et du plus grand poète du XXe siècle. Mais la comédie à l’italienne prend des teintes néoréalistes, au moment où les élans révolutionnaires se fracassent sur le mur de la réaction…

– Ce que j’ai à vous dire est trop grave pour que je parle assise.
– De quoi s’agit-il Madame ?
– Depuis quelques mois ce Mario Jiménez rôde autour de mon café. Ce monsieur s’est permis des insolences à l’égard de ma fille d’à peine seize ans.
– Que lui a-t-il dit ?
La veuve cracha entre ses dents :
– Des métaphores.
Le poète avala sa salive :
– Et ?
– Eh bien avec des métaphores, Don Pablo, il rend ma fille plus chaude qu’une termite !

Cette histoire est totalement inventée mis à part les faits historiques, mais le Neruda de Skarmeta emporte la conviction (le dernier ayant eu des contacts avec le premier dans une situation plutôt cocasse racontée en prologue). Le titre lui-même est extrait d’Une saison en enfer de Rimbaud que Pablo Neruda prononça dans son discours de réception du Nobel, exprimant toute l’attente eschatologique de lendemains qui chantent :

Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Se plonger dans l’ambiance primesautière du roman est un rayon de soleil dans notre monde plutôt désenchanté, même si à la fin, l’auteur montre bien la naïveté des principaux protagonistes, Neruda compris.

Comme le dit si bien Mario après le coup d’État : « à partir de maintenant on n’utilisera la tête que pour porter la casquette ».

Je vous laisse avec la chanson qu’offre Neruda à Mario en lui affirmant que c’est l’hymne mondial des facteurs. 😂

Résultat de recherche d'images pour Edit : je comprends mieux pourquoi ce roman me faisait l’effet d’un film italien : il a d’abord été mis en scène dans un film de 1983 dirigé par Skarmeta lui-même avant d’être publié, puis adapté dans un contexte italien par Michael Radford en 1994 sous le titre Il Postino.

Coup de coeur pour ce roman que j’inscris au Challenge latino dans la catégorie Chili.

Merci Lili de me l’avoir offert !

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En toute impunité, de Jacqueline Harpman (et joyeuses Pâques)

Résultat de recherche d'images pour "pâques"Avant de commencer ce billet, laissez-moi vous souhaiter une bonne fête de Pâques. Juifs et chrétiens cette année fêtent Pâques le même jour, c’est un symbole fort dans une actualité qui voit en France des gens être tués parce qu’ils sont juifs…🕊

Malgré ce sombre tableau, Pâques nous invite à espérer quand toute espérance semble déchue. Pâques est un mot qui signifie « Passage » en hébreu : il rappelle le passage de la Mer Rouge par le peuple d’Israël ; et l’événement incommensurable de la mort et la résurrection de Jésus pour les chrétiens. Cela prend une résonance particulière quand on a vu un homme donner sa vie pour sauver celle d’une autre. Que nous soyons croyants ou non, nous avons tous besoin de renouveau dans nos vies (surtout au terme d’un hiver bien longuet). Je crois que cette fête nous invite à franchir un seuil pour nous rapprocher de (au choix) : Dieu – nos proches – le mendiant du métro – le collègue ch**** comme la pluie – les victimes de catastrophe et de guerre – nos potes blogueurs (tant qu’à faire), etc, afin de faire grandir la paix, la joie et l’amour dans ce monde plus que tourmenté.

Et non, pas de poisson d’avril aujourd’hui, mais de l’agneau au menu ! 😋

CVT_En-toute-impunite_3521Voilà, voilà… Après ce petit sermon en bonne et due forme (appelez-moi soeur Ellettres), je vais vous parler d’un conte moderne et joyeusement immoral écrit par Jacqueline Harpman, un bijou absolu pour bien démarrer ce mois belge !

Son intrigue puise à la source des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly. Et franchement, quel meilleur patronage que « Le Bonheur dans le crime » cité dans le roman pour parler de femmes exquises qui parviennent à trouver le plus parfait bonheur sur terre en employant des moyens… pas très catholiques ? (La vache, je viens d’apprendre qu’il est de tradition, en Norvège, de lire des histoires de crimes à Pâques… Tant d’à-propos de ma part me sidère).

Un homme (le narrateur) tombe en panne la nuit en rase campagne belge. Obligé de demander l’hospitalité aux plus proches voisins, il fait la connaissance de cinq femmes d’une même famille vivant dans une gentilhommière du XVIIIe siècle magnifique mais très délabrée et dépouillée de son mobilier, vendu au fil des ans. Au cours des jours suivants, il s’éprend du charme naturel mais raffiné de ces femmes qui tiennent à bout de bras et au prix d’efforts surhumains le domaine de la Diguière qu’elles ont hérité de leurs ancêtres. Au point d’échafauder un plan insensé pour trouver l’argent qui réparera la toiture…

« Elles ne mentaient pas du tout : elles peaufinaient le piège que cet homme qu’elles n’avaient jamais vu avait ouvert lui-même sous ses pas. Je prenais une honnêteté inhabituelle pour du cynisme parce que j’avais été élevé dans la bienséance, donc l’hypocrisie ordinaire. Je n’avais jamais eu à défendre que moi-même : elles défendaient leur héritage. Je suis un homme sans passé et sans descendance : elles sont au milieu des siècles, deux à l’arrière et mille devant et ne veulent pas quitter l’étroit sentier où elles cheminent. » (p. 104)

J’ai découvert Jacqueline Harpman grâce aux précédents mois belges, je leur dois reconnaissance éternelle. Son écriture est un régal de précision et d’élégance classique, les imparfaits du subjonctifs alignés comme des majordomes au garde-à-vous, les références littéraires du meilleur goût, l’humour cristallin. Cet habillement de la langue n’étouffe pas la vie des personnages et ne fait pas (trop) anachronique. J’ai tout de suite été conquise par Albertine, Sarah, Charlotte, Clémence et Adèle (sans oublier la brave Madeleine), leur courage effronté, leur mépris des conventions, leur solidarité à toute épreuve et leur attachement sans bornes pour leur maison. Elles sont au centre du récit, petites reines soleil aux pieds nus qui se passent des hommes, lesquels ne peuvent s’empêcher de graviter autour d’elles, fascinés.

« Charlotte et Sarah n’eurent jamais les exigences propres à l’adolescence. Par une bienheureuse occurence, la mode était aux jeans déchirés et à ce que l’on nommait les chemises grand-père, qui s’achetaient pour trois sous aux Puces : à l’école, on les envia d’avoir une mère qui permettait une vêture jugée choquante par les dames de la paroisse ! Elles prenaient des airs supérieurs et se tordaient de rire en rapportant ces propos à Albertine et Madeleine. Elles ne connurent pas les cours de danse classique, les leçons de tennis ou d’équitation de leurs compagnes et s’en moquèrent : elles avaient la Diguière. Princesses déguenillées couronnées de liseron, elles régnaient sur les orties, changeaient les citrouilles en Rolls-Royce, les chats en princes et la pauvreté en fantaisie. » (p. 55)

L’auteure aborde finement la question des liens qui lient certains êtres à un passé incarné en vieilles pierres et quelques arpents de terre, à travers les yeux d’un narrateur qui est lui, dépourvu de liens transgénérationnels. La transmission familiale peut être pesante dans un monde qui favorise le bonheur immédiat sans entrave… à moins de posséder de l’imagination pour concilier goût du présent et continuité. Et les femmes de la Diguière n’en manquent pas, de l’imagination, et vont s’y entendre pour transformer le conte de princesse en fable picaresque !

« Je pensais à la joyeuse tablée de la veille, aux plaisanteries, aux rires, et me dis qu’elles pratiquaient la gaité comme on s’exerce à l’escrime, pour être prêtes au moment de la bataille, dures combattantes qui ignoraient tout de la reddition, mais aussi que ce domaine était leur bonheur, comme l’amant est le bonheur de l’amante, qu’elles riaient car elles étaient heureuses d’être là, entre les bras de l’objet aimé, dans les murs de leur maison, si dénudée qu’elle fût, parcourant la cour pavée comme avaient fait leurs ancêtres, les pas dans leurs pas, sentant dans leur poitrine battre le coeur des générations, elles étaient chez elles comme on est chez soi dans son corps, l’unique bien que l’on puisse posséder jusqu’à ce que mort s’ensuive, et que leurs enfants, et les enfants de leurs enfants y vivent à leur tour. » (p. 63)

J’ai presque été déçue du mince volume du roman (220 pages). Le contexte et les personnages fouillés permettaient de commettre un gros pavé sur les aventures d’une drôle de famille. Mais Jacqueline Harpman a semble-t-il préféré s’en tenir à son intention de départ, écrire une fable. Et le livre se referme sur une vision idyllique, que même la conscience du forfait accompli ne viendra pas entacher…

Pour finir, ces quelques lignes sur le bonheur d’écrire à la main (ça ne vous donne pas envie de lâcher votre clavier pour empoigner votre écritoire et votre plus belle plume  ??)

« C’est là que je pris mes premières notes. Je suis grand écriveur – terme sorti d’usage, mais que mon vieux Larousse de 1906 définit encore : qui écrit beaucoup, qui aime écrire -, j’aime à jouer avec la syntaxe et la grammaire, mais j’aime aussi le mouvement de la plume sur le papier, le plaisir sensuel de former les lettres, bien alignées, arrondies, reliées. » (p. 37)

C’est grâce aux fameuses notes à la plume du narrateur que nous saurons tout sur les dessous de cette famille, dans la grande tradition de Barbey ou Maupassant…

Aucun texte alternatif disponible.Ce billet participe au mois belge d’Anne et Mina

« En toute impunité », de Jacqueline Harpman, Grasset, Le Livre de poche, 2005.

Katherine Mansfield / Virginia Woolf

Résultat de recherche d'images pour "podcasts france culture"Depuis quelque temps, mes séances de ménage sont devenues carrément plus tolérables, depuis que j’ai découvert les podcasts de France Culture. Oui, oui, je m’imprègne de la désobéissance civile de Thoreau tout en astiquant la robinetterie de ma salle de bain, je m’initie à la sexualité dans la Grèce ancienne pendant que je prépare la soupe du soir, et je navigue le long du rivage des Syrtes en ramant à grands coups de fer à repasser…

Mais je ne tiens pas à faire ici le panégyrique de cette honorable radio du service public. Je veux vous parler d’un podcast de France Q qui s’appelle tout simplement… « Littérature ». Il s’agit d’oeuvres littéraires lues et interprétées par des comédiens. Il y a de tout. Il faut absolument écouter Madame Bovary : le chef d’oeuvre de Flaubert est restitué à la perfection par la voix profonde du narrateur, le ton des différents personnages, marquant chacun leur personnalité bien particulière (j’adore Homais), et les bruitages (on entend même les airs d’opéra qui émeuvent tant Emma à Rouen, juste avant qu’elle ne retrouve Léon, et cette symbiose entre la littérature et son objet musical est incroyablement grisante). J’ai aussi écouté Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot, bien mis en scène aussi, même si on s’y perd un peu avec tous les personnages. Il y a des oeuvres plus contemporaines aussi, que je n’ai pas encore testées.

Plus récemment j’ai écouté deux nouvelles de Katherine Mansfield, lues par Michael Lonsdale (une archive INA de 1981) : « Psychologie » et « Le baron » ; et deux nouvelles de Virginia Woolf lues par la voix cristalline d’Emmanuelle Riva (pareil, une archive INA de 1973) : « La mort de la phalène » et « La dame au miroir ». J’ai été diversement émue par l’écoute de ces interprétations, au point que d’écouter au lieu de lire change ma perception des oeuvres littéraires.

J’ai l’habitude de me considérer comme une pure visuelle et en tant qu’élève, je passais souvent mes cours à griffonner dans les marges de mes cahiers, ou à lire le manuel à défaut d’écouter le prof. C’est pourquoi je n’avais jamais tenté les livres audio. Mais là, par la grâce d’une activité répétitive et monotone, les voix exercées des comédiens se fraient une voie dans mon cerveau prêt à les accueillir. Je saisis au vol des phrases et des expressions qui me frappent, à défaut de retenir tous les détails, et je crois ressentir ce que l’auteur a voulu transcrire par des mots, plus que si j’avais eu ces mots en face des yeux.

Carl Herpfer, La lettre d’amour

Dans « La dame au miroir », Woolf dit à un moment d’Isabella qu' »elle était une de ces personnes qui emprisonnent leur pensée dans un nuage de silence ». Et je m’y suis attardée, j’ai compris quelle sorte de personne jalousement repliée sur son jardin secret était Isabella, que Virginia Woolf cherchait à nous décrire par l’intermédiaire du miroir… Cette nouvelle est fabuleuse et je pense que je la relirai, avec les yeux cette fois. Surtout avec cet incipit si aguichant : « On ne devrait pas davantage laisser les miroirs accrochés aux murs qu’on ne laisse traîner son carnet de chèques ou des lettres avouant d’odieux forfaits… »

Dans « Psychologie », Katherine Mansfield relate le moment précis où une amitié très sincère entre un homme et une femme, tous deux écrivains, tous deux la trentaine, est sur le point de basculer vers autre chose, à l’occasion d’un thé pris dans le salon de la femme. Les ajustements, la gêne, les dissonances psychologiques, les mots qui masquent les pensées, les gestes qui trahissent un sentiment nouveau mais rejeté dans le vague, tout cela est suggéré par petites touches, qui se corrigent l’une l’autre comme dans un tableau impressionniste, lues de manière pratiquement essoufflée par un Michael Lonsdale au sommet de son art. Je retiens l’expression d' »esprits capitonnés » pour jeter l’anathème sur les prochains Verdurin (oui, je suis en plein dans la Recherche en ce moment) que je croiserai.

Image associée
S.C. Giraud, La véranda de la princesse Mathilde

« Le baron » est une nouvelle toute différente, une pirouette d’humour anglais qui se gausse de graves Prussiens. La narratrice, une Anglaise, est en vacances dans une pension allemande qui gravite autour du personnage austère et coi d’un baron que tout le monde rêve de faire parler pour faire rejaillir sur soi une goutte de son prestige social.

Enfin, « La mort de la phalène » de Woolf m’a beaucoup touchée. Et pourtant il ne s’agit que d’une simple phalène, une bestiole bien insignifiante en apparence, dont l’existence se résume à batifoler d’un bout à l’autre d’un carreau de fenêtre. Un être voué au néant dont tout le monde se fout… sauf Virginia qui la fait accéder au statut d’icône existentielle bouleversante dans sa simplicité et son dénuement. Une nouvelle que je garderai précieusement au fond de moi comme un petit éclat d’or. Et la prochaine fois que j’observe un insecte, je penserai à elle, à l’art qui transforme le plomb en or, à l’univers et à tous les êtres qui l’animent… et je danserai nue sous la pluie (LOL).

Émission « Un été de lecture : Katherine Mansfield et Virginia Woolf », 16 juillet 2017, 20h55, à écouter en podcast sur l’application de Radio France.

Le bonheur est dans le swap

Le temps est venu de cette heureuse tradition annuelle (OK, ce n’est jamais que la deuxième fois, mais ça a déjà la saveur des bonnes vieilles traditions) : le swap avec ma copinaute Lili des Bellons ! Dans ce réjouissant échange, nous nous étions mis d’accord sur un envoi de 4 livres avec les thèmes suivants : un latino, un anglais, un classique et un coup de coeur. Pour ne pas risquer de tomber à côté, nous nous sommes donné nos wishlists (sauf pour le coup de coeur évidemment). A côté de cela, les typiques gâteries des blogueuses littéraires étaient bien-sûr prévues (un chat, du thé, des marque-page…).

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Les circonstances de ce swap étaient particulières ; je devais recevoir le colis de Lili sur mon lieu de vacances, au ski ! Nous craignions qu’il n’arrive en retard, en raison de la masse de neige qui était tombée ces jours-là. Finalement, la Poste a été très rapide (allons, allons, ne faites pas de mauvais esprit, ce n’est pas un oxymore). Mais peut-être était-ce le Père-Noël lui-même qui est venu me déposer le colis en traîneau… Car voyez vous-même comme c’était magique : dans ce colis il y avait une avalanche de cadeaux artistiquement emballés dans du papier noir & blanc très graphique. Gâteau sous la cerise, Lili avait poussé la délicatesse jusqu’à coller des petits post-it commentant, sans le révéler, le contenu de chaque paquet… Sacré sens du teasing ! De quoi faire du déballage une pure partie de plaisir ! (Et elle était bien méritée, croyez m’en, après une journée à traîner mes filles en luge 🤪 #compensation).

Je n’ai malheureusement pas fait de photo avec tous les cadeaux déballés, et je confesse qu’à l’heure actuelle il ne reste rien des douceurs comestibles : des cookies craquants au chocolat et la noisette, une « tuerie intersidérale » me promettait Lili, et ils ont bien tenu leurs promesses, les bougres – et du chocolat belge à la poire, un goût totalement inédit pour moi, mais qui fonctionne vraiment bien (mais heureusement pas pour ma fille chocolavore ni pour mon mari bec-sucré, donc j’ai pu déguster la tablette entière sans devoir partager avec les amours de ma vie, na).

Vous constaterez néanmoins, au vu de la photo ci-dessous, que Lili m’a particulièrement gâtée, et non seulement moi, mais aussi mes filles qui ont chacune reçu une ravissante barrette aux motifs colorés d’une boutique creusoise dont le nom à lui seul résume tout-à-fait ce qu’a été l’ouverture de ce swap pour moi : Parenthèse enchantée.

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Un thé vert au parfum fleuri envoûtant, un plateau au message on ne peut plus clair, une crème pour les mains toute douce, une collection de jolis marque-page invitant à des heures bénies de lecture : me voilà parée pour attaquer les livres alléchants que j’ai reçus en cette occasion (d’ailleurs, c’est déjà commencé).

Commençons par le patriarche, Dickens himself : je vais enfin pouvoir me plonger dans les aventures concoctées par ce fabuleux romancier victorien, en commençant par les fameuses Grandes Espérances (hâte de lire la scène originale où Pip découvre le gâteau du mariage, scène ô combien de fois vue au cinéma !)

Poursuivons avec un auteur anglais contemporain : Benjamin Wood et son Complexe d’Eden Bellwether. Je ne sais pourquoi, mais dès que j’ai vu apparaître ce titre sur les blogs, j’ai eu envie de le lire sans même rien connaître de l’histoire. Cela me faisait peut-être penser aux Souffrances du jeune Werther de Goethe et m’avait un parfum de romantisme échevelé. Je vais pouvoir me faire une idée, et ce sera peut-être l’occasion d’une prochaine LC du mois anglais, n’est-ce pas Lili ? 😉

Ahora se habla español ! Lili a poussé la bonté jusqu’à se plier à mes exigences de snobinette hispanophone qui ne saurait lire les auteurs latino-américains autrement qu’en VO ! Elle m’a donc trouvé une édition en espagnol de El cartero de Neruda (Une ardente patience en VF) d’Antonio Skarmeta. C’est un petit bijou d’humour et de tendresse (oui, j’ai commencé à le lire, et je me poile).

Et la surprise du chef pour la fin : Lili m’a donc envoyé un de ses coups de coeurs. Il s’agit de son auteure fétiche, Louise Erdrich, éminente représentante de la littérature amérindienne aux Etats-Unis, et d’un de ses grands succès : Dans le silence du vent, qui raconte l’histoire d’un jeune adolescent indien en quête de justice après le viol de sa mère dans une réserve ojibwé du Dakota. Vraiment hâte de lire ce récit qui a l’air décapant, et de découvrir un courant littéraire que je ne connais pas du tout.

Voilà de quoi satisfaire une bonne part de mes besoins existentiels pour un moment. Merci, merci chère Lili. Je ne vais pas dire « tu n’aurais pas dû », mais vraiment, tu m’as bien gâtée 💜. Si vous voulez aller voir ce que j’ai envoyé à Lili (avec 2 fois moins de cadeaux, oups ! 🤭), c’est par ici !