L’homme de la montagne

« Été 1979. J’avais 13 ans et deux mois, et je venais de terminer ma cinquième. Je n’avais pas d’amies intimes, mais j’aimais ma sœur plus que tout au monde, juste avant mon père. J’étais aussi amoureuse de Peter Frampton et de John Travolta, et je voulais être écrivain quand je serais grande. Ou bien espionne internationale, ou peut-être la première femme pilote de course. J’avais lu, quatre fois, le Journal d’Anne Frank, cornant les pages qui parlaient de sexualité et de sa colère envers sa mère, et je tenais moi-même un journal, sauf qu’au lieu d’y raconter des faits vrais, j’inventais des histoires avec deux thèmes principaux : de tragiques histoires d’amour et de folles aventures dans des pays que je découvrais grâce au National Geographic. » (p. 58)

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Il est des livres qui nous font respirer plus au large, une bouffée d’air pur et piquant. C’est le cas de ce merveilleux roman de Joyce Maynard qui évoque la vie de deux sœurs, jeunes adolescentes dans la Californie des seventies. Le récit à la première personne prend le temps de revenir sur l’enfance de Rachel, 13 ans, et sa petite soeur Patty, 11 ans, qui ont la chance (et la malchance) de vivre au pied des monts Tamalpais, au nord de San Francisco, dans ce qui est une formidable réserve naturelle au bord de l’océan Pacifique. Vous la sentez déjà, cette brise marine parfumée aux herbes, chatouiller votre nez de lecteur ? Bercé par la bande-son de ces années-là (Carpenters, Knacks, Leonard Cohen, Dolly Parton…), le récit m’a captivée dès les premières lignes. Il prend le temps de musarder, se raconte au ras de l’adolescence, ce temps des premiers émois amoureux et de l’imagination débridée, celle de Rachel surtout, qui entraîne Patty dans d’extraordinaires équipées sauvages dans « la montagne ».

Grandes gamines poussées comme des herbes folles, élevées aux boîtes de soupe Campbell par une mère neurasthénique, choyées par intermittence par un père italo-américain qu’elles adorent mais qui a délaissé le foyer, elles ont la chance extraordinaire de vivre leurs aventures en toute liberté, sans horaires fixés, et comme bon le leur semble – un fait qui semble déjà exceptionnel dans les États-Unis des années soixante-dix (sans parler d’aujourd’hui). Rachel et Patty, elles, n’ont pas la télé car leur mère ne peut payer la redevance ; elles la regardent donc en cachette depuis dehors, à travers la baie vitrée des living-rooms du voisinage, inventant les dialogues qu’elles n’entendent pas. C’est une activité qu’elles nomment « télé-plein air » ! C’est sur un de ces écrans muets qu’un soir elles voient apparaître le visage de leur propre père, l’inspecteur Torricelli. Il intervient à la télé en tant que responsable de l’enquête policière sur l’assassinat d’une jeune fille dont le cadavre a été découvert dans les monts Tamalpais, précisément le terrain de jeu favori de ses deux filles. Rachel se met en tête d’aider à tout prix son père dans son enquête, ce père-héros qui lui fait gagner un prestige inédit dans la cour de l’école. Une tragédie en plusieurs actes s’enclenche alors, qui ne laissera indemnes ni l’inspecteur, ni ses deux filles chéries. Une fois adulte, Rachel revient sur cet épisode traumatique de sa vie.

Inutile de dire que j’ai eu le coup de cœur pour ce roman. Il a suscité en moi de nombreux sentiments contradictoires : tendresse, malaise, rire, mélancolie… Comme tous les bons romans il ne se contente pas d’explorer un seul thème, mais fait jaillir d’une histoire marquante tout un tas d’étincelles, comme d’un silex : la sublime relation entre les deux sœurs, « l’hymne à l’adolescence, à ses outrances et à ses rêves » (comme le dit la 4e de couverture), la figure du père aimée et idéalisée, la pression du groupe au collège, les premières grandes désillusions, l’art de raconter des histoires, la poétique chorégraphie du basket-ball…

La mère pâtit de la surexposition flamboyante du père et de ses filles, très effacée, peu travaillée. Dommage car elle est sympathique pourtant cette ex-Mme Torricelli, dactylo qui aurait voulu aller à l’université et qui compense en squattant la bibliothèque municipale d’où elle rapporte tout un tas de livres (notamment un recueil de Sylvia Plath) qu’elle lit dans sa chambre en fumant des cigarettes. En échange de quoi elle fiche une paix royale à ses filles, même avec un tueur qui rôde dans la montagne au pied de chez elle… Je dois avouer que ça m’a fait travailler du chapeau, moi qui suis mère de deux petites filles (plus jeunes certes) : faut-il être une mère comme Mme Torricelli, libérale, limite distante, ou une helicopter-mom envahissante, ne lâchant son gamin que devant la porte d’entrée de l’école ou du cours de poterie ???

Seule la fin, un peu expéditive, ne m’a pas paru à la hauteur du reste. Un peu facile, elle rompt l’équilibre délicat, les émotions à fleur de peau, les sentiments tout en retenue de la partie « adolescence ». Mais qu’importe.

Bref, un coup de cœur. Merci au blogoclub, à Florence et vive le mois américain qui débute !

« L’homme de la montagne » de Joyce Maynard, traduit par Françoise Adelstain, Philippe Rey, 2014, 320 p.

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Monsieur le curé fait sa crise

Mes amis, je vous le dis, si j’ai réussi à publier cette semaine c’est un vrai miracle. Nous sommes en effet en partance pour le pays du fromage troué, autant vous dire que nous avons la tête dans la paperasse et les cartons quoi. Mais comme je suis hyper consciencieuse addict à mon blog (dixit le Basque), voici un billet assez typé « Versailles » je vous l’accorde, mais c’est ma ville justement et je vais la quitter dans peu de jours, donc c’est ma manière de lui dire adieu…

Dans la paroisse de Sainte-Marie-aux-fleurs, tout part en cacahuète. Les dames de la déco se chamaillent ; les cathos soixante-huitards trouvent le curé trop tradi, quand les cathos manif-pour-tous le trouvent trop laxiste. Les divers clochers rassemblés sous la même « entité pastorale » tirent à hue et à dia. Le pompon est atteint quand deux pétitions circulent contre l’abbé Benjamin Bucquoy et qu’il découvre une matière bien peu ragoûtante répandue au fond de son confessionnal… Alors quand un jeune et brillant confrère lui annonce qu’il a obtenu le poste qu’il convoitait depuis longtemps au séminaire diocésain, l’abbé Bucquoy décide tout bonnement de disparaître de la circulation…

« Mais où est-il donc passé ? se demande anxieusement Mme Basile juste avant de s’endormir, tout en laissant couler son dentier dans un verre où frétille un comprimé de Paxodent. C’est un brave prêtre. Je ne le vois pas se faire sauter la cervelle. Ni courir les filles. Il finira bien par revenir. À mon avis, ce n’est qu’une petite fugue… Sainte Vierge, ramenez-le-nous ! » (P. 59).

Publié aux mêmes éditions que Les pieuses combines de Réginald, l’opus de Jean Mercier rassemble les mêmes ingrédients : en faisant rimer catholique avec humoristique, ce roman veut rire des travers contemporains des cathos et des autres, tout en délivrant un message positif sur la religion – ce qui n’est pas rien dans une société où l’on se méfie énormément de tout ce qui est religieux, de quelque bord que cela soit.

Mais la crise de Monsieur le curé ne l’empêche pas de nous distiller en plus quelques leçons de théologie entre deux répliques drolatiques. Et il lève le voile sur la situation des prêtres en France aujourd’hui : obligés de s’ajuster à des territoires pastoraux très larges du fait du manque de confrères, écartelés entre l’administratif, la réunionite, et les exigences contrastées de leurs fidèles, de leur évêque et de l’opinion publique, on n’y pense pas forcément mais oui, les hommes de Dieu aussi font des burn-outs (comme tous ceux qui se dévouent corps et âme sans compter, qu’ils soient salariés, profession de soin ou parents : Maman BCBG, j’ai pensé à toi 😘).

Journaliste à l’hebdomadaire chrétien La Vie, Jean Mercier connaît bien la question pour avoir publié une enquête sur le célibat des prêtres, sujet ô combien polémique on le sait (mais pas traité ici, faudrait un roman tolstoïen pour ça). Tout consacrés à Dieu qu’ils soient, les prêtres sont aussi des hommes avec leurs failles et leurs fragilités. Mais à travers la figure de l’abbé Benjamin Bucquoy, l’auteur a le mérite de ne dresser un portrait ni misérabiliste, ni idéalisé des prêtres, juste humain avec ce petit supplément d’âme rien qu’à eux. Bref, ce portrait a eu le don de me toucher. Avec la limpidité d’une parabole biblique, il montre que c’est à la faveur de nos crises intérieures que Dieu se fraie une voie – et une voix.

Ceux qui, comme moi, sont de la maison, riront du portrait des piliers de sacristie, des petites manies cathos gentiment épinglées, et des prises de tête autour de l’enseignement du catéchisme (qui ressemblent tellement à celles autour des programmes de l’Éducation Nationale !). J’ai reconnu, je crois, le portrait d’une célèbre spécialiste de la modernité religieuse de l’EHESS. Il doit y avoir d’autres clins d’oeil cachés de ce genre. Et franchement c’est-y pas la classe de connaître l’un des destinataires de la dédicace, un blogueur que je suivais dans le temps ?

Et les autres ? Ceux qui ne se sentent pas faire partie de la sphère catho, qui sont plutôt côté parvis, voire pas croyants du tout ou complets indifférents, peuvent-ils lire ce roman ? Évidemment, vous vous passerez de ma permission. Comme de mon conseil d’ailleurs, je ne surestime pas ma qualité de prescriptrice. Mais je pense que c’est suffisamment humoristique, bien ficelé et court pour plaire à pas mal de monde. Après tout, les histoires de curé ne sont pas que destinées aux croyants ; Don Camillo et Léon Morin, prêtre, en savent quelque chose (autant avec la belle gueule de Bébel qu’avec la trogne de Fernandel !).

Après, on adhère ou pas aux convictions qui sont exposées sous la couche d’humour. Mais pas besoin d’avoir peur d’être happé par les rets d’un « prosélytisme » rampant (avertissez-moi quand même si cette lecture vous a convertis hein !😉).

Mention spéciale au nom du personnage Enguerrand Guerre 😂.

Et une virée rigolote dans un EHPAD de vieux prêtres :

« Du haut de ses soixante-quinze ans, soeur Marie-Eulalie veille, main d’acier dans un gant de téflon, sur le destin de la maison Saint-Joseph et de ses quarante-huit pensionnaires. Dans sa longue carrière d’infirmière, cette religieuse de l’ordre des oblates de la Sainte Épine a dirigé une kyrielle de dispensaires dans le monde entier. Tous les résidents la vénèrent et, avec une sainte déférence, les prêtres l’appellent entre eux leur « maîtresse femme ». Quand l’un de ses pensionnaires rechigne, pudeur sacerdotale oblige, à exposer son arrière-train pour une inéluctable piqûre, elle s’exclame, telle une Sarah Bernhardt dans l’Aiglon : « Mon Père, rassurez-vous, j’ai vu les fesses du monde entier. Les vôtres ressemblent sûrement à celles de Notre Seigneur. Sauf qu’il les avait plus rebondies que vous, rapport à sa jeunesse… » Pour autant, personne n’oserait imaginer que la pieuse soeur Marie-Eulalie se soit vu révéler cet aspect de l’incarnation du Christ dans une vision mystique. »

Et : « Le doyen des résidents, le père Hubert Bivort, a cent onze ans. Il a été ordonné en 1936, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Dire sa première messe sous Léon Blum, ça pose son homme, tout de même… Il a été résistant pendant la guerre, puis déporté dans un camp de la mort. Il a encore tout son haut, mais plus son bas. Peu après ses cent ans, il a fallu l’amputer de ses deux jambes, rongées par la gangrène : « Au moins, je ne risque pas d’aller courir les filles ! » (P. 159)

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier, éd. Quasar, 2016, 174 p.

La mort lente de Luciana B.

Pour m’arracher à l’univers très immersif d’Elena Ferrante (cf. mon précédent billet), il me fallait quelque chose de fort différent à lire, un antidote en quelque sorte. Et j’ai eu le pot de tomber juste en empoignant ce roman relativement court de Guillermo Martínez (après un semi-échec il est vrai, un livre pourtant prometteur sur Frida Kahlo qui m’est tombé des mains). Un jouet pour l’esprit : tel est ce « polar » inclassable, limpide comme le cristal, ouvrant de multiples portes, et jouant avec les limites de notre raison raisonnante.

Dix ans après avoir travaillé pour Kloster, le mystérieux écrivain de romans noirs, il ne reste plus rien de la jeune, belle et allègre Luciana. Terrée chez elle, paranoïaque, elle est obsédée par une idée fixe : celle d’être au coeur de la spirale d’une vengeance implacable. Ses êtres les plus chers sont mort au fil des ans de mort violente, et elle y voit l’oeuvre d’un seul et même assassin restant savamment dans l’ombre. Le problème c’est qu’elle est la seule à le penser. Au bord du désespoir et de la folie, elle a recours à la seule personne susceptible de l’aider, le narrateur, lui-même écrivain.

Avec sa capacité à créer une histoire bien charpentée à partir de concepts poussés à leur extrémité, Guillermo Martínez est incontestablement influencé par Borges, son illustre compatriote. L’histoire tourne en effet autour de la notion de hasard, ce qui permet de tout remettre en question n’est-ce pas ? Y compris le postulat de Luciana : s’agit-il vraiment de crimes prémédités par un justicier comme elle le pense, ou d’accidents regrettables qui l’ont brisée psychologiquement ? Le narrateur lui-même, à travers une subtile mise en abyme, est-il totalement fiable ?

Nul hasard dans cet héritage borgesien : l’auteur a une formation en mathématiques et a écrit un essai sur… la fascination de Borges pour l’activité préférée de messieurs Pythagore et Thalès. Il lui fait d’ailleurs un petit clin d’oeil avec la « loterie de Babylone ».

Mais je ne voudrais pas faire fuir les allergiques aux chiffres et aux calculs de probabilités ! C’est même le grand talent de l’auteur de nous scotcher à ce récit tendu, nerveux et plein de suspense, dans un Buenos-Aires fantomatique. L’histoire tragique de Luciana (le supplice chinois de croire que la mort est imminente sans savoir quand elle va frapper) permet aussi de réfléchir à la façon « juste » de se rendre justice, à la figure de l’écrivain démiurgique et à sa capacité à modeler le réel. Kloster m’a parfois fait penser à Stanislas Cordova, le cinéaste à la réputation démoniaque créé par Marisha Pessl dans « Intérieur nuit« .

Et à la fin, quelle est la clé du mauvais sort s’acharnant sur Luciana ? Quelque soit l’explication que l’on préfère, on ne peut se départir d’un sentiment de doute et de malaise ! Au passage, vous apprendrez un détail vraiment curieux sur Henry James, qui le rapproche de façon inédite du Horla de Maupassant !

L’avis de Cléanthe qui m’a donné envie de lire ce livre il y a quelques années.

« La muerte lenta de Luciana B. » de Guillermo Martínez, ed. Destino, 2007.

« La mort lente de Luciana B. » de Guillermo Martínez, traduit par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont, 2011.

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Catégorie Argentine

Le nouveau nom

Je me suis enfin lancée dans la suite de L’amie prodigieuse, cette saga italienne à succès que j’avais tant aimé découvrir. Le livre patientait depuis des mois dans ma bibliothèque. Phénomène PAL. En juillet c’était le bon moment, sous le soleil, pendant des vacances en Italie justement. Malgré ma méconnaissance de la langue de Dante, l’environnement acoustique collait. J’ai plongé dedans et n’en suis sortie qu’à bout de souffle, la tête et le coeur aspirés par les personnages, leurs vies à la dure et le quartier napolitain où l’on avait suivi leur enfance dans le premier tome. Il m’a fallu deux jours de décompression pour commencer une nouvelle lecture. Preuve que ce roman n’a pas usurpé son statut de best-seller mondial, et cela me rend soudain très reconnaissante envers l’industrie du livre qui permet au plus grand nombre de s’autoriser de tels voyages !

On reprend l’histoire là où on l’avait laissée. Au printemps 1960, Lila, 16 ans, s’est mariée avec Stefano l’épicier enrichi. Son joli conte de fée s’achève le soir de la noce, quand elle comprend que son mari l’a trahie en s’alliant aux frères Solara qu’elle déteste. Sa vie conjugale devient un enfer, malgré le nouvel appartement doté d’un confort moderne inenvisageable dans son ancien quartier. Mais Lila, fidèle à sa réputation de rebelle, emploie sa vive intelligence à résister à sa nouvelle condition par tous les moyens. Lenú la narratrice poursuit une voie bien différente, plus obscure, celle des études au lycée où à force d’efforts méritoires elle se hisse à la première place, contredisant la fatalité de son milieu, où très rares sont ceux qui dépassent le primaire.

Ce deuxième tome intensifie la narration, se concentrant sur l’écheveau des relations du groupe d’amis qui accèdent à l’âge adulte et cherchent tous à se faire une place au soleil, quitte à empiéter sur celle des autres. L’insouciance de l’enfance est révolue. Elena Ferrante resserre le regard sur la problématique des oppositions entre classes sociales. Tel un Émile Zola italien, elle montre que même dans un quartier populaire, de subtiles différences délimitent ceux qui s’en sortent, par leurs mérites ou leurs magouilles, et ceux qui restent enfoncés dans la misère, pauvres veuves ou malchanceux, et dépendent des premiers pour manger. Il s’en faut parfois d’un cheveu pour basculer d’un niveau à l’autre, ce qui est une caractéristique de la pauvreté. Ferrante démonte les combines de chacun, la fierté à vif ou la folie engendrées par des rapports de force exacerbés. C’est un monde où tout le monde insulte tout le monde à grands cris, ses fournisseurs comme ses plus proches parents, et cela semble normal.

« Dans l’inégalité, il y avait quelque chose de beaucoup plus pervers, et maintenant je le savais. Quelque chose qui agissait en profondeur et allait chercher bien au-delà de l’argent. Ni la caisse des deux épiceries ni même celle de la fabrique ou du magasin de chaussures ne suffisaient à dissimuler notre origine. Et quand bien même Lila prendrait dans le tiroir-caisse encore plus d’argent qu’elle n’en prenait déjà, quand bien même elle en prendrait des millions, trente ou même cinquante, elle n’y arriverait toujours pas. Ça, moi je l’avais compris, et il y avait donc enfin quelque chose que je savais mieux qu’elle : je ne l’avais pas appris dans ces rues mais devant le lycée, en regardant la jeune fille qui venait chercher Nino. Elle nous était supérieure, comme ça, sans le vouloir. Et c’est ce qui était insupportable. » (p. 165)

Sous ses dehors sages, Lenú est le personnage le plus transgressif finalement : descendante d’une lignée « de paysans analphabètes », une fille qui plus est, elle ose se confronter aux tenants de la culture savante pour qui tous les attributs du savoir – et du savoir-vivre – sont naturels. Parler italien sans accent, savoir se comporter en société, c’est pour elle comme une langue étrangère à dominer – au sens littéral puisque sa langue maternelle est le dialecte napolitain – sans jamais espérer en saisir toutes les subtilités. Il y a de l’Annie Ernaux dans ce parcours de bonne élève, de transfuge de classe, honteuse de son milieu d’origine, mal à l’aise face à ses amis bourgeois, partout en décalage, téméraire malgré elle, désireuse d’être naturalisée dans une forme de patrie intellectuelle qui seule ne regarde pas ses origines. Son personnage s’aiguise dans ce tome, fait preuve de plus de volonté propre, d’autonomie, malgré ses fragilités identitaires qui la rendent plus accessible que Lila.

« Oui, c’est comme ça, j’ai trop peur, et c’est pourquoi je souhaite qu’on en finisse au plus vite et que les êtres peuplant mes cauchemars viennent dévorer mon âme. » (p. 383)

Mais on ne peut concevoir Lenú sans Lila, et inversement. Les deux amies se « cannibalisent » symboliquement, chacune se nourrissant de ce que l’autre a de plus cher pour se tailler sa place dans un monde où les femmes comptent pour quantité négligeable et sont asservies à leurs hommes. Lila, devenue Mme Carraci, son « nouveau nom » qui l’emprisonne, se convertit en l’incarnation de la condition féminine dans un milieu populaire du Naples des années soixante. Il est significatif que le récit s’attache beaucoup plus à décrire son corps dans ce tome que ses prouesses intellectuelles, bien qu’à plusieurs occasions celles-ci affleurent et nous rappellent la multiplicité prodigieuse de ses dons. Elle est toujours autant fascinante, aux yeux de Lenú comme des nôtres ! Mais tout chez Lila est voué à un éternel cycle de création/destruction. Comme le Vésuve aperçu de sa cuisine, la jeune épouse condense la colère antique des femmes de son quartier pour la recracher contre son entourage oppresseur à divers degrés. Ce qui n’empêche pas les autres femmes de la détester cordialement, y compris Lenú parfois. Elle est trop « méchante » pour une femme, ne respecte aucune règle et n’en fait qu’à sa tête.

« … depuis l’enfance, nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer, alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. » (p. 67)

*** Ouverture d’une parenthèse spoil *** Le nouveau nom, c’est peut-être aussi celui qui est imprimé sur la couverture du roman écrit par Lenú, qui transcende le nom de la fille de l’humble portier de mairie. Symétriquement, elle accède à la fin du récit à la reconnaissance mondaine tandis que Lila dégringole l’échelle sociale. *** Fermeture de la parenthèse spoil ***

« Oui, c’est Lila qui rend l’écriture difficile. Ma vie me pousse à imaginer ce qu’aurait été la sienne si mon sort lui était revenu, à me demander ce qu’elle aurait fait si elle avait eu ma chance. Et sa vie surgit constamment dans la mienne… » (p. 446)

Politiquement, le système est dominé par la rivalité entre communistes et démocrates-chrétiens, avec les socialistes au milieu ; dans la rue les jeunes communistes et les jeunes fascistes se font le coup de poing tandis que les étudiants gauchistes parlent Révolution, Planification, ouverture au centre. Mais aucun de ces mots ou de ces actes ne semblent avoir une quelconque incidence sur la vie du quartier de Lila et Lenú. Ce sont deux mondes qui se côtoient et se mêlent très peu, malgré la militance communiste de Pasquale ou les efforts de Lenú pour avoir l’air dans le coup face à Nino, son « crush » de toujours. À la fin du deuxième tome, nous avons atteint la veille du mai 68 italien, le calme avant la tempête.

Et puis il y a cette parenthèse enchantée au milieu du récit, l’été à Ischia. Les deux amies y passent des vacances pour des raisons toutes sauf légères. Et pourtant on bascule dans un moment hors du temps, solaire, très dolce vita, où l’amour et la jeunesse tressent des couronnes de fleurs sur le front d’une passion aussi surprenante que dérangeante. Fougue, arrangements secrets et déchirements sont de la partie et nous mettent des papillons dans le ventre à nous aussi ! (Oui je parle au nom de tous les lecteurs).

« C’est seulement dans la perspective d’un amour irréalisable que le baiser qu’il lui avait donné dans la mer commença à sortir de l’indicible.  » (p. 314)

Alors certes, les heurs et malheurs (surtout ces derniers) des personnages ont parfois mis mes nerfs à rude épreuve, certes la narration a une luxuriance quasi suffocante, et certes il y a des défauts de traduction, mais vous l’aurez compris, cette lecture est un coup de coeur magistral, et je ne sais ce qui me retient de filer fissa mettre la main sur le troisième tome, si ce n’est le désir de faire durer le plaisir de cette saga magnifique (et magnétique, comme me le suggère le traducteur de ma tablette, qui pour une fois n’est pas à côté de la plaque !)

« Le nouveau nom » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio Gallimard, 2016, 623 p.

Sauveur & Fils saison 1

Résultat de recherche d'images pour "sauveur et fils saison 1"Marie-Aude Murail faisait partie des auteurs chouchous de mes récrés passées au CDI, mais depuis mes 14 ans j’avais cessé de la lire (depuis que la cour de récré avait des attraits plus puissants que les livres du CDI). Jusqu’à ce que je vois fleurir sur les blogs des billets élogieux sur cette nouvelle série « Sauveur & Fils ». Moi qui ne lis jamais de littérature jeunesse, j’ai été piquée par la curiosité (une drôle de bébête celle-là, veuillez m’en croire) ! D’ailleurs, ce phénomène de la littérature jeunesse qui est lue par des « vieux », fait plus que m’intriguer. Aurait-on besoin de fuir le monde des adultes ? Mais ce roman-ci ne fuit pas la réalité, il la nimbe juste d’une aura d’humour et de tendresse.

Quézaco ? Sauveur, c’est le prénom de Sauveur Saint-Yves, un psychologue d’Orléans originaire de la Martinique, et père veuf d’un petit Lazare de 8 ans. Côté rue, les patients entrent par la porte principale dans la maison de Sauveur qui y a installé son cabinet. En consultation, fidèle à son prénom, il tente d’apporter des solutions aux problèmes rencontrés par les jeunes Margaux, Ella, Cyrille, Marion, Lucile, Gabin et leurs parents désemparés, pratiquement tous séparés. Côté jardin, il y a la porte de la véranda où rentre Lazare après l’école et qui se retrouve bien souvent seul pour faire ses devoirs (d’où l’arrivée du hamster qui orne la page de couverture). Entre ces deux mondes, il y a une porte vitrée qui ferme mal et qui permet à Lazare d’écouter les consultations de son père. Et comme le dit très bien la 4e de couverture, « à toujours s’occuper des problèmes des autres, Sauveur oublie le sien [de problème mais aussi de fils, ai-je envie d’ajouter]. Pourquoi ne peut-il parler à son fils de sa maman morte dans un accident ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré la photo de son mariage ? »

Alors voilà, je l’ai lu d’une traite ce roman. C’est vrai que j’ai été tout de suite embarquée, comme le jeune Lazare, dans la vie de ces patients en mal-être, émue de leurs galères comme de leurs victoires, amusée par l’humour affleurant sans cesse, notamment chez Sauveur pour qui le coup de cœur est immédiat. Pensez donc : grand, baraqué, une voix de velours, un flegme à toute épreuve, une ou deux pincées de mystère… je suis totalement acquise à sa cause, comme les mères de famille du roman 😉

La virtuosité de M.-A. Murail, que je retrouve bien là, c’est de capter aussi bien les naïvetés d’une classe de CE2 et de leur maîtresse de bonne volonté, que les difficultés des adolescents d’aujourd’hui, confrontés aux trop grandes attentes de leurs parents, à la pression de la mode et du regard de leurs pairs, aux pulsions autodestructrices, à l’attraction des écrans… Murail fait un sans-faute, sans aucune balourdise d’adulte-essayant-de-faire-djeune, mais sans escamoter les problèmes de fond. Tout est finement mis en scène, jusqu’à l’impact de certains événements récents sur la psyché de certains (l’histoire commençant le 19 janvier 2015…). Une telle acuité du regard, une telle prise avec la société telle qu’elle est (dont elle reprend les codes, y compris dans sa structure narrative qui rappelle celle des séries, avec des épisodes calqués sur les semaines du calendrier) est vraiment époustouflante.

Les dialogues sont ciselés comme toujours chez cette romancière, voltigeant entre ses personnages pour qui elle nourrit une affection amusée. Les consultations psychologiques de Sauveur – le psy qu’on rêve tous d’avoir – peuvent servir d’exutoire, je pense, à certains lecteurs. Les messages didactiques à caractère « sociétal » incarnés par certains personnages ne gâchent pas pour autant le pur plaisir de la narration. J’ai regretté simplement l’absence totale de parents unis et rassurants dans cette histoire, mais peut-être que les problèmes de leurs enfants auraient eu moins d’impact sur le lecteur ? Je me pose néanmoins la question de la représentation très fragilisée que l’auteur fait des parents d’aujourd’hui et qu’elle évoque dans une interview ici.

Le racisme est également évoqué par touches de façon sous-jacente, Sauveur étant noir et son fils métis. Murail ne juge pas et se contente de montrer la force de certains préjugés ancrés dans les mentalités depuis des générations. C’est encore une belle trouvaille narrative, ce psy martiniquais en butte au racisme non-dit en métropole et aux moqueries de ses compatriotes martiniquais qui le taxent de « Bounty » et de « négropolitain » : elle permet d’humaniser son personnage, évitant l’écueil du psy trop lisse. Elle dramatise également l’histoire, apportant la dose de tragédie qui fait le fond de sauce des bons récits. Le voyage de « Sauveur & Fils » à la Martinique en forme de « retour au pays natal » (spéciale dédicace Aimé Césaire) est un point d’orgue : les descriptions y sont saisissantes de naturel, entre couchers de soleil carmins, « ravets » qui cavalent sous des lits coiffés de moustiquaires, et « garden-parties » familiales à Fort-de-France. Je m’y suis crue et ai instantanément rangé un nouveau projet dans mon agenda mental : me rendre aux Antilles !

Malgré des dénouements parfois un peu faciles (le roman est quand même avant tout destiné aux ados), j’avoue m’être laissée totalement séduire par l’histoire, et je signe pour la saison 2 , les yeux fermés comme une enfant 😉

« Sauveur & Fils saison 1 » de Marie-Aude Murail, L’école des loisirs, 2016, 329 p.

Les avis enthousiastes de Jérôme, George, Saxaoul