Six nouvelles de Virginia WOOLF

G01268Il y a quelques temps, Florence m’a proposé la lecture commune d’un joli recueil de nouvelles de Virginia Woolf qui vient de paraître chez Folio sous le titre « Rêves de femmes ». J’ai sauté sur l’occasion de lire des récits courts de la dame, tant j’avais apprécié ceux écoutés en podcast. Accessoirement, c’est une jolie manière de s’initier aux écrits de Woolf pour ceux à qui elle fait peur : le recueil est très mince, d’un prix minime, et il comporte des notes éclairantes de la traductrice Michèle Rivoire.

Au début du recueil, un court essai de Virginia Woolf sur le thème faussement simple « des femmes et du roman » articule la façon dont les femmes sont représentées dans la fiction, et la littérature qu’elles écrivent. Elle pointe des idées qu’elle développera dans « Une chambre à soi ».

« … non seulement les femmes se prêtent moins aisément à l’analyse que les hommes, mais ce qui fait leur vie échappe aux méthodes habituelles par lesquelles nous examinons et sondons l’existence. » (Et donc Virginia va employer des moyens narratifs nouveaux pour parler des femmes).

« Rêves de femmes » est un joli titre. Vu que nous sommes au début de la semaine du Bac, arrêtons-nous sur les deux termes : ‘rêves’ et ‘femmes’. Qui mieux que Virginia Woolf pouvait décrire les rêves, les désirs et les épanchements des femmes ? Qui mieux qu’elle pouvait traduire la soif des femmes de son époque d’être et d’avoir plus que la quote-part qui leur est concédée dans une société dominée par les hommes ? Car les rêves des femmes qui affleurent dans ces nouvelles sont de deux natures : songerie et idéal personnel (et voilà ma problématique !).

Tamara de Lempicka, Jeune fille en vert (1930)

Du côté de la songerie, il y a la première nouvelle du recueil : « Un collège de jeunes filles vu de l’extérieur ». Elle commence à la nuit, dans le calme apparent d’un sage pensionnat. C’est le moment propice pour libérer toute une fantaisie d’images, de souvenirs et d’émotions émanant de la jeune Angela. Au milieu des rires étouffés et des bribes de conversations de pensionnaires censées dormir, elle se remémore une scène qui l’a bouleversée… Nous sommes placés au centre du carrousel de pensées vagues qui tournoient autour de l’insomniaque, jusqu’à la fixation sur le souvenir qui tient le sommeil à distance. Il faut se laisser porter sur les ailes de ce texte poétique sans chercher à tout maîtriser.

« … et Angela, absolument incapable de rester tranquillement assise, le coeur comme dévasté par une tempête, se mit à faire les cent pas dans la pièce (témoin de la scène), bras tendus pour soulager cette fièvre, cette stupeur qui l’avait saisie quand s’était incliné l’arbre miraculeux, un fruit d’or à la cime – ne lui était-il pas tombé dans les bras ? » (p. 29)

« Dans le verger » appartient aussi au sens premier du mot « rêve » puisque « Miranda dormait dans le jardin… » Les choses qui l’entourent la traversent comme si tout s’interpénétrait : rayons du soleil, brise, arbre, cloches, écoliers qui répètent leurs tables de multiplication… Quand brusquement son rêve s’arrête. Mais était-elle vraiment endormie ? N’était-elle pas plongée dans une sorte d’extase, dans un état de demi-sommeil ? L’auteure excelle à nous faire voir la face cachée de la conscience.

« (« Oh, je vais être en retard pour le thé ! » s’écria Miranda), et les pommes reprirent aussitôt leur place contre le mur. » (p.59)

Les quatre autres nouvelles interprètent le rêve comme désir subversif de chose proprement à soi qui ne serait pas définie par les hommes ou la société (même s’il est difficile parfois de séparer le rêve-rêverie, du rêve-désir). Avec beaucoup d’humour, l’auteure démasque les hypocrisies sociales et l’écart entre réalité et préjugés.

« Une société » est le récit picaresque d’un club de jeunes femmes qui décident d’enquêter sur les fondements supposés de la supériorité masculine qu’elles ont intégré malgré elles dans leurs schémas mentaux. Armée, université, clubs, science, littérature, politique, aucune sphère masculine de l’époque n’échappe à leurs regards aiguisés. Et puis certains événements font revoir les ambitions de certaines… Un récit empreint d’un féminisme joyeux et impertinent.

« N’est-ce pas nous qui les élevons ainsi, depuis la nuit des temps, les nourrissant et assurant leur confort afin qu’ils puissent être intelligents à défaut d’autre chose ? C’est notre faute ! » (p. 52)

« Moment d’être : ‘Les épingles de chez Slater ne piquent pas' » décrit une sorte de contemplation intérieure provoquée chez une jeune femme par une phrase anodine de sa professeure de piano. Elle suscite une exploration par petites touches de la personnalité mystérieuse de cette professeure célibataire, et parvient à révéler tout en finesse une vie vécue en-dehors des normes sociales.

« L’espace d’un instant, tout parut transparent à ses yeux, comme si, au-delà de Miss Craye, Fanny Wilmot apercevait la source d’où son être jaillissait en pures gouttes d’argent. » (p. 70)

Je rejoins Florence (l’intérêt de publier mon billet en retard) sur le fait que « Lappin et Lapinova » est le conte cruel d’un couple de jeunes mariés, pris dans les rets d’une fiction infantile. Les désillusions du mariage sont ainsi abordées par Virginia (qui s’en est fait une spécialité).

« ‘Prise au piège, dit-il, tuée’, et il s’assit pour lire le journal. » (p. 85)

Et de fait, « Le legs » qui clôt le recueil montre qu’on peut fortement s’illusionner sur les apparences de son propre mariage. C’est une nouvelle différente des autres, plus classique avec ses personnages semblant sortis d’un théâtre et sa chute fracassante. Presque une mini-intrigue à la Agatha Christie !

« Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre. » (p. 86)

Un régal que de picorer ces textes courts et lumineux, reflétant chacun les différentes facettes d’une même agathe !

Filez voir le billet de Florence avec qui j’ai fait cette lecture commune. (Et qui est-ce qui a loupé le jour de la publication qu’elle avait elle-même fixé ? C’est Bibi ! :/ )

L’image contient peut-être : 1 personne, bébé et texteDeuxième participation au mois anglais, pour le jour « Vintage Classics » (so chic, isn’t it?)

« Rêves de femmes » de Virginia Woolf, Folio classique, 2018, 144 p.

Publicités

Embrouille, de Chico Buarque

Chico Buarque n’est pas seulement le fils chéri de la chanson brésilienne depuis plus de 50 ans. C’est aussi un héraut de la liberté, un fin poète, et un romancier.

Image associée

« Embrouille », c’est le récit à la première personne d’un homme dont on ne connaît pas le nom, tout comme les personnages qu’il croise sur son chemin ne sont pas autrement nommés que « ma soeur », « mon beau-frère », « mon ex-femme », « mon ami », « l’homme », « la maigre », « l’indienne », « les motards », etc.

Image associée

Réveillé un matin par un homme qui sonne à sa porte et qu’il observe par l’œil de bœuf sans lui ouvrir, il se prend à fuir sans but précis à travers la ville et à battre la campagne, tel une boule de billard renvoyée d’un bout à l’autre du tapis, mise en mouvement par des forces extérieures, lisse et sans aucune aspérité. En proie à des songes vagues, il se meut dans un monde un peu flottant, comme s’il observait de loin les événements parfois fâcheux ou déconcertants qui s’abattent sur lui, ou les pulsions qui le saisissent. C’est l’homme sans qualités, le personnage qui a un point de vue externe autant sur lui-même que sur les autres, le quidam qui ne connaît de lui que ses sensation les plus basiques (la faim, la fatigue, la douleur, la peur, le plaisir).

Ou alors les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord ? Y a-t-il un plan caché, des intentions sous-jacentes dans les déambulations du narrateur ? (Ce qui expliquerait pourquoi il s’acoquine avec une bande de malfrats ?)

« Pour moi il est trop tôt, je me suis couché à l’aube, je n’arrive pas à cerner ce type dans l’œil de la porte. Je suis moulu, je ne comprend pas cet individu planté là en complet et cravate, le visage dilaté par la lentille. Ce doit être important car j’ai entendu la sonnerie retentir plusieurs fois, une fois en allant vers la porte et au moins trois autres dans mon sommeil. Mon œil fait le point, et je commence à me dire que je connais ce visage d’un temps trouble et lointain… » (incipit)

51ZN14AAB9L._SX289_BO1,204,203,200_

Ce court roman est étrange comme un mélange de Kafka et de Woolf avec un zeste de réalisme magique, tropical, hypnotique. On se laisse complètement porter. L’auteur a un don pour mettre en relief des images qui sont plus parlantes que le narrateur lui-même. C’est un roman moderniste par sa forme épurée, et post-existentiel par ce monologue sans affects d’un moi réduit à un je nébuleux. Troublant.

Et puis, il y a ce plaisir que je ne boude pas, de lire le portugais et de goûter la poésie et la musicalité du texte de Chico, la sensualité du portugais brésilien.

« Hoje, é como se o jardim estivesse aprendendo arquitetura. » (p. 16)

« Eu estava na praia, olhando o mar, o mar, o mar vomitando o mar, e agora jà nao é fácil atravessar de volta a avenida » (p.99)

Lu en VO : « Estorvo » de Chico Buarque, Companhia das Letras, 1991, 140 p.

Edition française : « Embrouille » de Chico Buarque, Coll. « La nouvelle Croix du Sud », Gallimard, 1991, 160 p.

logo-challenge-2

 

1e participation 2018 au Challenge Latino, catégorie Brésil.

 

Un an de lectures en vrac

Voici venu le temps de vous faire un petit récapitulatif de mes lectures de l’année 2017. Cela fait plusieurs semaines au bas mot que je souhaitais m’y coller, mais pour tout un tas de raisons indépendantes de ma volonté (dont d’agressifs microbes post-festifs, sans compter l’immersion dans un bain de collectivité familiale dont il était dur de s’extraire pour s’adonner aux joies narcissiques du blogging)… où en étais-je ? Ah oui en train de vous baratiner vous expliquer pourquoi j’avais disparu des écrans radars depuis la mi-décembre. Eh bien maintenant, me voilà !

2017 a été une année de lectures très satisfaisantes. Sans me concerter avec moi-même, il se trouve que j’ai lu plusieurs romans tournant autour de la question raciale, dans la deuxième moitié de l’année, qui se sont révélés être des coups de coeur : « Bakhita » de Véronique Olmi*, « Americanah » de Chimamanda Ngozi Adichie – et cela continue en ce moment avec « Le Temps où nous chantions » de Richard Powers. Plus largement, les auteures américaines ont la cote en ce moment avec moi : j’ai découvert Joyce Maynard et Siri Hurstvedt depuis cet été (en plus de Chimamanda Adichie, qui n’est qu’à moitié américaine je vous l’accorde), et je pressens que ce n’est pas la dernière fois que les lirai !  Edit : j’ai oublié de mentionner la nouvelliste américaine Flannery O’Connor dont je parlerai bientôt. L’automne a été aussi fertile en coups de coeur qu’en coups de vent : 5 coups de coeurs sur 9 pour l’année écoulée. C’est comme si le petit dieu des lecteurs avait voulu m’accompagner durant cette transition de vie vers la Suisse

* C’était un de mes choix pour le Grand Prix des Blogueurs et je suis ravie de voir qu’elle a gagné la première place tandis que mon autre choix, « Légende d’un dormeur éveillé » est arrivé en 5e ! #RazDeMaréeBloguesque

En revanche, il est un mien challenge latino dont l’étoile pâlit un petit peu. Force est de constater que la littérature latino n’ait pas rameuté les foules. Heureusement mes chères Rosa et Lili étaient là pour m’encourager de leurs participations : merci les filles ! Rosa s’est tournée vers ses auteures fétiches, Laura Esquivel et Isabel Allende, si aptes à saisir et transmuer en histoires mythiques la chair vive des sentiments humains. Lili a découvert un grand auteur péruvien que j’affectionne, Vargas Llosa, le maître de la narration. Mais seules mes 6 participations me donnent le droit de crier « Viva la RevoluciÓn! », la catégorie la plus haute du challenge (la fille qui s’éclate toute seule dans son trip 😅). Mais je dois avouer que la Rrrrevoloucione elle-même ne m’a pas apporté de vrai coup de coeur latino cette année, même si « La mort lente de Luciana B. » m’a beaucoup plu dans le genre thriller, et que la redécouverte de Borges m’incite à continuer l’exploration des méandres de ses labyrinthes mentaux. Les auteurs argentins ont un truc qui marche toujours avec moi, une combinaison magique de spéculation rationnelle et d’excentricité un poil délirante, semblable à nulle autre. Je suis loin d’avoir fait le tour du continent, puisque je n’ai fait halte qu’au Mexique (mon pays de coeur) et en Argentine. Le Brésil notamment est prévu en 2018. Et ça tombe bien, car je ne laisse pas tomber justement ! Le challenge latino est de nouveau « on » cette année, nonchalamment ouvert à qui voudra y faire un petit tour, une seule participation étant déjà l’occasion d’échanger et d’élargir notre connaissance de cette région. Aucune obligation, juste du plaisir. Que la fiesta recommence !

Le-nouveau-nom

Je ne pouvais pas finir sans évoquer la série de « L’amie prodigieuse » dont j’ai lu le deuxième tome en apnée cet été. Cette série est marquante à tout point de vue pour moi (j’ai déjà lu le troisième tome, un billet sortira pronto). La puissance séminale de ce récit confine au mythe tout en brassant une quantité de thèmes passionnants, ou rendus tels par l’attachement émotionnel : une époque de transition, des mentalités archaïques face à la révolution frelatée de la modernité, la culture des pauvres vs. la culture des riches, les jeux et enjeux de pouvoir, l’envers du miracle italien, l’anti-dolce vita à de rares exceptions près, des destins croisés, des personnages inoubliables, et même un nappage de théories féministes et de l’éducation… Ce parcours initiatique de deux Napolitaines douées de talents exceptionnels dans l’Italie d’après-guerre me révèle des pans insoupçonnés de moi-même et de ma vie de femme. Une sorte de psychanalyse par la lecture, ce ne serait pas la première fois 😅 Cette série est un tournant dans ma vie de lectrice, elle restera gravée en moi à tout jamais (ça, c’était grandiloquent : Malraux, sors de ce corps !), quels que soient ses défauts (qui me sont apparus plus nettement à la lecture du troisième tome).

J’ai toute sorte d’envies de lectures pour cette année 2018 (normal me direz-vous, pour une blogueuse littéraire, c’est ma came après tout). Je fais le voeu de vivre un début d’année « à l’ombre des jeunes filles en fleurs ». En parlant de classiques, je veux depuis plusieurs mois lire « Notre-Dame de Paris » de Victor-Hugo et « Les hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë (déjà dans ma Pal). Edit : et « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf (aussi dans ma Pal). Je veux finir les classiques que j’ai laissé tomber pour une raison ou une autre, notamment « Madame Bovary » de Flaubert dont il ne me reste que 10% au plus à lire, « La fortune des Rougon » de Zola, « Raison et Sentiment » de Jane Austen. Plus généralement j’aimerais m’atteler à lire ma Pal qui comporte des bouquins fantastiques (je le sais avant même de les lire qu’ils ont l’air formidables), notamment des cadeaux d’amis lecteurs avisés. Je fais juste le souhait de pouvoir mettre la main sur un roman de mon cher André Dhôtel (si rare dans les librairies et les bibliothèques 😢) qui faisait déjà partie de mes envies du début de l’année dernière. Mais qui sait vers quel récif les sirènes de la littérature me mèneront cette année ? (Comment insuffler de l’aventure dans son train-train sans quitter son fauteuil à oreillettes… )

A tous, lecteurs réguliers ou de passage, je souhaite une belle année pleine d’aventures humainement riches. Et que vive la république libre de la littérature et de ses lecteurs ! (Rrrevoloucione, maestro !)

kertesz-man-and-abandoned-books
(c) André Kertesz, « Man and Abandoned Books »

 

Je lis donc je suis 2017

Résultat de recherche d'images pour "manuel alvarez bravo"
« La parabole optique » de Manuel Alvarez Bravo

A défaut de vous écrire de longs billets ces temps-ci (et de billet tout court), mieux vaut faire ce joli tag récapitulatif d’une année de lectures, que rien du tout ! Ainsi, couplées à mes voeux brefs mais intenses de bonne année, voici mes réponses sous forme de titres lus en 2017…

Décris-toi : L’histoire très ordinaire de la générale Ascensio

Comment te sens-tu ? : Monsieur le curé fait sa crise

Décris où tu vis actuellement : Mystère rue des Saints Pères

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? : Du côté de chez Swann

Ton moyen de transport préféré : La bicyclette de Léonard

Ton (Ta) meilleur(e) ami(e) est : L’oranger ou Bakhita

Toi et tes amis, vous êtes : Des femmes remarquables

Comment est le temps : Temps glaciaires

Quel est ton moment préféré dans la journée ? : Le livre des nuits

Qu’est la vie pour toi ? : La dernière énigme

Ta peur ? : Quand le diable sortit de la salle de bain

Quel est le conseil que tu as à donner ? : Les dieux ont soif

La pensée du jour : Le temps est assassin (ça c’est quand tu te réveilles un lundi, jour de rentrée, et que tu apprends qu’une autre célébrité est décédée dans ton dos… RIP France Gall)

Comment aimerais-tu mourir ? : Un été sans les hommes

Les conditions actuelles de ton âme : Le labyrinthe de la solitude

Ton rêve : Le jardin aux sentiers qui bifurquent

La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.