Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Dennis Lehane, Shutter Island

Comme Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie, ou La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Sébastien Japrisot, Shutter Island fait partie de ces thrillers génialement construits dont le twist final donne derechef envie de relire le bouquin sous un nouveau jour. Mais comme les deux livres susmentionnés, ce twist empêche d’en dire grand chose sous peine de le divulgâcher (que j’aime ce néologisme !).

Et ça me convient très bien car je suis un peu paresseuse en ce moment.

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Nous suivons le marshall fédéral Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule qui, par une belle matinée de 1954 se rendent à Shutter Island, une petite île au large de Boston qui abrite un établissement mi-pénitentiaire, mi-psychiatrique (d’emblée, ce côté fort Boyard vous rend claustrophobe !) Les marshalls enquêtent sur la disparition d’une patiente, façon « Mystère de la chambre jaune ». Une fois sur l’île, on se trouve dans un monde réellement à part. Le labyrinthe des pavillons ponctué par un phare aussi mystérieux que sinistre, les protocoles de sécurité qui défaillent à l’occasion, et les motivations de chaque personnage qui se révèlent par étapes – patients, médecins, aide-soignants, marshalls – se nouent pour créer une énigme de plus en plus sombre et oppressante.

Ne cherchez pas plus loin : si vous voulez faire vibrer vos nerfs au rythme de la guirlande clignotante de votre sapin – la délicate métaphore que voilà – édit : j’ai rédigé ce billet avant Noël – cet opus de Dennis Lehane est une « master piece », contrairement à Mystic River qui m’avait beaucoup déçue. Nous sommes « enfermés » dans cette île sinistre avec Teddy Daniels, et la pression monte, monte, monte, comme cet ouragan qui se déchaîne au même moment. Nous voyons l’étau se refermer sur l’enquêteur et jusqu’au bout nous nous demandons s’il ne va pas se « faire avoir » par les méchants médecins. Son caractère taciturne et son côté « Action Man » qui défie les forces des hommes et de la nature m’a fait jubiler.

Et puis, cerise sur la camisole, nous glissons dans l’univers fascinant de la psychiatrie et des grandes tendances qui le traversent dans les années 1950, entre les partisans du traitement des patients par électrochocs/lobotomies, ceux qui penchent pour les neuroleptiques, ou encore ceux qui privilégient la psychanalyse. Les échantillons de patients qui pointent le bout de leur nez ont l’air fichtrement zinzins ou terriblement rationnels, mais surtout complètement crédibles, au point que l’on oscille constamment entre l’horreur de leurs actes et la pitié. J’ai eu l’impression d’être moi-même un peu schizo à la lecture, et de voir des signes partout, sans même parler des codes chiffrés semés sur le chemin des deux marshalls. La peur de la contagion de la folie nous guette ! La structure du roman, avec les va-et-vient des marshalls et leur rapprochement progressif du cœur des bâtiments C (les détenus les plus dangereux) y sont sûrement pour quelque chose.

Cette histoire m’a hantée, sans qu’il n’y ait rien de gore (à part les colonies de rats sur la plage…) Et pourtant je n’avais pas vu venir le coup de massue final qui m’a dessillé les yeux comme un bon traitement par électrochocs.

Et, marque d’un thriller qui transcende le genre, il y a beaucoup d’humour dans les dialogues, une histoire d’amour tragique, et des histoires de guerre en Europe mémorables.

Je n’ai pas vu le film, qui est bon paraît-il mais reste abscons. Je ne peux que conseiller la lecture de ce thriller génial… et très humain en somme.

L’avis de Belette qui m’avait donné envie de le lire.

Franck Thilliez, Pandemia

C’est sur le blog de Florence que j’avais repéré Pandemia de Franck Thilliez et je l’avais noté en raison de son sujet, que je croyais être la « deep ecology », ce courant écologiste pour qui résoudre les atteintes à l’environnement revient à virer l’homme de la terre. Eh bien je n’y étais pas du tout ! Alors certes, c’est l’histoire d’un virus de la grippe inconnu qu’un malade a disséminé *quelque part* dans Paris, et qui prend très vite des proportions alarmantes, certes une menace pèse sur l’humanité, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque souci écologiste. Me replongeant sans le faire exprès dans des histoires de grippe après l’excellent Station Eleven, j’ai pris cher en chair de poule ! (Mais Florence, Le cri, Munchcomment fais-tu pour en parler de façon tellement détendue ??) Chochotte que je suis, je ne suis pas habituée à lire des polars aussi noirs, flirtant plus qu’un peu avec les codes du film d’horreur (un genre que je ne regarde jamais, au grand jamais, sous peine de ne plus dormir huit jours d’affilée, ce que je ne peux pas me permettre en ce moment). Je l’ai quand même lu jusqu’au bout car forcément, j’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire et voir ces pauvres flics, Franck Sharko et toute l’équipe, triompher enfin de « l’Homme en noir », le mal personnifié qui envoie des lettres écrites sur de la peau humaine et n’hésite pas à recourir aux pires sévices pour parvenir à ses fins. L’auteur s’est très bien documenté sur le Groupement d’intervention microbiologique (GIM), une sorte de « GIGN des microbes » comme le dit je crois l’un des personnages, qui existe vraiment, ainsi que sur le monde de la recherche à l’Institut Pasteur. On le sent sérieux et travailleur, ce Franck Thilliez, et même gentil, mais où va-t-il chercher toutes ces scènes d’horreur ? La comparaison entre l’enfer, les abysses, le darknet, l’apocalypse est pertinente, mais ça fait un peu satanisme de pacotille quand j’y songe maintenant, une semaine après avoir terminé ledit bouquin. On découvre à cet égard tout un tas de lieux souterrains, tous plus glauques les uns que les autres (vous n’avez pas envie de savoir à quoi les égouts de Paris ressemblent vraiment, non non, je vous assure). Mais même au grand air, il fait un peu trop gris et moche dans le Paris de Thilliez qui ressemble beaucoup à celui de Baudelaire :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Voilà, vous avez Pandemia en condensé et en plus poétique !

(Mais je ne suis pas niaise, je comprends l’intention, la saison des lilas aurait fait tâche dans un monde aussi nocturne). Les « bons » du roman ont du mérite de tenir le coup dans un tel univers !

Bref, un polar haletant, bien sanguinolent et qui ravira les amateurs du genre. Mais moi je préfère ne pas trop me farcir la tête avec l’idée que des tarés disposent de tellement d’outils (et de gens faibles) pour accomplir leurs sombres desseins…

« Pandemia » de Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection fleuve noir, Paris, juin 2015, 645 p.

Agatha Christie, Le major parlait trop

Afficher l'image d'origineLu en VO : A Caribbean Mystery.

Un Agatha Christie est toujours la promesse d’un bon moment, des retrouvailles avec une vieille amie dont on connaît le caractère et les manies, mais aussi l’indubitable génie pour nous raconter une énigme qui tient la route, avec un style et une ambiance inimitables.

J’avais déjà décelé ici les petites obsessions de celle que la presse appela « la duchesse de la mort » en son temps : la critique ironique des vices de la société moderne, l’apitoiement condescendant vis-à-vis des « jeunes », le regret à peine voilé de la perte de savoir-vivre et de la raréfaction d’un bon personnel de maison, toutes remarques mises dans la bouche de ses personnages fétiches mais reflétant exactement la pensée de leur auteur à mon avis. On les retrouve évidemment surtout dans ses romans tardifs, ce qui est le cas ici. Mais ce qui m’a plu dans cet opus, c’est aussi qu’on a affaire à une bonne vieille intrigue en vase clos, dans le cadre de la villégiature ou du voyage, de la même veine que ses grands succès de l’entre-deux-guerres, comme Le Crime de l’Orient-ExpressMort sur le Nil ou le Train Bleu.

Et cherry on the cake, Miss Marple est de la partie ! Une vieille miss toujours aussi charmante, babillante et tricotante, mais cette fois-ci déterrée de son enclave campagnarde de St Mary’s Mead : son neveu Raymond lui a en effet offert un séjour dans une île des Antilles, dans le luxueux Golden Palm Hotel tenu par un jeune couple avenant, Tim et Molly Kendal ! Le contraste entre la vieille Anglaise arrachée de son cottage et de ses petites habitudes, et l’éden paradisiaque des Caraïbes joue évidemment à plein : notre bonne Agatha ne se prive pas de livrer quelques tranches d’humour devant le spectacle d’une miss Marple en perte de repères, collet monté sur la plage, insensible à la grâce de la musique locale et désolée de n’être entourée que de vieux riches venus se dorer la pilule… Mais elle va vite se ressaisir et faire preuve d’une volonté de fer à l’heure où le ver s’introduit dans le fruit de ce paradis tropical…

… Très exactement au moment où l’inoffensif Major Palgrave, affecté d’une inoffensive propension à raconter à qui veut l’entendre ses exploits cynégétiques en Afrique, meurt un beau jour d’une maladie en apparence inoffensive. Personne ne s’en émeut, sauf miss Marple, tous sens en alerte. En effet, à la veille de sa mort, le Major lui avait parlé d’un meurtrier dont il détenait la photographie dans sa mallette, et de son curieux modus operandi, mais miss Marple n’y avait pas pris garde, assommée par la logorrhée de son interlocuteur…

Peu à peu elle lève certains doutes parmi la petite communauté des estivants : le vieux, caractériel et multimilliardaire Mr Rafiel, flanqué de sa secrétaire à tout faire qu’il rudoie et de son masseur douteux, le quatuor de botanistes Greg et Lucky Dyson et Edward et Evelyn Hillingdon dont les liens ne sont pas très clairs, le chanoine et sa sœur qui n’a pas ses yeux ni sa langue dans sa poche, et les autres, d’autant que la jeune et jolie propriétaire de l’hôtel se met à adopter un comportement de plus en plus étrange…

C’est un roman plein de faux-semblants, de on-dit, de rumeurs, avec une multitude de pistes possibles et de coupables éventuels pour plein de bonnes et différentes raisons. Si je me suis perdue en conjectures jusqu’au milieu du roman, je dois dire que c’est un des rares romans d’Agatha Christie où j’ai entrevu qui pouvait être le coupable avant la fin, et pourtant je l’ai lu dans les jours qui ont suivi la naissance de Mlle Z., les hormones en pagaille 😉

Ça ne m’a pas empêchée de bien savourer cet opus exotique et la transformation de miss Marple en Bond Girl casse-cou !

car_logoUne de mes rares contributions – entre deux tétées times – et tea times ! – au mois anglais (je n’attends pas le jour de la LC Agatha Christie, trop tardive !).

Avec une petite citation en guise de clin d’œil à notre temps pourri du moment : « Now that she had been here a week, Miss Marple had cured herself of the impulse to ask what the weather was like. The weather was always the same – fine. No interesting variations. « The many splendoured weather of an English day » she murmured to herself and wondered if it was a quotation, or whether she had made it up. There were, of course, hurricanes, or so she understood. But hurricanes were not weather in Miss Marple’s sense of the word. They were more in the nature of an act of God. There was rain, short violent rainfall that lasted five minutes and stopped abruptly. Everything and everyone were wringing wet, but in another five minutes they were dry again. »

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Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Comme j’ai laissé « La chartreuse de Parme » en stand-by (je suis officiellement en pause de Stendhal, je n’ai pas renoncé) pour me plonger dans « La guerre et la paix » de ce cher Tolstoï (1er tome = 982 pages en poche), comme par ailleurs bébé number two devrait bouleverser débarquer dans nos vies d’ici peu, je n’ai pas tellement eu la tête ni la matière nécessaire pour publier de nouveaux billets sur ce blog. Je vous laisse donc, jusqu’à l’accomplissement de mes missions actuelles, avec ce vieeeuuux billet (6 mois de fermentation) que je n’avais toujours pas publié, car j’attendais de finir la dernière histoire (que je n’ai finalement jamais terminée car je ne l’ai toujours pas réemprunté à la bibliothèque…).

J’aime les bibliothèques municipales, leurs rayons recelant un potentiel varié et (plus ou moins) fourni de lectures, leur atmosphère feutrée, leur gratuité. Souvent on y entre avec une ou deux idées de livres bien précises, et on en ressort avec une pile de 8-10 bouquins de tout formats, dont très peu correspondent à nos projets bien arrêtés. Un peu comme dans les brocantes. Mais c’est tellement bon ! Et l’on peut y découvrir de telles pépites !

Parfois cependant, un titre rêvé mais que l’on ne cherchait même pas, prend les devants et se présente à nous, tout guilleret, avec l’air de nous faire une bonne surprise. C’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Sébastien Japrisot.

Afficher l'image d'origineTout a commencé avec la lecture du scénario du dernier film de Johann Sfar, « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil« , qui m’avait fort intriguée, l’histoire d’une jeune secrétaire parisienne à qui son patron confie sa somptueuse décapotable pour qu’elle la ramène au garage. Sur un coup de tête, elle décide de prolonger un peu cette occasion unique de conduire le bolide et sans se l’avouer elle prend la fameuse « route des vacances », la mythique nationale 7, et décide d’aller à la mer qu’elle n’a jamais vue. La classe à Dallas (ou à Palavas). Mais tout ne se passe pas comme prévu : un inconnu l’agresse dans une station service et la blesse au poignet, et les gens sur qui elle tombe, le garagiste, un policier à moto, une aubergiste, jurent l’avoir vue la nuit précédente avec exactement la même blessure au poignet. Or la nuit précédente, elle était à Paris en train de taper un rapport urgent à la machine… avec ses deux poignets en bonne santé ! De coïncidences troublantes en rencontres imprévues, elle frôle la folie et la paranoïa mais poursuit son équipée sauvage jusqu’à Marseille. Car la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil n’a pas épuisé toutes ses cartouches…

J’ai ensuite su que ce scénario était en fait inspiré d’un roman d’un certain Sébastien Japrisot, publié dans les années 60 et déjà porté à l’écran. Or je préfère toujours lire le roman original avant de voir le film qui en est adapté. Dès lors je l’ai inscrit sur ma petite liste (très longue en fait) de « livres à lire ». Mais je ne pensais pas le trouver de sitôt. Et voilà-t-y pas qu’en vadrouille à la fameuse bibliothèque, encombrée de ma poussette et de ma fille qui dormait dedans, empêchée d’accéder l’étage des romans inaccessible par ascenseur, mais ayant déjà fait main basse sur quelques ouvrages d’histoire (ma marotte et mon gagne-pain) et de psychologie (pour garantir à ma fille une éducation à peu près correcte), j’ai découvert dans le bac des « livres rendus » un recueil de tous les romans policiers de Sébastien Japrisot ! Il me faisait signe avec sa large tranche et le nom de l’auteur se découpant en grosses lettres noires et… il contenait « La dame dans l’auto… » ! Comme j’aime ces moments de grâce que le train-train quotidien peut nous offrir 🙂

A12919J’ai d’abord dévoré « La dame… ». Puis j’ai lu tranquillement le reste des romans du recueil. Malheureusement pas assez vite pour finir « l’été meurtrier » (je devais le rendre) qui vaut son pesant de cacahuètes pourtant, popularisé par l’adaptation cinéma avec Adjani et Galabru.

Petite précision préliminaire, seul l’un des récits, « Compartiment tueur », mérite vraiment le nom de roman policier. Les autres s’apparentent plus aux genres du roman à suspense, roman noir, thriller, roman psychologique. Autre précision, tous ont été portés à l’écran, et trois d’entre eux sont même des scénarios que Sébastien Japrisot (nom d’auteur de Jean-Baptiste Rossi) a directement écrits pour le cinéma.

Je crois que j’ai eu un coup de ♥ pour l’oeuvre de l’auteur, même si certains textes (notamment les scénarios) sont moins littérairement aboutis. Il a une écriture nerveuse, maîtrisée, épousant parfaitement l’esprit et le langage des années 60-70. Il a surtout une prédilection pour les jeunes femmes, mi-vamps, mi-dactylos, à la personnalité ambiguë, souvent affectées d’un passif familial assez chargé, dont il fait des héroïnes inoubliables, notamment « La dame dans l’auto » et Éliane de « L’été meurtrier ». Leurs aventures s’apparentent souvent à des thérapies de choc de leurs traumatismes. D’où un entremêlement d’action, de psychologie, voire d’onirisme, qui étonne et détonne. J’aime aussi la place que prend Marseille et « le sud » dans ses livres, lui qui en est originaire. (Pour info, c’est aussi l’auteur d' »Un long dimanche de fiançailles »).

Compartiment tueurs (1962)

Une jeune femme est retrouvée morte étranglée au matin dans le compartiment du train de nuit reliant Marseille à Paris. L’inspecteur Grazzi flanqué de son jeune collègue Jean-Loup Gabert sont mis sur le coup. Leur premier réflexe est de regarder la liste des voyageurs qui ont partagé le compartiment de la malheureuse. L’un d’eux les contacte. Ils recueillent le témoignage de certains autres. Mais les jours suivants, ces passagers sont assassinés un à un. La clé réside peut-être dans la jeune Bambi, 20 ans, passagère introuvable, et le mystérieux passager que personne n’a vraiment vu et dont personne ne sait si c’est un homme ou une femme.

Un roman policier au rythme enlevé, un inspecteur Grazzi à mi-chemin entre Maigret et le commissaire Adamsberg de Vargas, une PJ bien dans son jus au 36 quai des orfèvres, et une histoire d’amour touchante qui s’ébauche entre deux jeunes provinciaux un peu perdus sur le pavé parisien. Et bien-sûr, une révélation tonitruante !

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Piège pour Cendrillon (1963)

Une jeune fille s’éveille d’un long coma dans un hôpital parisien. Elle est amnésique, elle est riche et elle a survécu à l’incendie de sa villa dans le sud qui a complètement changé son apparence. Sa compagne du même âge n’a pas eu la même chance, elle a péri dans l’incendie. La survivante s’appelle Mi (Michelle), la morte s’appelait Do (Domenica). Ces deux jeunes filles maintenaient une relation complexe depuis l’enfance, marquée par l’inégalité sociale, des caprices d’enfant gâtée et un arrivisme forcené soigneusement dissimulé. Peu à peu, Mi commence à se poser des questions sur son identité : ne serait-elle pas plutôt Do ? Le voile des apparences laisse lentement apparaître l’ombre d’un drame effroyable.

C’est un roman très psychologique (forcément), avec des bribes de passé qui remontent comme d’un cauchemar. Prenant, mais semé d’invraisemblances. L’intérêt réside vraiment dans l’abîme vertigineux dans lequel plonge l’héroïne : est-elle Mi ? est-elle Do ? Comment concilier deux personnalités antagonistes ? A en devenir complètement schizo ! (On retrouve le thème du dédoublement dans le récit suivant).

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La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (1966)

J’ai déjà raconté l’histoire. Et c’est définitivement mon préf’ de tout le recueil ! La mécanique de l’intrigue et de son dénouement sont mathématiquement ficelés. Le lecteur est saisi par le suspense, mais surtout par l’équation qui semble impossible à résoudre : Dany, la conductrice, était-elle à Paris en train de taper un rapport, ou sur la route Paris-Marseille, la nuit précédant sa virée complètement imprévue sur cette même route, au volant de la voiture de son patron ? Incompréhension, peur, exaspération, sentiment d’irréalité… La tension est à son comble ! Est-il possible qu’elle ait mené une double vie sans le savoir elle-même ? Qu’une part d’elle-même ignorait ce que l’autre faisait ?

L’héroïne est très attachante : un physique de rêve (blonde et élancée), mais du caractère, du courage et de l’obstination malgré ses fêlures (sa myopie, son passé d’orpheline, ses névroses). J’ai apprécié cette atmosphère très sixties qui mêlait archaïsme et modernité : on mangeait déjà des sushis à Montparnasse (!), dans les bureaux les employés ne pensaient qu’au pont du 14 juillet, et on pouvait mener une vie sexuelle très libre, tout en cousant son trousseau et en se prenant une beigne de son amoureux comme qui rigole. Le style d’écriture est somptueux et baroque, l’auteur donne vie à cette jeune femme qui parle comme un gavroche, puis s’en distance pour prendre un point de vue neutre, ça claque, ça piaffe, et puis de temps en temps des pensées inquiétantes, presque subconscientes, ponctuent ce road trip féminin mené sans temps morts.

Extraits : « Les Marseillais sont des gens très bien. D’abord, ils ne vous insultent pas plus que les autres, si vous essayez de leur passer dessus, mais en plus ils prennent la peine de regarder votre numéro d’immatriculation, et quand ils voient que vous êtes un 75, ils se disent qu’évidemment, il ne faut pas trop vous en demander, ils se tapent la tempe de l’index, comme ça, mais sans méchanceté ni rancœur, seulement pour faire ce qu’il faut, et si à ce moment vous déclarez: « Je suis perdue, je n’y comprends rien à votre ville pourrie, il y a plein de stops partout qui me veulent du mal, et moi je cherche la Gare Routière à Saint-Lazare, est-ce que seulement ça existe? », ils compatissent, ils s’en prennent à la Bonne Mère de votre infortune, ils s’agglomèrent une douzaine pour vous renseigner. »

« Deux gendarmes en uniforme kaki étaient arrêtés devant. Je ne les ai vus qu’au dernier moment, presqu’en arrivant sur eux. Je regarde toujours au sol en marchant, par crainte de buter sur un éléphant quelconque qui échapperait à ma vue. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai porté des verres qui étaient loin d’être aussi bons que ceux que j’ai à présent, j’étais plus souvent jambes en l’air que debout, on m’appelait : « l’avion-suicide ». L’un de mes cauchemars préférés aujourd’hui encore, c’est une bonne grosse poussette de bébé abandonnée dans une entrée d’immeuble. Une fois il a fallu trois personnes pour nous séparer. »

« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec? »

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 Je n’ai pas noté sur le moment mes impressions sur les autres histoires, mais en vrac :

Le passager de la pluie : scénario écrit pour le cinéma. J’ai aimé cette confrontation d’une femme violée un soir de pluie, et un détective américain. Très film d’action mais aussi histoire d’amour sans suite. Le personnage de Mélie est très touchant dans sa vulnérabilité et sa force, et le thème du viol vécu comme une honte sociale rendrait presque cette lecture féministe.

Adieu l’ami : là encore, un scénario de film. La seule histoire où les femmes ne tiennent pas le premier rôle. C’est un duel entre deux hommes qui cherchent tous les deux un trésor (mais lequel ?) enfermés dans les locaux d’une entreprise pendant un week-end prolongé. Traîtrises, suspense, machinations et amitié virile rythment le récit. C’est la seule histoire que j’aurais en fait préféré voir au cinéma (avec Charles Bronson et Alain Delon !). J’imagine bien les locaux de cette entreprise impersonnelle et moderne, à la sauce Jacques Tati dans « Playtime ».

La course du lièvre à travers champs : Un autre scénario, inepte à la lecture, je ne l’ai pas terminé. Peut-être sa version filmée est-elle meilleure ?

L’été meurtrier : Je n’ai pas pu en finir la lecture mais l’écriture est géniale, extrêmement prenante, crue, chaque personnage prenant la parole à tour de rôle avec sa façon de parler et de voir les choses dans ce petit village provençal pas si tranquille de la fin des années 70… Eliane et « Pin-Pon » sont des personnages fascinants, très bien campés, la « culture locale » est rendue de façon presque naturaliste. On s’achemine vers une vengeance sanglante !

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