Aurélien, de Louis Aragon

« La marque de ces journées, c’était une façon de stupeur, une inconscience. Le temps s’en va, comme si on avait l’éternité à soi, comme si ce qui faisait son prix eût été qu’on le gâchât. »

51dSP6L50NL._SX301_BO1,204,203,200_Je n’ose vous dire le temps que j’ai mis à lire ce roman débordant « d’amour et de déchirure », cela nuirait à ma réputation sur la blogosphère. Pourtant, ma lenteur n’a rien à voir avec le plaisir douloureux que j’en ai pris à la lecture. Oh et puis si quand même un peu, avouons-le : je savais dès le départ que le roman se destinait à moduler le fameux refrain « Il n’y a pas d’amour heureux » du poème d’Aragon (publié la même année qu’Aurélien, en 1944). Donc je reculais un peu l’échéance. Au passage, quelle belle crétinerie que cette quatrième de couverture qui annonçait platement la fin comme si de rien n’était ! On a condamné des éditeurs au pilori pour moins que ça… #aubûcher #éditionde1989

Quand on a aimé passionnément un livre, tout ce qu’on peut en dire peut très vite s’apparenter à une trahison. J’ai tant aimé de choses dans la lecture d’Aurélien, à commencer par Aurélien lui-même, ce héros qui arrive à conjuguer une virilité pleine de douceurs maladroites et une insaisissable réserve. Aurélien, c’est l’oiseau de nuit du Pigalle et du Montmartre des années 1920, le rentier ancien combattant de la Grande Guerre qui n’a aucun but dans la vie et n’a jamais vraiment aimé avant de rencontrer Bérénice. Bérénice qu’il trouve « franchement laide » au tout début. Pauvre Aurélien qui se laisse tellement berner par son ancien compagnon d’arme, ce sournois playboy d’Edmond Barbentane, qu’il n’a pas compris que celui-ci le jetait dans les bras de Bérénice pour se venger d’une affaire privée. Et pourtant, du marais fangeux des basses passions humaines peut surgir ce pur diamant de l’amour (oui ça y est, je me prends pour Saint Augustin là).

« Pour la première fois de sa vie, Aurélien éprouvait, avec cette acuité de sentiment qu’on n’a, en général, qu’un peu avant le réveil, dans la dernière période du sommeil, Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. »

Je ne vous raconte pas comment la scène au bar du Lulli’s, lieu de la cristallisation de l’amour entre Aurélien et Bérénice, m’a prise de court par son intensité, au milieu des phrases légères parfumées au jazz. Génie de l’écrivain qui parvient à transmettre, sans en faire des patacaisses, toute la naïveté et la fulgurance étrange d’un amour naissant.  Jeune adulte, je me souviens avoir été bouleversée par les poèmes d’amour d’Aragon. Je découvrais pour la première fois l’emprise directe de la poésie sur mes émotions. J’ai retrouvé un peu de ce pouvoir dans le roman, bien que d’une manière très différente. L’art romanesque d’Aragon ne me fait pas penser à la poésie mais au cinéma. Ou plutôt, disons que toutes les scènes de rencontre entre Aurélien et Bérénice sont pour moi comme des scènes de cinéma en noir et blanc de la Nouvelle Vague (au risque d’être légèrement anachronique).

« Ils se trouvèrent sur le balcon : « C’est beau », murmura-t-elle. Paris bleuissait déjà. Elle était appuyée contre lui, tout naturellement, elle ne se dérobait pas. Il l’entoura de ses bras comme s’il avait peur qu’elle eût le vertige. Il avait bien le vertige, lui… »

D’autant que le roman ne serait pas le même s’il ne se confondait pas si intimement avec Paris ! La Seine et ses sortilèges délétères (le thème de la nage et de la noyade dans le fleuve est omniprésent) donnent à l’histoire une tonalité inquiétante, grise.  Comme si les personnages étaient condamnés à être engloutis par leur destin. Mais il y a aussi le côté flamboyant de la ville-lumière ; il faut se promener avec Bérénice dans les rues de Paris pour goûter à la magie du Paris 1920’s d’Aragon. C’est un vrai régal ce tour-operator dans le temps !

« La Seine n’avait pas de distractions, elle. Cette suite dans les idées qu’ont les rivières ! Couler comme ça, dans le même sens, sans jamais oublier, sans se tromper… »

(Petite parenthèse, James Cameron a honteusement plagié Aragon avec sa fameuse scène où Jack et Rose s’enlacent sur le proue du Titanic ; on retrouve la même avec Aurélien et Bérénice en guest-stars surplombant la Seine ! #jesuisoutrée).

Mais il n’y a pas que du cinéma dans Aurélien. Il y a aussi des scènes de pur vaudeville, notamment toutes les scènes concernant Edmond et sa femme Blanchette, ou sa maîtresse la grande (comédienne !) Rose Melrose. Les dialogues ciselés pourraient être retranscrits tels quels dans une pièce de théâtre comique, d’autant qu’ils se produisent souvent dans des intérieurs cossus.

Et puis, chez Aragon, l’amour côtoie souvent la guerre. Aurélien s’inscrit dans le cycle du Monde réel qui part de la Belle Epoque pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale et à ses suites. La politique n’est jamais bien loin. Il décrit de façon très vivante l’ambiance des banquets d’anciens combattants, et les hiérarchies sociales, un temps bousculées par la guerre, qui se reforment à peu près comme avant, à la plus grande amertume de ceux qu’elle a laissé sur le bord du chemin. Le monde capitaliste et ses affaires interlopes en prennent aussi pour leur grade (c’est là qu’on se rappelle qu’Aragon est un communiste convaincu), tout comme le milieu de l’art, joyeusement brocardé avec la figure de l’imaginaire Zamora, qui se pose en rival de Picasso. La génération Montparnasse défile pour notre plus grand plaisir : à part Picasso, il y a les dadas, Cocteau, Mistinguett, Diaghilev, les Américains de la génération perdue, et une allusion à peine transparente au groupe des surréalistes dont Aragon a fait partie. Un monde qui se berce d’illusions, ce que vient révéler l’année 1940 dans la dernière partie du roman.

Pensez, même le vieux Monet fait son apparition, et une partie de l’histoire se passe à Giverny !

« — Impossible. Nous avons rendez-vous… Je désirais depuis longtemps… Bébé a pris pour moi rendez-vous avec Claude Monet…

— Claude Monet ? Tu te prends pour un nymphéa ? » 

Il y a Proust aussi…

« Adrien prit le gros livre, comme si on lui avait refilé l’annuaire du téléphone. Ça n’avait pas l’air de l’enchanter, Proust. Chez le coiffeur, on vous donne La vie parisienne. »

Et Bérénice alors ? Parlons-en. Elle n’est pas pleinement aimable, elle coupe les cheveux en quatre, et l’on peut vite être agacé de son acharnement réussi à contrecarrer son propre bonheur. Mais elle est touchante dans ses efforts éperdus de se libérer du poids des traditions et des convenances. Elle est la femme énigmatique, « l’Inconnue de la Seine » aux deux visages si différents selon qu’elle a les yeux ouverts ou les yeux fermés, ainsi que l’a portraiturée Zamora. Et en effet, elle est déchirée entre son attachement à son mari et son amour pour Aurélien, entre sa soif de s’abandonner et son goût de l’absolu, de la liberté. Une vraie héroïne moderne, aussi tragique que son alter ego classique.

« Et Bérénice. Et les rêves de Bérénice. Rien maintenant ne retenait plus ces rêves. Personne. Ni Paul, ni Archie, ni le sourire complice des Vanhout, ni le banjo de Molly. Bérénice rêvait. Oublieuse de ses griefs. Possédée d’une chanson jamais chantée. Parmi les fleurs bleues, le gravier luxueux, devant la maison pareille à toutes les maisons dans les rêves. Et dans ce rêve-ci, il y avait un homme lent et indécis, avec un doux mouvement roulant des épaules, des cheveux noirs… un homme qui emportait le coeur, un homme qui parlait peu, qui souriait bien… Aurélien… mon amour… Aurélien… »

(Rha, ce style merveilleusement versatile d’Aragon, tour à tour lyrique, tendre, primesautier, ironique, sarcastique, grassement comique, argotique… L’exubérance du style indirect libre, et ses phrases courtes qui se déposent une à une comme les plumes d’un oiseau blessé…)

A la fin, ce qu’il reste de sublime dans cette histoire, au milieu de l’agitation vaine du monde, c’est bien l’amour d’Aurélien et de Bérénice, même s’il s’inscrit sous le signe de la mélancolie désabusée de l’auteur. Avec le poète, on peut bien s’exclamer : « Ce qu’il faut de regret pour payer un frisson » !

Comme à la fin des films, j’adresse un grand merci, premièrement à Galéa qui m’a la première donné le goût de ce roman (et je ne suis pas la seule si j’en crois cette émission des bibliomaniacs consacrée entre autres à Aurélien), mais aussi à Lili et Nathalie, sans le rendez-vous desquelles ce livre serait sans doute resté encore longtemps oublié dans ma PAL…

Allez voir aussi le billet de Rosa consacré à Aurélien ce jour.

Je ne pouvais évidemment clore ce billet sans ceci :

« Aurélien » de Louis Aragon, Folio Gallimard, 1989, 696 p.

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Milena Agus / Paul Auster

Résultat de recherche d'images pour "jachère"Ce blog est un peu en jachère, vous l’aurez remarqué… C’est à l’image de mon expérience de lectrice du moment, devenue plus insouciante. J’abandonne certains livres, j’y reviens, je passe un long moment sur un autre… Plus de méthode qui tienne ! Plus de statistiques à alimenter ! Cela se passe juste entre moi et mes livres. Bref, j’ai fait l’école buissonnière et je m’en suis bien portée.

Mais maintenant c’est la rentrée, l’heure des bonnes résolutions, des cartables tout neufs et des règles qui brillent. Alors me revoilou, et pour me racheter de ces plages de silence (qui m’ont fait tant de bien), j’ai décidé de rédiger de petites chroniques de romans lus il y a quatre mois. Ne comptez pas sur l’exhaustivité ni sur une analyse très fine. Il m’est assez peu resté de ces deux auteurs que je souhaitais (enfin) découvrir, Milena Agus la Sarde, et Paul Auster le New-Yorkais. Et pourtant, ils ont imprimé leur petite marque dans mon esprit.

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« Mal de pierres » de Milena Agus, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, éd. Liana Levi, 2007, 128 p. 

Un mince roman pour découvrir une auteur au nom et au pedigree bien intriguant : Milena Agus, dont la famille est « sarde depuis le paléolithique » précisait la 4e de couverture.

Dans une Sardaigne solaire mais bien isolée, l’héroïne attend le grand amour qui ne vient pas. Dans son village, certains la trouvent étrange et sa mère pense qu’elle est maudite. Ce n’est que pendant la Seconde Guerre mondiale qu’elle trouve à épouser un veuf qui a fui les bombardements sur Cagliari, mais elle le fait par raison. La passion attendra le Continent, au début des années 1950, où elle va soigner son « mal de pierre ». Et c’est au sanatorium qu’elle trouvera à célébrer la chair avec le Rescapé. Racontée par sa petite-fille, cette femme en manque d’amour reste un mystère tout au long du livre, même à la fin, quand une brèche dévoile un pan de réalité qui vient corriger le mythe familial. Son portrait par touches flamboyantes et fragiles l’entoure d’une aura d’exception, toute en dissonances. Le récit a des allures simples et retenues, sauf quand il lâche la bride aux sentiments et aux passions. Comme le feu qui couve sous la braise. Il m’a un peu déstabilisée par sa construction légèrement de guingois, sa concision. Je suis restée en-dehors de cette histoire, appréciée de l’extérieur comme une belle carte postale de la Sardaigne… (Les descriptions de la nature sauvage et de la gastronomie font bien envie !)

SEUL-DANS-LE-NOIR-–-PAUL-AUSTER

« Seul dans le noir » de Paul Auster, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2009, 192 p.

Ma bibliothèque m’a fourni un titre de Paul Auster (le seul en rayon), le grand romancier américain que-l’on-se-doit-d’avoir-lu-au-moins-une-fois, plus mince toutefois que son dernier opus 4321. (Et tant mieux, parce que moi les pavés en ce moment, ça me lourde).

« Seul dans le noir », un vieil homme ressasse des idées noires. August Brill est veuf, infirme, il s’est installé chez sa fille divorcée, qui héberge aussi sa propre fille traumatisée par la mort de son ex en Irak. Autant dire que l’ambiance est plutôt plombée. Avec un ton lucide et plein de recul, il analyse son parcours de critique littéraire, sa vie amoureuse et familiale. Fatigué d’entretenir les mêmes obsessions qui l’empêchent de dormir, il s’invente pour changer une fiction (lui qui a toujours critiqué celles des autres), une uchronie : dans une Amérique qui n’a pas connu la tragédie du 11 septembre, une terrible guerre civile ravage le pays. Un homme, venu du monde « réel » (c’est-à-dire post-11 septembre), est parachuté dans cette terrible réalité parallèle, chargé d’une mission bien spéciale. Evidemment, rêve et réalité s’entremêlent dans la tête d’August Brill et la fiction a la prétention de déborder de ses propres limites. Le problème c’est que ça s’est aussi un peu emmêlé dans ma tête avec le recul du temps, et je serais bien en peine de me rappeler des liens certainement hyper pertinents entre les divagations d’August sur la guerre ou l’amour, et sa « réalité » à lui, avec toute la distance qu’il y a entre lui – après tout, il est lui aussi une fiction ! – et moi (a priori je crois que je suis réelle, si vous êtes d’accord, tapez 1, si vous avez un doute, tapez 2…). Bref, c’est borgesien en diable ! J’ai bien aimé cependant les passages où le narrateur revenait sur son parcours, ça m’a fait penser au roman de sa femme, je veux dire, de la femme de Paul Auster (Un été sans les hommes).

L’ensemble m’a paru un peu décousu et finalement assez oubliable, mais je ne serais pas contre retenter un roman de Paul Auster. Auriez-vous un titre à me conseiller ?

 

Les revenants, de Laura Kasischke

41WTefcVvuL._SX325_BO1,204,203,200_Cela fait quelques années que je suis de loin cette auteure, depuis que je l’avais découverte avec Esprit d’hiver dont la blogo avait beaucoup parlé. Depuis j’ai lu Un oiseau blanc dans le blizzard. C’est une auteure qui me fascine et me repousse à la fois. En effet, par les thèmes qu’elle aborde (la mort, mais aussi les filiations tendues, les relations amoureuses foireuses…) et la façon dont elle en parle (un ton froid et clinique, flirtant avec le trash avec élégance), elle peut vite donner le cafard ou la nausée. Mais il faut lui reconnaître un certain talent pour agencer des histoires créant le malaise, mêlant psychologie et suspense, où fantastique et réalisme sont en concurrence.

Dans Les revenants, Laura Kasischke pose la question qui hante toutes les chaumières américaines : les morts peuvent-ils revenir dans le monde des vivants ? Mais nul zombie ne pointe le bout de ses doigts crochus par ici, oh non, ce n’est pas du tout le style. La question est présentée de manière scientifique par un des personnages, Mira Polson, une anthropologue spécialiste de la mort et professeure temporaire dans une université du Midwest. Elle inventorie le folklore associé au mythe du mort-vivant dans les Balkans, et propose un séminaire sur la mort très apprécié par les étudiants (où l’on y apprend des tas d’anecdotes horribles et délectables).

Parallèlement, le campus est secoué par la mort accidentelle de la jeune et belle Nicole Werner, brillante étudiante de première année, alors qu’elle se trouvait dans la voiture conduite par son petit copain. Dès le départ, une différence est faite entre ce qu’a vu Shelly, témoin de l’accident, et ce qu’en ont relaté les journaux. Certains étudiants parlent de phénomènes étranges survenus dans leur résidence. Ce concentré d’hystérie, de fantasmes et de morbidité, que l’on suit avec la distance temporelle de quelques mois avant, et de quelques mois après l’accident, n’est pas sans attirer l’attention de Mira, mais aussi d’autres personnages liés au drame.

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté. » (incipit)

Le fil rouge (sang) de cette histoire – soit la mort et la croyance en la possibilité d’un retour des défunts – était tout indiqué pour Laura Kasischke. L’idée de le transposer dans le contexte d’un campus américain anonyme de nos jours, en lieu et place de la chaîne des Carpates au XVIIe siècle, n’est pas sans attraits ; d’autant plus que l’auteure a enseigné l’art poétique au niveau universitaire et qu’elle croque à loisir les usages particuliers de ce milieu : ses fraternités et surtout ses sororités estudiantines toutes-puissantes, ses bizutages, ses bâtiments néogothiques, son puritanisme – et les tics des étudiants américains (le coup des jeunes gens qui se baladent en tongs en plein hiver a dû énormément la choquer, ça revient plusieurs fois). Où l’on se dit avec un frisson que jamais, au grand jamais, on n’aurait souhaité intégrer une sororité : au-secours l’enfermement mental, le sadisme et l’uniformisation des esprits.

Les petits détails font parfois plus que des visions horrifiques pour planter le décor : exemple, ce corbeau empaillé à moitié en lambeaux, dans le bureau d’un doyen tout ce qu’il y a de plus conventionnel.

Certains personnages sont attachants, d’autres mystérieux, pathétiques, ou carrément détestables. Chacun est important. Mention spéciale à la fine approche psychologique de Shelly. On voit nettement le piège se fermer sur certains personnages, la dissonance cognitive qui les guette, ce qui nous tord un peu le ventre durant les deux premiers tiers du livre. Le tour de passe-passe final donne une explication partielle mais le duel réalisme/fantastique n’est jamais vraiment tranché, chacun choisit la voie qu’il préfère. Comme le dit la citation placée en exergue (d’un certain Montague Summers, auteur de The Vampire : His Kith and Kin) : « On s’empêtre dans un pénible dilemme quand on se demande si ces apparitions sont naturelles ou bien miraculeuses ». L’épilogue nous laisse un peu sur notre faim (comme tous les épilogues).

J’ai cependant ressenti un certain ennui au milieu du roman : trop de longueurs (près de 600 pages tout de même), trop de flash-backs et de détours vers des intrigues secondaires qui auraient presque pu relever de petites nouvelles dans le roman (ah Mira et ses ennuis avec sa famille qui tournent insidieusement au vinaigre… ). Contrairement aux deux premiers romans que j’avais lus d’elle, celui-ci est un peu moins introspectif car il n’a pas véritablement un seul personnage principal. Il m’a semblé également un peu moins cru dans ses descriptions olfactives, même si certains passages font tout-à-fait froid (littéralement) dans le dos.

Bref une bonne lecture de vacances (préférez-la l’été), plutôt facile à lire si vous aimez les pavés, mais instructive, légèrement addictive. Une critique du Chicago Tribune sur la 4e de couv’ parle d’une « prose splendide » ; je l’ai trouvée d’un niveau correct, mais pas parfait pour ma part, alors j’en déduis que la traduction n’est pas excellente.

« Les revenants » de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, Christian Bourgois, 2011, 590 p.

Dans le silence du vent, de Louise Erdrich

Coucou, c’est la revenante ! Voilà, c’est la fin de la canicule, je peux raccrocher ma serviette de plage et mon maillot une-pièce noir en lycra de femme enceinte (comment je vous balance mon scoop l’air de rien ! Respect hein ? 😉)

Allez j’avoue, recommencer à bloguer au creux du mois d’août on a fait mieux comme retour fracassant (c’est pas ma faute, mon dir’ com’ est en vacances) mais on va dire que ça recommençait à me titiller, ce besoin irrépressible de parler de mes lectures et d’aller voir celles des autres… Ce côté exhibitionniste des gros lecteurs. Un fâcheux dilemme me paralysait cependant (parenthèse : au cas où vous vous demanderiez si l’hyperbolite est un effet secondaire de la grossesse, je vous répondrais que mes hormones vous envoient poliment vous faire cuire un oeuf, et toc).

Or ce dilemme, le voici : chroniquerais-je mes dernières lectures dans l’ordre chronologique (ce qui nous remonte au mois de mai, voire… à plus loin), avec le risque de ne jamais rattraper mon retard, ou bien parlerais-je de celle qui ont laissé leur empreinte la plus fraîche dans ma mémoire ? J’ai opté pour la seconde solution, la plus facile évidemment.

La plus facile parce que ce roman, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, m’a vraiment envoûtée, ce qui confirme une fois de plus l’excellent choix de ma copine Lili qui me l’a offert. Alors voilà, une fois de plus je découvre un auteur qui est pourtant bien dans la place depuis un certain temps, maintes fois récompensé et tout. Mais tout ça, c’est du vent, ai-je envie de dire (hem). L’important, c’est la découverte de ce monde qui évoque des temps retirés, douloureux et spécifiques de l’histoire américaine : une réserve indienne ojibwé dans le Dakota du nord. Et ce qui est le plus important encore : ce monde, que l’auteure dépeint vers la fin des années 1980, est banal en fait. Les coiffures en plumes, les hommes médecine, la cabane à sudation, les danses, les pipes, les mythes, tout ce qui ressemble de près ou de loin au folklore qu’on a en tête à propos des Indiens d’Amérique quand on n’a lu que Lucky Luke, tout cela n’apparaît qu’au détour d’un passage au supermarché, de virées à vélos entre copains, et d’un petit job à la station service. Et puis, il n’y a pas que des Indiens qui vivent dans une réserve (d’ailleurs, l’indianité est un critère autant culturel qu’à proprement parler ethnique). Et puis, ils ont des maisons, un hôpital, un tribunal, une église… A priori peu de choses les distinguent du reste de l’Amérique, y compris dans leur façon de parler, de se vêtir et de consommer.

Et pourtant. Pourtant si. L’apparence de normalité de la vie du jeune Joe Coutts, 13 ans, va se craqueler sous l’effet d’un événement horrible, et malheureusement banal en termes statistiques : le viol d’une femme indienne, sa propre mère, Geraldine. Cette fracture va révéler l’humiliation culturelle sous-jacente qui marque l’ethos indien aux Etats-Unis. L’onde de choc se répercute sur la famille élargie, la communauté, et le cercle soudé des trois amis de Joe. Durant l’été sauvage qui suit le drame, les quatre adolescents se jettent à corps perdu dans la quête du coupable et dans la vengeance.

Ecrit à la première personne du singulier, ce roman initiatique d’une sortie de l’enfance est à la fois l’épopée moderne d’un jeune garçon en croisade contre l’injustice, mais aussi le récit coloré, à la Huckleberry Finn, de ses aventures rocambolesques en compagnie de ses copains Zack, Angus et surtout son cher Capy (la scène du curé, ancien GI, qui pourchasse Capy dans toute la ville vaut son pesant de cacahuètes). En fait, ce roman n’est clairement pas univoque. Il aborde toute une série de thèmes en miroir : l’éveil de la sensualité, les relations filiales, l’arrière-plan social et spirituel des habitants de la réserve, et bien-sûr la trame écorchée des rapports entre femmes et hommes, entre indiens et blancs. Louise Erdrich propose un ton accessible dont l’écho ne se résume pas aux actions des personnages, mais porte loin et profond. Des personnages inoubliables émaillent le tableau : le père de Joe en vieil homme bedonnant, dépassé, dont le courage digne force l’admiration – le vieux Mooshum rescapé du temps des cow-boys et des indiens – la blonde Sonja au passé trouble – Linda Wishkob, blanche adoptée par des indiens – Capy, l’ami que tout le monde rêverait d’avoir, et j’en passe…

Quand je le lisais, j’avais en tête un autre roman qui me semblait proche par le thème et le ton. Mais trop d’eau de mer a dû me rentrer par les oreilles dans le cerveau : j’ai oublié lequel c’était. Tant pis, si je retrouve le titre, je mettrai un edit.

En attendant, c’est un roman qui transporte, tient en haleine et fait réfléchir. Le combo gagnant des bons bouquins.

« Dans le silence du vent » de Louise Erdrich, Albin Michel, Le Livre de Poche, 2013, 490 p.

Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

Woolf-Dalloway.inddJe continue mon mois « Virginia Woolf » (le mois anglais étant ici presque un prétexte pour m’en repaître) avec ce qui est peut-être son oeuvre la plus connue, celle que je  désirais lire depuis si longtemps – et que je dus me résigner à ne trouver, ni dans ma petite bibliothèque villageoise, ni dans les rayons familiaux, ni dans les brocantes (la F**C m’a sauver). Bref, Mrs Dalloway.

Mais avant cela, j’ai envie de revenir un peu sur les racines de cet intérêt que j’ai développé pour l’oeuvre de cette sacrée Anglaise du début du 20e siècle. Au début était donc Virginia Woolf, un personnage que j’ai longtemps cru être de fiction, la faute à un extrait de la pièce de théâtre Qui a peur de Virginia Woolf ?, inséré dans un de mes manuels scolaires. Plus tard, une amie qui lisait Mrs Dalloway justement m’a dessillée les yeux, mais… l’étincelle n’a pas pris (ce n’était pas le moment). Il a fallu un billet de Romanza du mois anglais 2015 pour me jeter à l’eau (et ce furent Les Vagues). Puis successivement, je tombais sur un exemplaire des Années à la bibliothèque spécialisée jeunesse près de chez moi (Mrs Woolf est parfois là où on ne pense pas la trouver) ; je découvrais une édition d’Orlando chez ma grand-mère (avec ses notes au crayon, émotion) ; plus récemment je goûtais à deux de ses nouvelles lues par Emmanuelle Riva (de pures merveilles). C’est ainsi que j’avais, un peu au hasard des « rencontres » avec des livres placés sur mon chemin, commencé à me promener dans cette oeuvre subtile et complexe, d’une poésie intense. Entretemps, la prédilection woolfienne de Lili avait fait son effet puissamment didactique sur moi, et je me languissais de lire enfin ses oeuvres les plus connues (parce qu’il me semblait que dire, ‘ouiii j’ai lu Woolf’, sans avoir lu Mrs Dalloway et La promenade au phare, ça faisait un peu toc – on a de ces snobismes parfois, j’vous jure).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Après cette introduction légèrement égomaniaque, place à l’oeuvre. Nous voici projetés dans une belle matinée de juin 1923 (ben oui, c’est le mois anglais !). Clarissa Dalloway est une femme élégante de Londres, versant doucement dans la cinquantaine, qui se prépare à donner une réception chez elle le soir. La narration se concentre sur une journée entière, faisant de cette soirée à l’enjeu si faible, l’apogée de toute l’intrigue. Donc l’essentiel est ailleurs.

Toute la journée de Clarissa est traversée par les souvenirs de ses étés de jeunesse à Bourton et d’un, voire deux, êtres qu’elle a passionnément aimés, ce qui la conduit à remettre en question son mariage avec le plat Richard Dalloway. Rythmée par les heures sonnées par Big Ben, cette journée se fait le symbole d’une vie, avec ses futilités routinières et ses drames qui passent souvent inaperçus. Car n’allez pas penser qu’il ne se passe rien dans la vie d’une mondaine respectable : ce jour-là précisément, Mrs Dalloway retrouve en chair et en os les spectres de son passé. Cela provoque en elle une lancinante réflexion sur la fin de l’existence.

Mais tout cela qui fait la chair intime de Mrs Dalloway est fondu dans les mille et unes choses qui composent une journée printanière. Au milieu d’un dédale de pensées sur l’amour, elle va se mettre à penser au menu du soir ou à sa robe décousue. C’est dans ce nuage de pensées divergentes que nous vivons, n’est-ce pas ? Je trouve merveilleux que Woolf saisisse l’embrouillamini des productions de nos neurones comme sur la plaque sensible d’une pellicule photographique (elle ne le savait peut-être pas mais elle a bien illustré le fait que nous créons près de 60 000 pensées par jour !).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Et puis, par un effet de zoom, Clarissa elle-même ne devient que la petite partie d’un tout. Ses flux de conscience vont se mêler à ceux des personnes qu’elle croise : un vieil ami, un commerçant, un inconnu, passant de l’un à l’autre de façon fluide. Scoop : Mrs Dalloway n’est pas tant le personnage principal de cette histoire qu’un point d’entrée pour observer un microcosme. Clins d’oeil en miroir : les personnages nous sont d’abord connus par ce qu’en pensent les autres… l’écart avec la réalité peut être amusant (c’est seulement dans le cas du fat Hugh Whitbread que nous n’avons pas accès à ses flux de conscience, c’est vous dire s’il a l’intériorité d’une huître !). Ce procédé, développé dans les oeuvres postérieures, me semble ici atteindre un point d’équilibre parfait. J’ai admiré la façon que l’auteure a de mêler étroitement la vie matérielle (la circulation dans la rue, l’affairement des domestiques dans les cuisines, les achats dans les magasins) et la sphère abstraite des pensées ou la confusion violente des émotions.

« Mais, disait-elle, assise dans l’omnibus qui remontait Shaftesbury Avenue, elle se sentait présente partout ; pas « ici, ici, ici » (et elle tapotait le dossier de son siège), mais partout. Elle agitait la main, vers Shaftesbury Avenue. Elle était tout cela. » (p. 264)

085fc3ad2ae5e5768ceb49a1ae246d23--virginia-woolf-vintage-illustrationAu départ, je n’ai pas compris pourquoi on s’attardait autant sur le personnage de Septimus Warren Smith, un jeune homme revenu de la guerre et souffrant de désordres post-traumatiques (ses hallucinations sont d’autant plus troublantes qu’on se dit que Virginia Woolf parle peut-être d’expérience). Et puis la fin, la soirée de Mrs Dalloway – ce flop magnifique – me l’a brillamment fait comprendre. Il est caractéristique du côté sombre du roman, qui se manifeste de façon terrifiante chez le docteur Bradshaw (sincèrement, Virginia Woolf devait avoir la phobie des médecins). Mais le personnage que j’ai peut-être préféré c’est celui que personne n’aime : Doris Kilman, cette préceptrice revêche, est un chef-d’oeuvre d’ambiguïté.

Je n’ai pas trouvé ce roman difficile à lire. Certes, il y a un style Woolf dans lequel il faut entrer. Il faut accepter certaines métaphores audacieuses, des parallèles étonnants, un discours indirect libre débridé. Elle nous emmène parfois sur des chemins de traverse. J’ai accepté de ne pas comprendre certains passages. Mais la narration est tellement fluide, les personnages tous intéressants dans leur genre, l’ironie si fine (contre tous les polichinelles qui se donnent de l’importance), que j’ai savouré presque chacune de ses pages. Ce n’est pas une lecture vide-tête, mais un mets très fin  et revigorant à la fois. Comme le dit Lili, pour apprécier ce roman, « il faut soi-même être ouvert à tous ces petits éléments silencieux et d’une infime délicatesse ». J’avais noté pour ma part que l’auteure sollicite beaucoup la mémoire de nos propres sensations intimes afin que l’on puisse identifier celles des personnages.

Un mot sur la traduction, due à Marie-Claire Pasquier : pour avoir parcouru quelques lignes d’autres traductions trouvées en ligne, je l’ai trouvée extrêmement réussie. Elle restitue vraiment le côté ailé, naturel (mais d’une grande précision), faussement insouciant et légèrement inquiétant qui plane sur cette oeuvre. Je crois que c’est celle qui a été retenue pour l’édition de la Pléiade.

Ouf, je peux le dire maintenant, j’ai aimé Mrs Dalloway, elle va même entrer dans le cercle très fermé de mes oeuvres cultes, de celles que j’aimerais relire plus tard pour saisir tout ce qui m’a échappé à la première lecture.

603798_10201054393153035_989092313_nUne 4e participation de justesse au mois anglais (publiée le 30 juin à 23h passées), censée avoir été postée pour la journée « Virginia Woolf »

« Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, traduction de Marie-Claire Pasquier, Folio classiques, 2017, 321 p.