Le petit dernier d’une série prodigieusement aimée

« L’enfant perdue » d’Elena Ferrante, t.4 de « L’amie prodigieuse », traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2018, 551 p. : mes billets sur les tomes 1. L’amie prodigieuse, 2. Le nouveau nom, 3. Celle qui fuit et celle qui reste.

Tout passe, le pire comme le meilleur, et c’est bien ce que semble vouloir nous dire Elena dite Lenú ou Lenuccia, la narratrice de la « saga prodigieuse » à la fin du quatrième et dernier tome. Parvenue à l’automne de sa vie dans les années 2000, elle jette un regard rétrospectif plutôt désenchanté sur son existence, pourtant couronnée de succès littéraires. Ses illusions de jeune gauchiste se sont effondrées, laissant la place à l’insatisfaction de n’être pas parvenue à capter l’essence du monde, de l’état politique de l’Italie à la condition féminine, en passant par son quartier de naissance qu’elle a brillamment mis en roman. Une question la taraude dans ses vieux jours : et si Lila, dépourvue d’éducation, avait rédigé en secret le grand roman « opéra » de Naples, métonymie du chaos qui traverse sans cesse le monde ?

Comme d’habitude, il suffisait de quelques mots de Lila pour que mon cerveau ressente son rayonnement, s’active et révèle son intelligence. (…) A présent que je rencontrais un succès croissant, j’admettais sans gêne que parler avec Lila m’inspirait et m’incitait à établir des liens entre des choses a priori éloignées.

Jusqu’à la fin, Lenú se sera confrontée à son amie d’enfance Lila, son double en négatif, sa doppelgänger. Chacune des deux semble s’être servie de l’autre comme d’un matériau pour se « sauver » d’une condition éprouvante : être née femme dans un quartier pauvre, violent et archaïque de Naples à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Chacune a atteint la reconnaissance sociale différemment : l’une en-dehors de Naples, ayant fait l’ascension de la respectabilité ; l’autre fichée au coeur du bousin napolitain, selon des voies détournées où règne la loi du plus fort. Chacune a essayé de tirer son épingle du jeu face aux formidables évolutions de la seconde moitié du XXe siècle : libération sexuelle, féminisme de la deuxième vague, élans révolutionnaires laissant la place à un néolibéralisme agressif dans les années quatre-vingt, essor de la technologie numérique, irruption de l’individualisme, ravages de la drogue…

Dans les années soixante-dix, Lenú a fait sa révolution personnelle en quittant son mari pour aller vivre avec son grand amour de toujours. Le 4e tome débute sur les conséquences de ce largage : instabilité économique et émotionnelle vis-à-vis de ses filles Dede et Elsa, affrontements divers et variés avec Pietro, sa belle-famille qui lui montre (enfin) ouvertement son mépris social, et sa propre mère qui la renie.

La situation d’Elena n’est donc pas des plus stables à la fin des années soixante-dix, contrairement à celle de Lila qui a lancé son entreprise d’informatique très florissante et jouit dans le quartier d’une autorité comparable à celle des frères Solara, ces petits chefs mafieux qu’elle hait de toute son âme. C’est durant les années de leur trentaine que les deux amies vont se retrouver et que Lenú va même revenir dans le quartier de son enfance qu’elle avait mis tant de force à fuir dans le troisième tome. Ensemble elles se remettent à mener des combats pour la justice et font chacune un gosse en même temps. C’est une période solaire, non dénuée de turbulences. Mais il sera dit que les courbes de leurs deux destins doivent toujours s’inverser proportionnellement. Alors qu’Elena conquiert la reconnaissance littéraire et médiatique et que ses filles s’en sortent bien malgré les aléas du quartier, Lila s’enfonce dans un déclin qui semble irrémédiable après un drame terrible…

Lenú. Voilà un personnage qui est plus qu’un personnage : la voix, l’héroïne et le choeur parfois de cette tragédie (car c’en est une) à la napolitaine. Une voix teintée de duplicité puisqu’elle incorpore celle de Lila et redoute même que cette dernière se soit immiscée dans son récit. Une héroïne sur laquelle on peut se projeter quand on la voit écartelée entre ses impératifs de mère, de femme libre, d’amoureuse et de pourvoyeuse de revenus. Une trans-classe qui ne trouve sa vraie place ni dans la classe cultivée où elle s’est hissée, ni dans le milieu déshérité de son enfance. Un personnage pas si lisse, fier mais se remettant souvent en question, que j’ai retrouvé avec plus d’affection que dans le tome précédent où je l’avais laissée imbue d’elle-même, capricieuse et égoïste. Le « docteur Watson » d’une Lila toujours aussi énigmatique et surprenante, éternelle rebelle à l’autorité, ne craignant que les éléments imprévisibles.

« Ne me décourage pas ! Mon métier, c’est de coller les faits les uns aux autres avec des mots jusqu’à ce que tout semble cohérent, même ce qui ne l’est pas.                     – Mais la cohérence n’existe pas, alors à quoi bon faire semblant ?                                 – Pour mettre de l’ordre. Tu te souviens du roman que je t’avais fait lire et qui ne t’avait pas plu ? J’avais essayé d’encastrer ce que je sais de Naples à l’intérieur de ce que j’ai appris ensuite à Pise, Florence ou Milan. Je viens de le donner à ma maison d’édition et ils l’ont trouvé bon. Ils vont le publier. »

En fait cette saga de L’amie prodigieuse, bien qu’elle s’inscrive historiquement dans les années 1950 à 2000, est un grand mythe  qui commence à Naples et se clôt sur l’universel. Comme tous les mythes, elle est faite de hauts et de bas, de demi-victoires et d’échecs pathétiques, de retours cycliques. Elle cherche à apporter du sens à ce qui est apparemment chaotique. Alors que certains êtres suivent la courbe toute tracée de leur destin, d’autres arrivent à le déjouer en partie (Lenú et Lila bien-sûr, mais aussi Nino au parlement, Pasquale qui passe une licence de géographie…) Beaucoup de personnages secondaires masculins incarnent des vertus ou des vices : la fourberie (Nino) – la cruauté et la rapacité (les deux Solara qui fonctionnent parfois comme un double-double de Lila et Lenú) – la loyauté (Enzo) ou l’idéalisme (Pasquale). Tandis que les personnages secondaires féminins sont plus complexes – ou alors moins travaillés, évoqués dans une sorte de sfumato imprécis. Est-ce à dire que les vies de femmes ne forment pas la matière des mythes, à l’exception des comètes que sont Lila et Lenú ? Ou bien qu’il leur faut deux fois plus d’efforts que les hommes pour s’en sortir et faire l’histoire ?

Être né dans cette ville – écrivis-je même une fois, ne pensant pas à moi mais au pessimisme de Lila – ne sert qu’à une chose : savoir depuis toujours, presque d’instinct, ce qu’aujourd’hui tout le monde commence à soutenir avec mille nuances : le rêve du progrès sans limite est, en réalité, un cauchemar rempli de férocité et de mort.

Tout passe, même les meilleurs séries. Voilà pourquoi je tourne la dernière page de ce dernier tome le coeur un peu serré de quitter ce carrousel de personnages, de passions et d’histoire. Cette série, dont le style n’est pourtant pas remarquable mais la lecture proprement addictive, m’aura offert un Naples fascinant, digne des mille et une nuits, et une réflexion ouverte sur notre (post-)modernité en devenir. Ciao Elena!  

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Coulisses d’une blogueuse littéraire

A mon tour de répondre à ce tag qui tournait il y a quelques mois sur les blogs littéraires (à la pointe de l’actualité je suis).

Dans ce billet, je réponds à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les coulisses de ce blog, sans jamais oser le demander (oui oui, je lis en vous amis lecteurs, je devance vos attentes, je vous livre du croustillant et de l’inattendu)…

Image associée

Et ce grâce à (ou à cause de) Lili qui m’a taguée il y a, hem, un certain temps. Merci Lili ! 😁

1. Avis, Critique, Recension et/ou Ressenti ?

Moi, je fais comme la salade niçoise, je mélange tout dans mes billets. Il fut un temps où je présentais un résumé neutre du livre, surligné en gras comme une pro, puis je donnais mon avis. Mais cela m’est vite apparu aussi inutile que fastidieux. Quant au contenu, mon but est d’évaluer le style, la qualité d’une intrigue et des personnages selon des critères à peu près objectifs, pour éviter de m’enfermer dans le j’aime/j’aime pas (rarement propice à des échanges féconds avec d’autres blogueurs). Tout en livrant mes ressentis de manière très subjective, notamment dans ma façon d’écrire, je tente d’avoir un regard un peu extérieur. En clair, même si je vomis un bouquin, j’essaie toujours de lui trouver des points positifs (et depuis que je trie mes lectures selon des critères aussi pointus obscurs que ceux du concours de l’ENA, il est devenu rare que je m’enfonce dans un bouquin en tout point abominable).

2. Le choix du livre

Alors ça, c’est une question épineuse. Avant le blog, je tournais sur quelques auteurs classiques et contemporains auxquels j’étais attachée de longue date. J’allais peu vers des auteurs que je ne connaissais pas (timorée la fille). Du coup le choix était limité. Quand j’ai commencé à bloguer et à suivre d’autres blogueurs, un formidable appétit de découvrir des auteurs que je découvrais par dizaines m’a saisie. Ma PAL s’est fortement allongée. Un billet de blog lu quelque part pouvait entraîner un achat ou un emprunt presque immédiat et je lisais illico le bouquin. Je lisais aussi en fonction des challenges. A un moment donné j’ai voulu un peu reprendre le contrôle de mes choix, ne pas m’aligner uniquement sur ceux des autres et sur l’actualité, et revenir vers les classiques. Donc je dirais que le choix du livre procède de mes envies du moment, très intuitives, même si j’établis parfois un vague planning dans ma tête (genre alterner classiques et contemporains, européens et non-européens, découverte d’un nouvel auteur et approfondissement d’un autre…). Et sinon, je suis toujours partante pour les propositions de lecture commune. 🙂

3. Cas particulier : parfois, pas besoin de choisir, les livres viennent à toi via les SP, ou Service de presse.

J’aimerais pouvoir faire ma princesse en disant que j’ai toujours refusé les SP par principe. Mais la réalité c’est que l’on ne m’a jamais, au grand jamais, proposé un bouquin en service presse (sauf les auteurs de romans auto-édités). Les gars, faut me dire comment vous faites pour en recevoir, bref me donner les ficelles du métier. Vous êtes tous apparentés à un éditeur ou quoi ? Je crains néanmoins que ma faible audience et la forte concurrence sur le marché des blogs me laissent un peu sur le carreau. Comme dans la fable du renard et des raisins, je peux ainsi faire ma princesse pour gratis…

4. Mettre ou ne pas mettre la quatrième de couverture ? That is the question

Alors non, je n’ai jamais eu l’idée de le faire. J’aime parler du bouquin à ma sauce et déployer de bout en bout une créativité de fouuu dans mes billets (ça y est, elle s’emballe). Si vous voulez lire la quatrième de couverture, allez sur le site de l’éditeur.

5. Prise de note

Rare. Mais parfois j’ai des idées de franc taré (expression 100% suisse, ndlr), alors je les gribouille prestement sur mon moleskine « niphone » (comme aurait dit ma petite nièce, expression que j’adore).

7. Serré ou plutôt long ?

Là encore, je ne m’impose zéro contrainte. J’ai plutôt une tendance à la logorrhée, mais sur certains livres je n’ai pas grand chose à dire…

8. Divulgâcher, moi ! Jamais

Jamais (autant que possible) (bon allez, ça a dû m’arriver de temps en temps d’en dire un peu trop, mea culpa) (mais à ma décharge, on a parfois envie de décortiquer certaines lectures au point de risquer d’en déflorer le contenu pour les autres).

9. Ils en pensent quoi les autres blogueurs ?

De moûûûa ??! *Yeux papillotants, mains moites, coeur qui palpite : mode ON* A part deux-trois copines extatiques sympathiques, je sais pas ! Dites-moi toûûût en commentaires. 😉

10. Citation

La plupart du temps oui, même si je ne les trouve pas toujours indispensables (je ne lis pas toujours les citations qui sont insérées dans les billets des autres). En fait, je mets surtout des citations pour mon propre plaisir, et celui-ci est décuplé quand la citation illustre mon propos…

11. Taguer ses billets

Là encore, je le fais surtout pour le plaisir de voir mon petit nuage de tags s’afficher sur la colonne de droite et avoir un aperçu de mes obsessions littéraires.

12. Noter ses lectures

Oh non, ne me parlez pas de notes, c’est mon métier d’en donner alors pas question d’étendre ça à la sphère privée…

13. Les affiliations

Voir réponse à la question 3.

14.  La reconnaissance

Comme tout blogueur qui se respecte, je suis bien-sûr accro aux commentaires. C’est toujours un peu la fête quand j’en vois un qui s’affiche sur mon tableau de bord, attendant gentiment d’être validé. C’est non seulement la preuve que je ne blogue pas dans le vide, mais cela permet aussi d’échanger sur mes lectures et celle des autres, ce que j’ose rarement faire IRL car j’ai toujours peur d’embêter les gens avec ma passion « d’intello à lunettes » (ah non, je n’ai pas de lunettes). Mais plus que la reconnaissance, le blog m’a apporté de vraies amitiés, et ça je ne m’y attendais pas !

Edit : je tague mon amie Rosa (connue IRL avant le virtuel 😉 ) (une des rares avec qui je cause bouquins), si elle veut bien répondre à son tour à ce questionnaire.

 

Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

La Passe-Miroir (2) : Les disparus du Clairdelune

B1-ou5uTwySSigne que mes hormones de grossesse ne me font plus craindre grand chose, je m’apprête à vous parler du Livre 2 de la Passe-Miroir, lu… il y a bien six mois. Autant vous dire qu’il ne m’en reste que des bribes et qu’il m’est impossible de me souvenir des innombrables rebondissements guettant la « petite Ophélie » après sa présentation officielle à Farouk, l’esprit de famille du Pôle, en tant que fiancée de Thorn (le premier tome se concluait sur la sortie d’Ophélie de sa clandestinité).

Promue sur-le-champ « vice-conteuse » de la cour  après une mémorable partie de jeu de l’oie à taille humaine, Ophélie est en fait plongée au coeur d’une nasse d’intérêts divergents, couvant derrière l’unique obsession de Farouk : la « lecture » de son Livre, c’est-à-dire le décryptage de cette « Bible » immémoriale qui régit sa destinée. Or Ophélie, avec ses dons de « liseuse », semble toute désignée pour la tâche. Mais certains ne partagent pas tout-à-fait cet avis…

Ce qu’il me reste de cette lecture jeunesse, ce sont des ambiances hautement colorées et un foisonnement narratif toujours aussi propice à l’imaginaire. Le vernis brillant de la cour de Farouk recouvre difficilement des haines et des intrigues féroces, dont l’affaire des personnalités « disparues » de l’ambassade du Clairdelune n’est pas des moindres. La pauvre Ophélie est d’ailleurs concernée. Plus généralement, il règne une atmosphère troublée par des évolutions politiques et écologiques déstabilisantes, comme le retour en grâce de certains clans bannis et l’effritement des arches. Enfin, l’éloignement de la toxique Citacielle vers une superbe station balnéaire et montagneuse offre une parenthèse bienvenue à Ophélie et à sa famille tout droit venue d’Anima, quelques temps avant la date prévue pour le mariage (occasion de brosser des scènes de retrouvailles réjouissantes entre Ophélie et sa cacophonique famille, doublées de la présence réfrigérante du torve Thorn)…

« Ophélie, elle, avait perdu ses mots. Il n’y avait plus de remparts autour d’eux. C’était leur train qui, à présent, roulait au sommet d’une immense fortification. Abolis, les murs ! Le monde n’était plus que mer et montagne à l’ouest, forêt et ciel à l’est : le rendez-vous de toutes les immensités. Ophélie repoussa le tourbillon de boucles brunes qui se prenait dans ses lunettes. Les yeux écarquillés, elle aurait voulu capter chaque détail de ce paysage surprise : les glaciers qui réfléchissaient leur blancheur éblouissante dans le miroir des eaux, le vol d’un harfang des neiges sous la déferlante des nuages, le carillon d’un clocher au milieu de petites maisons multicolores, l’odeur puissamment résineuse des sapins et délicieusement salée de la mer. Ophélie aperçut même au pied de la muraille, ses immenses pattes plongées dans une tourbière, un élan géant qui ébrouait ses bois et qui faisait à lui seul la taille du fourgon à bagages. » 

Vu que j’aborde le versant conjugal, la relation entre Thorn et Ophélie évolue vers davantage d’ambiguïté, ce qui n’est point pour me déplaire : entre rapprochement amoureux et défiance d’Ophélie concernant les intentions réelles de Thorn, à quoi peut aboutir cette relation régie par un contrat tout sauf romantique ? Comment Ophélie va-t-elle continuer de s’approprier une situation définie par la contrainte ? Question à la tonalité discrètement humaniste, libérale et féministe qui sous-tend toute la saga. De son côté, Thorn apparaît plus humain, et sa personnalité sombre et tourmentée nous est expliquée par ses origines familiales…

« Les lunettes d’Ophélie s’assombrirent. (…). Il avait touché à son Livre. Ce qu’Ophélie ne comprenait pas, c’était pourquoi il l’avait fait. Ça allait complètement à l’encontre de la vérité qu’il avait cherché à lui transmettre autrefois.

– Vous n’êtes pas une poupée, affirma Ophélie avec tout le souffle dont elle était emplie. Vous n’avez pas à réaliser le rêve d’un autre.

– Je dois faire ce qui est écrit, répéta imperturbablement Farouk. Ouvrez la porte. »

Tant que j’y suis, autant vous servir mon interprétation ethno-politique du monde de la Passe-Miroir (si tant est que je n’ai pas fumé la moquette). Soyons clairs, l’intention de l’auteure n’est pas de faire un roman à thèse planqué derrière un décor factice, façon « Candide » de Voltaire. Mais il se dessine bien une géopolitique du monde des arches dont le modèle me semble gracieusement inspiré de  notre monde, d’hier ou d’aujourd’hui : le Pôle serait un peu la Prusse de Bismarck, un monde froid et fortement hiérarchisé, où les grandes familles nobles aspirent constamment à davantage de pouvoir ; tandis qu’Anima, l’arche natale d’Ophélie, ressemble plutôt à une petite cité méditerranéenne de type égalitaire, où les gens se connaissent tous, parlent avec les mains et jouent à la pétanque. Arc-en-Terre, dont est originaire la « mère Hildegarde », architecte de la Citacielle, c’est l’Angleterre avec sa mentalité insulaire (on dit « filer à l’arcadienne » car ses habitants sont experts en passages secrets qui permettent de relier n’importe quel point du monde des arches) et son appétence  au commerce international. Avez-vous repéré d’autres allusions ?

Un des charmes de cette lecture, c’est aussi l’écriture de l’auteure, qui n’hésite pas, au milieu de ses imparfaits du subjonctif, à parsemer le parler de la tante Roseline (et des gens d’Anima en général) d’expressions patoisantes et de comparaisons tonifiantes, telles que : lubrique comme une salière, pâle comme une ampoule, autant de jugeote qu’une table basse, s’ennuyer comme des dessous-de-plat… Un truculent terreau d’inspiration pour ceux qui ont besoin de réveiller leur auditoire (… non, non, je ne pensais nullement à des élèves comateux, ça ne me serait pas venu à l’esprit, voyons !)

Résultat de recherche d'images pour "vieux livre jules verne"J’aime également toujours autant l’illustration de couverture, porte ouverte sur l’imaginaire qui me fait penser aux gravures anciennes des vieux Jules Verne édités par Hetzel. L’ouvrage gagnerait d’ailleurs à comporter des illustrations à l’intérieur de ses pages, comme les livres pour enfant d’autrefois…

Cette série est donc décidément une fascinante échappée dans un univers très maîtrisé, plein de chausses-trappes et de rebondissements à tiroirs. Je suis moins réceptive à la portée mystico-gazeuse de l’histoire, ou plutôt à la tournure un peu  fumeuse des propos sur « Dieu » qui parsèment le livre et prennent davantage d’épaisseur dans ce deuxième tome – même si je rejoins Lili dans son hypothèse « Pygmalion » et une probable mise en abyme. Cela apporte aussi une dimension apocalyptique à la série, l’enjeu final étant de découvrir ce qui a provoqué la grande Déchirure de l’ancien monde ayant enfanté le monde des arches. Mais ce que je recherche en premier lieu dans cette série, c’est plutôt l’ivresse causée par un cocktail d’aventures bien frappées, et sur ce point, je suis plus que servie, la lecture de la Passe-Miroir pouvant se révéler par moment presque saturante. Ce second tome se conclue d’ailleurs sur un retournement saisissant que je ne dévoilerai évidemment pas… Hâte de voir ce que nous révèle le tome 3 !

Allez lire le billet de Lili, ma fidèle (et patiente) co-lectrice, qui a pour sa part englouti d’un coup les tomes 2 et 3 de la Passe-Miroir.

« La Passe-Miroir, Livre deux : Les disparus du Clairdelune » de Christelle Dabos, Gallimard jeunesse, 2015, 560 p.

Cristallisation secrète, de Yôko Ogawa

41ThwOV7f7LLa narratrice vit sur une île frappée d’une étrange malédiction. Régulièrement, une chose anodine est condamnée à disparaître, non seulement du monde physique mais aussi de la mémoire des habitants. Ainsi en est-il allé du parfum, des timbres-poste, des calendriers, des photographies, des bateaux… Au cours du récit, les disparitions touchent des choses de plus en plus vitales. Personne ne s’en émeut mais tous vivent dans la crainte de la police secrète, une terrible force répressive qui traque les êtres exceptionnels échappant à la malédiction de l’oubli : ceux qui parviennent à se souvenir des choses disparues et à conserver le sens et les émotions qui leur étaient liées.

Dans ma lecture de Cristallisation secrète, il y a dû avoir une « cristallisation » qui ne s’est pas faite, et cette fable dystopique a emporté son secret dans la tombe de ses pages.

Rassurez-vous, j’ai bien compris la portée éventuellement politique de son propos : les autodafés de livres et la police secrète renvoient tout de suite à l’imagerie fantasmagorique des régimes totalitaires. Plus subtilement, l’anéantissement de certains objets ou êtres fait penser aux fantômes peuplant les cimetières de l’histoire : qui saurait se resservir d’une cassette VHS aujourd’hui par exemple ? et si Lewis Carroll, et surtout Disney, n’avaient pas ressuscité le fameux Dodo, qui s’en souviendrait aujourd’hui, à part quelques spécialistes d’histoire naturelle ? N’y aurait-il pas là une allusion à notre déni de certaines réalités dérangeantes, à notre culpabilité inconsciente ?

« Quand j’ai sous les yeux des objets disparus, mon coeur s’agite énormément. Comme si quelque chose de dur et épineux était lancé soudain au milieu d’un paisible marais. Il se forme des rides, un tourbillon se crée au fond et la boue remonte. C’est pourquoi nous sommes bien obligés de brûler les objets, de les jeter à la rivière ou de les enterrer, afin de les éloigner le plus possible de nous. »

Ce qui m’a déstabilisée je crois, dans ce roman, c’est sa neutralité poussée à l’extrême. L’écriture est « blanche », très simple, sans fioritures. Les dialogues entre les personnages sont strictement banals. Les personnages eux-mêmes sont rarement nommés et ne montrent que très peu d’affects. Pour vous donner un exemple, alors que la narratrice et son ami le « grand-père » viennent d’échapper à une terrible catastrophe qui aurait pu causer leur mort, la seule chose qu’ils trouvent à se dire c’est : « Oh ben mince, le cake que nous nous apprêtions à manger va être perdu ». Ça va les gars, vous ne risquez pas de nous faire de l’hypertension au  moins !

Les disparitions ne les touchent pas, ils s’y résignent passivement et, sauf exceptions, ne regrettent rien ; et bien que certains contreviennent aux ordres du régime, ils ne cherchent à aucun moment à s’insurger contre son absurde répression. Du coup, j’ai eu du mal à voir où l’auteur voulait en venir avec sa fable.

Après en avoir parlé avec Lili qui m’avait offert ce livre, nous en avons conclu qu’il s’agissait là peut-être d’un certain état d’esprit japonais (sans vouloir non plus tomber dans le bas étage du cliché, et donc avec toutes les limites que comporte une généralisation hâtive) : ce côté zen qui apprend à ne pas souffrir des désagréments petits ou grands, cette forme de soumission au pouvoir. Et que cela heurtait notre mentalité occidentale habituée à râler réclamer des droits individuels et des libertés. J’ai fait le parallèle avec L’aveuglement de José Saramago, livre lu il y a bien longtemps et dont je ne me rappelle que vaguement, mais où les personnages s’interrogeaient beaucoup plus sur les raisons et les conséquences de leur perte du sens de la vue.

Ceci explique peut-être pourquoi, après avoir lu les trois quarts du bouquin au mois de mai, j’ai ressenti le besoin « vital » d’aller m’ébattre vers d’autres contrées livresques avant de revenir finir le bouquin en ce mois de septembre (après tout, l’automne aussi est le symbole de la perte : chute des feuilles et tutti quanti !)

« La disparition des calendriers signifie que l’on ne peut pas déchirer de feuille à la fin du mois. C’est-à-dire que l’on peut toujours attendre, il n’y aura plus de nouveau mois pour nous. Le printemps ne viendra pas, vous savez. »

Ce livre m’a tout de même fascinée à certains égards : ses images poétiques, son rythme lent, ses thèmes crépusculaires et ambigus agissent peut-être de façon sous-jacente, ce qui fait que je ne l’ai pas laissé tomber au bout de 20 pages.

Je vous conseille le très beau billet de Lili sur ce livre qui approfondit la réflexion sur l’existence quotidienne en régime totalitaire.

Et pour filer le thème insulaire, l’inoubliable Laurent Voulzy qui chante « ce sentiment de solitude et d’isolement » :

« Cristallisation secrète » de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino, Babel, 2009, 374 p.