« La folle évasion » (théâtre)

Hier, pour l’événement de la décennie, mon cher et tendre m’a emmenée au théâtre (parce qu’il n’y avait pas d’opéra en cette saison, m’a-t-il avoué). Il faut dire que je l’avais tanné avec mes envies de spectacle vivant (pour changer de Netfl*x) et sommé de célébrer comme il se doit mes 30 ans. Cher et tendre avait donc la pression (mais il la boit, me dit-il). Et il a relevé le défi haut la main.

Nous sommes donc allés voir « La folle évasion » à la Gaîté Montparnasse.

Le spectacle commence dès la répartition des places par une ouvreuse nommée Erwann en grande forme. Ce jeune homme est d’ailleurs comédien lui-même, mais dans une autre pièce et un autre théâtre (au début je pensais que la Gaîté avait tellement peu de moyens que c’était les comédiens de la pièce qui se chargeaient de nous faire asseoir !)

La pièce commence avec une pimbêche qui a littéralement les louboutins dans la bouse de vache (comme elle le clame au milieu des spectateurs, le rire est donc immédiat). Sa Rolls étant tombée en panne à quelques kilomètres de la frontière suisse, elle est obligée d’aller à pied jusqu’à la station service la plus proche, petite mallette bien remplie de billets de banque à la main. La station en question n’a pas changé depuis les années 1940 et les deux employés n’ont pas vu passer l’ombre d’un client depuis des semaines. Ils sont donc remontés comme des coucous (suisses).

Jusque là, le début de la pièce est donc d’un comique un peu forcé, un peu vulgaire, mais qui fonctionne.

Et là, un énergumène génial fait irruption, pistolet à la main.

Enfin là, il a un téléphone. C’est lui. Eric Laugérias dans le civil, Dédé Lamalle sur scène.

C’est un hold-up !

André Lamalle est un natif de Bourgoin-Jallieu, un naïf de la grande espèce, un ravi de la crèche qui veut sauver « Fabrice » (je laisse planer le doute) en braquant la station service.

Mais il n’a pas encore le métier dans les doigts. Le pistolet enfermé dans une boîte à biscuits en fer blanc, la cagoule à l’envers laissant apparaître l’étiquette qui porte son nom, il s’emmêle les pinceaux, trébuche, confie son pistolet à ses braqués, se refait le scénario dans sa tête et finit par tomber sur le seul billet de la caisse : 10€.

C’est là que Sophie, l’employée givrée de la station montagnarde, se propose de le coacher pour devenir un gangster, un vrai de vrai. La séance de « côching » est le meilleur moment de la pièce : on rit à se tordre. Eric Laugérias fait corps avec son personnage, un archétype : marmonneur, cul-terreux, benêt à la limite du demeuré, l’œil qui parpelège, mais également finaud et excellent imitateur dans son genre. Il serait un mix entre Charlie Chaplin, Belmondo vieux (pour la trogne) et Jacques Villeret pour le côté gaffeur joyeux et rubicond. On atteint au rire le plus pur, sans arrière-pensée, simplement heureux de voir évoluer ce personnage aux références vieille France (« Mon grand’père ? Ah il a été un grand résistant, de 46 à 48 intégralement, on le surnommait ‘le tondeur' »).

Ensuite, coup de théâtre, v’là t-y pas que le GIGN se ramène. Les 20 dernières minutes sont un peu longuettes, tombant dans le comique de répétition (et puis j’avais l’estomac dans les talons, ce qui n’aide pas à se tenir les côtes !)

J’ai néanmoins passé un excellent moment ; mes 30 ans ont été emportés dans une grande salve de rire, ce qui inaugure bien la nouvelle dizaine 😉

« La folle évasion » au théâtre de la Gaîté Montparnasse, tous les jours à 21h, le dimanche à 16h30, relâche le lundi et le vendredi 28 août, en salle jusqu’au 12 septembre.

« The Servant » – pièce de théâtre de Robin Maugham

the servant

Au Théâtre de poche Montparnasse

L’autre jour, Monsieur Illettres et moi-même sommes allés au théâtre pour notre première sortie en amoureux depuis la naissance de la mini-Ellettres. Autant dire qu’il ne fallait pas se gourer sur le choix de la pièce !

Dans une émission de Christophe Mory, « A l’œil du prince » sur radio Notre-Dame, l’invité était Maxime d’Aboville, le comédien qui interprète le (maléfique) personnage principal de la pièce : « The Servant » lui-même.

Durant l’émission, ils ont parlé des rapports troubles entre ce domestique et son maître dans l’ambiance swingante du Londres des années 1950. Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de voir la pièce !

J’ai toujours goûté les histoires de grandes maisons, de personnel, de « Madame la marquise est servie » et de vie sur un grand pied. Ça doit venir de mes précoces lectures de Bécassine, la meilleure amie de nos aïeules abonnées à la « Semaine de Suzette« . J’avais déjà chroniqué un superbe roman de Kazuo Ishiguro abordant le sujet des relations maître-serviteur ici.

« The Servant » a pour cadre, non pas un manoir mais la garçonnière d’un jeune oisif. Tony est un jeune homme de bonne famille rentrant à Londres après un long séjour en Afrique. Comme si le service en livrée était un principe éternel, l’alpha et l’oméga de toute vie digne d’être vécue, il fait engager un domestique par son meilleur ami, pour entretenir son appartement.

Celui-ci se révèle d’emblée… étrange. Il faut voir le regard noir, fixe, que Maxime d’Aboville parvient à imprimer à ce majordome très guindé, figé comme un parapluie ! On ne peut pas faire plus différent de Tony, tout en charme indolent, blond comme un ange. Ce contraste saisissant, Sally, la petite amie de Tony, le repère tout de suite et s’inquiète très vite de l’ascendant que commence à exercer Barrett sur son jeune maître. Progressivement, les rôles s’inversent : Tony ne peut plus se passer de Barrett, et pour le garder, consentira à se dépouiller de toute dignité…

THE SERVANT de Robin Maugham - Mise en scene de Thierry Harcourt - Theatre de Poche-Montparnasse

C’est une pièce oppressante, toute en retenue. Même l’explosion de fureur de Barrett, vers la fin, est remarquablement contenue – et d’autant plus effrayante. Le pouvoir magnétique qu’il exerce sur les êtres ne lui sert qu’à les asservir. Quand sa vraie nature est dévoilée, sa vulgarité native perce sous le masque impassible du majordome anglais. L’humour est présent par touches, très british dans ses doubles sens implicites. Le suspense psychologique m’a tenue en haleine. J’ai aimé la composition de Sally, pleine de détresse mais retenue, ce qui la rend poignante. Il en est de même de Richard, le meilleur ami, mi-moqueur, mi-atterré. Les costumes, l’ambiance musicale nous transportent dans l’élégance des fifties, saupoudrant le drame d’une certaine désinvolture désenchantée…

THE SERVANT de Robin Maugham - Mise en scene de Thierry Harcourt - Theatre de Poche-Montparnasse

Monsieur Illettres ne désapprouverait pas ce que je viens d’écrire, mais il tendrait à dire que ce genre de drame psychologique laisse peu de place à l’imaginaire du spectateur. Et c’est vrai qu’on se retrouve coincés avec ce Barrett à l’intérieur d’un appartement, devenu plus prison mentale qu’espace intime… Brrr !

Edit : Maxime d’Aboville a été nommé aux Molières 2015 dans la catégorie « Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé ». Edit 2 : Monsieur Illettres m’a fait remarqué que le pseudo dont je l’ai affublé dans ce blog pouvait être interprété comme « illettré« . Mais non mon chéri ! C’est juste le masculin d’Ellettres ! 😛

Marcel Pagnol, Le Schpountz

Affiche du film Le Schpountz (1938)
Affiche du film Le Schpountz (1938)

Marcel Pagnol. En prononçant ce nom, on croit déjà entendre grésiller les cigales et glouglouter le pastis dans un café du vieux port. On croit tout savoir de ce fleuron de la provençalité (la provençalitude ?), ce héraut de l’assent, ce troubadour des collines, tout ça parce qu’on a lu La Gloire de mon père et Le Château de ma mère quand on était petite (et vu le très beau film qui en a été tiré dans les années 1990 avec les sublimes mélodies de Vladimir Cosma, surtout celle-là), ri de « Pomponnette » dans La Femme du boulanger, et pleuré devant la tragédie à la grecque de Marius et Fanny (dans l’avion – sic – en regardant coup sur coup les deux films réalisés par Daniel Auteuil).

Mais a-t-on vraiment lu et compris Pagnol ? Question snob qui fait très magazine littéraire intello-prout-prout, je sais, mais je profite du fait d’avoir récupéré gratuitement un stock de titres de Pagnol (don d’une collègue dans un lycée sinistre il y a trois ans) pour parfaire ma connaissance de celui qu’on range facilement dans la bonne vieille catégorie de la culture populaire et du folklore régional.

Et avant d’aborder les oeuvres immortelles, Jean de Florette et compagnie, je veux parler d’un scénario de film de Pagnol écrit sous forme de pièce de théâtre, lu en deux heures, et dont le rôle principal est destiné tout exprès à Fernandel (on y évoque même ses longues dents !). Il s’agit du Schpountz.

Qu’est-ce qu’un Schpountz ? Tout le comique de la pièce repose sur ce terme inventé pour correspondre à une certaine catégorie d’individus parfaitement sains d’esprit mais qui perdent les pédales dès qu’on aborde le sujet du cinéma car ils se croient destinés à une brillante carrière d’acteurs quand ils en sont en réalité très éloignés. Le prototype du genre c’est Irénée Fabre, le (anti-)héros de la pièce, jeune gandin bon à rien et imbu de « son don ». Un grand badigasse, aurait dit ma grand’ mère provençale. A part repousser les attaques ironiques de son oncle, épicier marseillais, aux crochets duquel il vit, il n’a encore rien fait de sa vie, encore moins cherché à obtenir la gloire au cinéma car elle est censée lui arriver toute cuite dans le bec. Et c’est bien ce qui va arriver, quand il croise par hasard les joyeux drilles d’une équipe de tournage d’un film… mais non sans de nombreux quiproquos, gags, rebondissements, coups de théâtre, et sous les traits du comique de farce plus que sous ceux du jeune premier que le pauvre Irénée avait imaginé.

Ce qui est très plaisant dans cette pièce-scénario, même lue, c’est la description du milieu du cinéma des années 1930, bien connu de Pagnol le cinéaste, qui en profite pour glisser le nom de ses égéries, Raimu par exemple. Ce qui est plaisant aussi, pour ceux qui l’apprécient, c’est le regard bienveillant que Pagnol porte sur ce petit monde. Chez lui, la lutte des classes a des fleurs dans la barbe : le riche producteur Meyerboom fraternise avec la petite secrétaire et conjure les techniciens de l’inclure dans leurs coups pendables. Les épiciers radins et arnaqueurs ont du coeur et les naïfs sont récompensés de leur naïveté.

Pour finir, je vous livre ces deux répliques qui m’ont frappée par leur vérité :

Françoise : « Alors, tu crois que pour celui qui vous aime, on est toujours belle ?

Astruc : – C’est la même chose, parce que belle, ça veut dire aimée. »

Alors d’accord, c’est plein de bons sentiments, mais par les temps qui courent, c’est très plaisant (je me répète, oui oui !).