Polars d’été

Ce n’est pas parce que l’été s’en va qu’on n’a plus le droit d’y jeter un dernier coup d’oeil nostalgique par le biais des lectures qui l’ont émaillé. D’autant que je n’ai pas eu franchement d’évoquer mes lectures récentes ici. Alors autant en réunir plusieurs d’un coup.

Je me suis donc demandée pourquoi le polar était le livre de plage par excellence ? Pour ma part j’en ai lu 4 cet été, un score raisonnable, mais plus élevé que durant le reste de l’année. Il y a d’abord le fait que pendant la bronzette, la dorure de l’épiderme pèse sensiblement plus lourd que la culture de l’esprit, et le polar est compatible avec le débranchement des neurones. Et puis il me semble que le polar est l’un des rares livres capables de nous suivre d’un sac de plage à un cabas de course, de la valise au sac à langer, où nous le jetons avec désinvolture et sans beaucoup de considération pour la sauvegarde de son intégrité physique. Objet de consommation, il se scotche à nous le temps de sa lecture, là où une édition de la pléiade n’y survivrait probablement pas – cette dernière s’accommodant certainement bien mieux du combo plaid-canapé-tasse de thé de l’hiver. Bref, le polar est un essentiel de l’été, au même titre que la crème solaire et l’apéro !

Agatha Christie, La dernière énigme, Le Masque, 2001, 252 p.

Résultat de recherche d'images pour "la dernière énigme"Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas accordée un Agatha Christie ; or comme je suis loin d’être la seule fan de la reine du crime dans la blogo, n’est-ce pas Enna ou George (ce qui remet en perspective les années précédant mon blog où il me semblait être la seule à la lire encore), je tombais régulièrement sur des billets qui m’alléchaient. Pour mes retrouvailles avec elle, j’ai eu la chance d’avoir affaire à un très bon cru de miss Marple. L’histoire se centre sur Gwenda, 21 ans, jeune mariée fraîchement débarquée en Angleterre de sa Nouvelle-Zélande natale. Son mari l’a chargée de leur trouver une maison à acheter où il lui plaira (heureuse époque !) en attendant que lui-même rallie la mère patrie. Orpheline depuis longtemps, Gwenda n’a jamais posé le pied en Angleterre et pourtant quand elle visite Hillside, dans la ville côtière de Dillmouth, elle éprouve une étrange affinité avec la maison. Elle décide de l’acheter sur le champ. Dans les jours qui suivent, elle expérimente toutes sortes d’intuitions à propos de la maison qui se révèlent justes (un papier peint d’enfant dans une chambre retapissée depuis, une porte murée, un bosquet déplacé, etc). Peu après, en visite chez des amis à Londres, la tirade d’une pièce de théâtre réveille en elle une image traumatique tirée de sa prime enfance. Elle hurle et quitte le théâtre en courant. Quand son mari Giles arrive, ils n’ont rien de mieux à faire que d’enquêter à ce propos (avec miss Marple providentiellement présente). Ce souvenir refoulé de la petite enfance de Gwenda a-t-il un lien avec leur maison d’Hillside ? Y  a-t-il eu un meurtre de commis, plusieurs années auparavant ? Le grand magnétisme de l’histoire provient du fait qu’on a non seulement affaire à un « cold case » (un assassinat non résolu qui a eu lieu dans un passé révolu), mais surtout que ce cold case n’en est pas vraiment un (on n’est même pas sûrs que la victime présumée soit morte). Ce mystère n’effraie pas miss Marple qui saura seconder avec talent le jeune couple dans ce qui ressemble un peu à une grosse psychanalyse collective.

Mon histoire avec ce bouquin a connu un contretemps : emprunté à la bibliothèque, je l’ai oublié dans un taxi à Mykonos, quelques pages avant de découvrir le nom du coupable ! Quel acte manqué ! Comme quoi le polar n’est pas invulnérable aux « drames » estivals ! Très frustrée, ainsi que vous pouvez l’imaginer, de devoir différer la révélation finale (je n’avais pas les moyens de me procurer un nouvel exemplaire tout de suite), j’ai fait un effort déductif intense pour trouver le coupable. Quand j’ai finalement récupéré un autre exemplaire, j’ai eu la grande satisfaction de voir que je ne m’étais pas trompée, ce qui m’arrive très rarement dans un livre de lady Agatha. Il faut dire que je commence à connaître un peu les « tricks » de la dame. J’ai découvert aussi que cette oeuvre avait eu un destin littéraire intéressant : Agatha Christie l’a écrit en 1940 afin qu’au cas où elle mourrait dans les bombardements son mari ait un moyen de subsistance par la commercialisation de ce livre (quelle galanterie de sa part !). Comme elle n’est pas morte pendant la guerre, le livre est resté scellé dans un coffre jusqu’en 1976, date de son décès et a été publié post-mortem. Encore une histoire qui diffère une révélation du passé. Coïncidence ? 😉

Michel Bussi, Le temps est assassin, Pocket, 2017, 624 p.

Résultat de recherche d'images pour "le temps est assassin"Ici aussi, une histoire du passé revient titiller le présent, non plus sur les rivages de la verte Angleterre mais dans l’ardente Corse. Clotilde, 42 ans, revient passer des vacances sur la presqu’île de la Revellata, pour la première fois depuis le terrible accident de voiture dont elle a été victime 27 ans auparavant. Son père (un enfant du pays), sa mère et son grand frère avaient péri sur le coup tandis qu’elle en réchappait miraculeusement. Avec son mari et sa fille, elle est allée se recueillir sur les lieux de l’accident (une falaise qui surplombe la mer). Elle a aussi revu ses grands parents, pépé Cassanu, le propriétaire de la presqu’île, et Mamie Lissabetta. Leurs vacances se déroulent dans le camping où Clotilde a passé tous ses étés jusqu’à l’accident survenu quand elle avait 15 ans. Les choses ont pourtant changé depuis l’été 1989 : pépé Cassanu ne semble plus régner en maître sur son bout de terre sauvage, et le patron du camping, un ancien ami du frère de Clotilde, a des rêves de bétonnage et de palace… Clotilde se laisse peu à peu immerger dans les souvenirs de cet été fatal, provoquant chez elle une grande agitation. D’autant que plusieurs signes semblent attester, contre toute logique, que sa mère est toujours vivante. Evidemment personne ne la croit, à commencer par son mari Franck avec qui elle a de plus en plus de mal à communiquer. Le fait que d’autres personnages de ce passé ressurgissent contribue à brouiller les frontières du passé et du présent, à commencer par son premier grand amour, un sosie corse de Jean-Marc Barr, le sublime plongeur du film Le Grand Bleu…

C’est drôle, de Bussi j’avais lu Un avion sans elle, et si j’avais apprécié la virtuosité impressionnante de l’intrigue (encore une histoire qui lie passé et présent d’ailleurs), le style approximatif de l’auteur m’avait lassée. Avec Le temps est assassin, je révise mon jugement : Bussi a drôlement progressé ! Le récit nous prend à bras le corps, nerveux, rythmé. On est plongés dans la complexité de la Corse avec ses codes familiaux ancestraux et sa sauvage beauté que l’auteur décrit à merveille, même s’il semble se défendre de tout folklorisme. L’autre grande trouvaille, ce sont les extraits du journal de Clotilde tenu lors de ce fameux été de ses 15 ans, qui entrecoupent et éclairent le récit rétrospectivement. On y découvre une fille piquante, drôlement futée et observatrice. Un humour féroce et toute la panoplie gothique de l’ado rebelle des eighties cachant un coeur de midinette. Une grande réussite. Ce cocktail détonnant nous tient en haleine jusqu’au bout des 500 pages, malgré une intrigue emberlificotée, un coupable « faute de mieux » et un final sous forme d’anticipation complètement barré.

Georges Simenon, L’affaire Saint-Fiacre, Le livre de poche, 2009, 186 p. (éd. la plus récente)

Résultat de recherche d'images pour "l'affaire saint fiacre livre"Bon, là, j’ai fait dans le policier vénérable, limite je bascule dans la catégorie des classiques. Et l’ambiance change du tout au tout. Autant j’avais acheté le précédent dans un supermarché, autant celui-là je l’ai trouvé dans un recoin de la bibliothèque de mes beaux-parents. C’est dire.

« Un crime sera commis à l’église de Saint-Fiacre pendant la première messe du Jour des morts. » Tel est l’étrange message reçu par la police de Moulins, qui l’a transmis à la PJ parisienne. Notre Maigret national se rend sur les lieux. Saint-Fiacre, c’est là où il a passé son enfance, en tant que fils du régisseur du château. Et c’est la comtesse, veuve du comte de Saint-Fiacre, qui va effectivement mourir durant la messe à laquelle assiste Maigret… du choc provoqué par une coupure de journal glissée dans son missel.

Lire Simenon, c’est se plonger dans une ambiance qui n’est plus, faite de fumée, de rituels anciens et de rapports humains bourrus. C’est vraiment une expérience que je recommande si on est attiré par la « vieille » France, la France empesée dans les restes du lourd 19e siècle, du moins celle d’un village de l’Allier où se passe l’histoire. On croise de tout, du paysan méfiant à l’aristocrate désargenté, de la maîtresse russe au curé transi, du docteur goguenard au parvenu falot. Maigret se tient en équilibre dans tout ce petit monde, plus dans l’observation que dans l’enquête policière proprement dite. Il laisse les personnages résonner en nous, notamment cette pauvre comtesse réduite à prendre des jeunes secrétaires pour amants afin de trouver un peu d’affection. Le coupable est trouvé non par lui mais par un autre personnage, au terme d’une scène digne des meilleures nouvelles de Maupassant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, J’ai Lu Policiers, 2016, 475 p.

Résultat de recherche d'images pour "temps glaciaires"Cette fois, je crois que c’est Keisha qui m’a contaminée avec son virus Vargasien estival. Ce qui ne veut pas dire que je n’appréciais pas déjà Fred Vargas auparavant, mais je n’avais pas lu ses deux derniers romans. Avec Vargas, on retrouve la brigade des « meurtres et homicides » (à l’occasion, j’ai appris la différence entre les deux) du commissaire Adamsberg, et le lot de lubies, névroses ou péchés mignons distinguant chacun de ses membres habituels : le passionné de contes de fée, le mordu de poissons, l’affamée de service, l’hypersomniaque, l’amateur de vin blanc… et le chat qui dort sur la photocopieuse. Et tout cela nous réjouit voyez-vous, car on se retrouve en terrain connu, chacun à sa place… sauf le commissaire lui-même, toujours occupé à nébuler à la marge. Et puis Vargas se débrouille toujours pour nous inventer des personnages enchanteurs qui arrivent étonnament à vivre travers les mailles de notre monde désenchanté, froid et techno : dans cet opus il y a une femme qui « tourne sept fois ses pensées dans sa tête avant d’agir » (moyennant quoi elle devient le facteur déclenchant involontaire d’une série de vengeances) ou une autre qui vit dans une cabane en forêt en compagnie d’un sanglier apprivoisé ; il y a un homme qui murmure à l’oreille des chevaux et un autre qui se prend peut-être pour Robespierre…

Oui mais, c’est bien beau de peindre de pittoresques personnages, mais l’intrigue en vaut-elle la peine ? Eh bien oui, mes amis, même si en fait d’intrigue, on a plutôt affaire à un « écheveau d’algues » comme dit Adamsberg. Soit trois meurtres différents déguisés en suicides dont le seul point commun est cet étrange signe présent sur le lieu du crime, ressemblant à une guillotine… Brrr ! Deux pistes se dégagent : l’une mène en Islande après un détour dans les Yvelines, l’autre vers une étrange société d' »étude des écrits de Maximilien de Robespierre ».

Elle m’a encore scotchée Vargas, avec la création de cette société secrète rejouant les scènes clés des assemblées révolutionnaires. Je n’en dis pas plus, mais pour qui aime l’histoire, c’est pain bénit. Elle arrive en plus, comme dans Pars vite et reviens tard, à tresser des liens entre des personnages historiques et le présent, à travers des histoires familiales tortueuses. Et puis il y a l’Islande. L’Islande fantastique de glace et de feu, de légendes aussi. L’Islande qui peut se révéler mortelle pour des touristes en goguette en mal de sensations fortes. L’Islande abrupte au premier abord mais si chaleureuse à travers les habitants de l’île de Grimsey. Un vrai conte éveillé qu’Adamsberg va évidemment apprécier au plus haut point. Adamsberg qui, en plus d’errer, possède un joli coup de crayon, arme fatale contre le crime.

Et je finirai avec Danglard, un de mes personnages préférés que je placerai peut-être même avant Adamsberg. L’érudit velléitaire, à la silhouette disgracieuse mais vêtue d’une élégance toute britannique. Le parfait homme du monde, l’esprit clair et précis, doublé d’un papa poule. Je le visualiserais presque. Son amour-propre va une fois de plus pâtir de son admiration teintée d’exaspération pour son chef, aux antipodes de lui-même. Pauvre Danglard. Reste fort va.

♠♣♥♦

Bilan : 4 polars = 2 anciens + 2 récents / 2 longs + 2 courts / 2 auteurs femmes + 2 auteurs hommes. Bref, j’ai fait de la parité sans le vouloir ! Une saison fructueuse pour les polars, mon été. Mais ils se resservent tout aussi bien en automne, que ce soit dans le métro, sous la couette ou allongé sur un tapis de feuilles mortes. Alors n’hésitez pas ! Et donnez-moi les titres de vos polars préférés, que je me refasse une réserve pour l’hiver…

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Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Dennis Lehane, Shutter Island

Comme Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie, ou La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Sébastien Japrisot, Shutter Island fait partie de ces thrillers génialement construits dont le twist final donne derechef envie de relire le bouquin sous un nouveau jour. Mais comme les deux livres susmentionnés, ce twist empêche d’en dire grand chose sous peine de le divulgâcher (que j’aime ce néologisme !).

Et ça me convient très bien car je suis un peu paresseuse en ce moment.

shutter-island

Nous suivons le marshall fédéral Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule qui, par une belle matinée de 1954 se rendent à Shutter Island, une petite île au large de Boston qui abrite un établissement mi-pénitentiaire, mi-psychiatrique (d’emblée, ce côté fort Boyard vous rend claustrophobe !) Les marshalls enquêtent sur la disparition d’une patiente, façon « Mystère de la chambre jaune ». Une fois sur l’île, on se trouve dans un monde réellement à part. Le labyrinthe des pavillons ponctué par un phare aussi mystérieux que sinistre, les protocoles de sécurité qui défaillent à l’occasion, et les motivations de chaque personnage qui se révèlent par étapes – patients, médecins, aide-soignants, marshalls – se nouent pour créer une énigme de plus en plus sombre et oppressante.

Ne cherchez pas plus loin : si vous voulez faire vibrer vos nerfs au rythme de la guirlande clignotante de votre sapin – la délicate métaphore que voilà – édit : j’ai rédigé ce billet avant Noël – cet opus de Dennis Lehane est une « master piece », contrairement à Mystic River qui m’avait beaucoup déçue. Nous sommes « enfermés » dans cette île sinistre avec Teddy Daniels, et la pression monte, monte, monte, comme cet ouragan qui se déchaîne au même moment. Nous voyons l’étau se refermer sur l’enquêteur et jusqu’au bout nous nous demandons s’il ne va pas se « faire avoir » par les méchants médecins. Son caractère taciturne et son côté « Action Man » qui défie les forces des hommes et de la nature m’a fait jubiler.

Et puis, cerise sur la camisole, nous glissons dans l’univers fascinant de la psychiatrie et des grandes tendances qui le traversent dans les années 1950, entre les partisans du traitement des patients par électrochocs/lobotomies, ceux qui penchent pour les neuroleptiques, ou encore ceux qui privilégient la psychanalyse. Les échantillons de patients qui pointent le bout de leur nez ont l’air fichtrement zinzins ou terriblement rationnels, mais surtout complètement crédibles, au point que l’on oscille constamment entre l’horreur de leurs actes et la pitié. J’ai eu l’impression d’être moi-même un peu schizo à la lecture, et de voir des signes partout, sans même parler des codes chiffrés semés sur le chemin des deux marshalls. La peur de la contagion de la folie nous guette ! La structure du roman, avec les va-et-vient des marshalls et leur rapprochement progressif du cœur des bâtiments C (les détenus les plus dangereux) y sont sûrement pour quelque chose.

Cette histoire m’a hantée, sans qu’il n’y ait rien de gore (à part les colonies de rats sur la plage…) Et pourtant je n’avais pas vu venir le coup de massue final qui m’a dessillé les yeux comme un bon traitement par électrochocs.

Et, marque d’un thriller qui transcende le genre, il y a beaucoup d’humour dans les dialogues, une histoire d’amour tragique, et des histoires de guerre en Europe mémorables.

Je n’ai pas vu le film, qui est bon paraît-il mais reste abscons. Je ne peux que conseiller la lecture de ce thriller génial… et très humain en somme.

L’avis de Belette qui m’avait donné envie de le lire.

Franck Thilliez, Pandemia

C’est sur le blog de Florence que j’avais repéré Pandemia de Franck Thilliez et je l’avais noté en raison de son sujet, que je croyais être la « deep ecology », ce courant écologiste pour qui résoudre les atteintes à l’environnement revient à virer l’homme de la terre. Eh bien je n’y étais pas du tout ! Alors certes, c’est l’histoire d’un virus de la grippe inconnu qu’un malade a disséminé *quelque part* dans Paris, et qui prend très vite des proportions alarmantes, certes une menace pèse sur l’humanité, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque souci écologiste. Me replongeant sans le faire exprès dans des histoires de grippe après l’excellent Station Eleven, j’ai pris cher en chair de poule ! (Mais Florence, Le cri, Munchcomment fais-tu pour en parler de façon tellement détendue ??) Chochotte que je suis, je ne suis pas habituée à lire des polars aussi noirs, flirtant plus qu’un peu avec les codes du film d’horreur (un genre que je ne regarde jamais, au grand jamais, sous peine de ne plus dormir huit jours d’affilée, ce que je ne peux pas me permettre en ce moment). Je l’ai quand même lu jusqu’au bout car forcément, j’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire et voir ces pauvres flics, Franck Sharko et toute l’équipe, triompher enfin de « l’Homme en noir », le mal personnifié qui envoie des lettres écrites sur de la peau humaine et n’hésite pas à recourir aux pires sévices pour parvenir à ses fins. L’auteur s’est très bien documenté sur le Groupement d’intervention microbiologique (GIM), une sorte de « GIGN des microbes » comme le dit je crois l’un des personnages, qui existe vraiment, ainsi que sur le monde de la recherche à l’Institut Pasteur. On le sent sérieux et travailleur, ce Franck Thilliez, et même gentil, mais où va-t-il chercher toutes ces scènes d’horreur ? La comparaison entre l’enfer, les abysses, le darknet, l’apocalypse est pertinente, mais ça fait un peu satanisme de pacotille quand j’y songe maintenant, une semaine après avoir terminé ledit bouquin. On découvre à cet égard tout un tas de lieux souterrains, tous plus glauques les uns que les autres (vous n’avez pas envie de savoir à quoi les égouts de Paris ressemblent vraiment, non non, je vous assure). Mais même au grand air, il fait un peu trop gris et moche dans le Paris de Thilliez qui ressemble beaucoup à celui de Baudelaire :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Voilà, vous avez Pandemia en condensé et en plus poétique !

(Mais je ne suis pas niaise, je comprends l’intention, la saison des lilas aurait fait tâche dans un monde aussi nocturne). Les « bons » du roman ont du mérite de tenir le coup dans un tel univers !

Bref, un polar haletant, bien sanguinolent et qui ravira les amateurs du genre. Mais moi je préfère ne pas trop me farcir la tête avec l’idée que des tarés disposent de tellement d’outils (et de gens faibles) pour accomplir leurs sombres desseins…

« Pandemia » de Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection fleuve noir, Paris, juin 2015, 645 p.

Agatha Christie, Le major parlait trop

Afficher l'image d'origineLu en VO : A Caribbean Mystery.

Un Agatha Christie est toujours la promesse d’un bon moment, des retrouvailles avec une vieille amie dont on connaît le caractère et les manies, mais aussi l’indubitable génie pour nous raconter une énigme qui tient la route, avec un style et une ambiance inimitables.

J’avais déjà décelé ici les petites obsessions de celle que la presse appela « la duchesse de la mort » en son temps : la critique ironique des vices de la société moderne, l’apitoiement condescendant vis-à-vis des « jeunes », le regret à peine voilé de la perte de savoir-vivre et de la raréfaction d’un bon personnel de maison, toutes remarques mises dans la bouche de ses personnages fétiches mais reflétant exactement la pensée de leur auteur à mon avis. On les retrouve évidemment surtout dans ses romans tardifs, ce qui est le cas ici. Mais ce qui m’a plu dans cet opus, c’est aussi qu’on a affaire à une bonne vieille intrigue en vase clos, dans le cadre de la villégiature ou du voyage, de la même veine que ses grands succès de l’entre-deux-guerres, comme Le Crime de l’Orient-ExpressMort sur le Nil ou le Train Bleu.

Et cherry on the cake, Miss Marple est de la partie ! Une vieille miss toujours aussi charmante, babillante et tricotante, mais cette fois-ci déterrée de son enclave campagnarde de St Mary’s Mead : son neveu Raymond lui a en effet offert un séjour dans une île des Antilles, dans le luxueux Golden Palm Hotel tenu par un jeune couple avenant, Tim et Molly Kendal ! Le contraste entre la vieille Anglaise arrachée de son cottage et de ses petites habitudes, et l’éden paradisiaque des Caraïbes joue évidemment à plein : notre bonne Agatha ne se prive pas de livrer quelques tranches d’humour devant le spectacle d’une miss Marple en perte de repères, collet monté sur la plage, insensible à la grâce de la musique locale et désolée de n’être entourée que de vieux riches venus se dorer la pilule… Mais elle va vite se ressaisir et faire preuve d’une volonté de fer à l’heure où le ver s’introduit dans le fruit de ce paradis tropical…

… Très exactement au moment où l’inoffensif Major Palgrave, affecté d’une inoffensive propension à raconter à qui veut l’entendre ses exploits cynégétiques en Afrique, meurt un beau jour d’une maladie en apparence inoffensive. Personne ne s’en émeut, sauf miss Marple, tous sens en alerte. En effet, à la veille de sa mort, le Major lui avait parlé d’un meurtrier dont il détenait la photographie dans sa mallette, et de son curieux modus operandi, mais miss Marple n’y avait pas pris garde, assommée par la logorrhée de son interlocuteur…

Peu à peu elle lève certains doutes parmi la petite communauté des estivants : le vieux, caractériel et multimilliardaire Mr Rafiel, flanqué de sa secrétaire à tout faire qu’il rudoie et de son masseur douteux, le quatuor de botanistes Greg et Lucky Dyson et Edward et Evelyn Hillingdon dont les liens ne sont pas très clairs, le chanoine et sa sœur qui n’a pas ses yeux ni sa langue dans sa poche, et les autres, d’autant que la jeune et jolie propriétaire de l’hôtel se met à adopter un comportement de plus en plus étrange…

C’est un roman plein de faux-semblants, de on-dit, de rumeurs, avec une multitude de pistes possibles et de coupables éventuels pour plein de bonnes et différentes raisons. Si je me suis perdue en conjectures jusqu’au milieu du roman, je dois dire que c’est un des rares romans d’Agatha Christie où j’ai entrevu qui pouvait être le coupable avant la fin, et pourtant je l’ai lu dans les jours qui ont suivi la naissance de Mlle Z., les hormones en pagaille 😉

Ça ne m’a pas empêchée de bien savourer cet opus exotique et la transformation de miss Marple en Bond Girl casse-cou !

car_logoUne de mes rares contributions – entre deux tétées times – et tea times ! – au mois anglais (je n’attends pas le jour de la LC Agatha Christie, trop tardive !).

Avec une petite citation en guise de clin d’œil à notre temps pourri du moment : « Now that she had been here a week, Miss Marple had cured herself of the impulse to ask what the weather was like. The weather was always the same – fine. No interesting variations. « The many splendoured weather of an English day » she murmured to herself and wondered if it was a quotation, or whether she had made it up. There were, of course, hurricanes, or so she understood. But hurricanes were not weather in Miss Marple’s sense of the word. They were more in the nature of an act of God. There was rain, short violent rainfall that lasted five minutes and stopped abruptly. Everything and everyone were wringing wet, but in another five minutes they were dry again. »

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