« Ainsi nous n’irons plus errer… »

Van Gogh, Nuit étoilée
Van Gogh, Nuit étoilée

 

Ainsi nous n’irons plus errer

Au plus tard de la nuit,

Malgré un coeur anxieux d’aimer

Et la lune qui luit.

*

Car le coeur use sa gaine

Et l’âme le sein qui l’abrite,

Et le coeur doit reprendre haleine,

Et l’amour rester au gîte.

*

La nuit est faite pour aimer,

Et l’aube est importune,

Pourtant nous n’irons plus errer

Aux rayons de la lune.

– Lord Byron –

(trouvé dans Ray Bradbury, Chroniques martiennes, p. 100, édition Denoël 1997)

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Une fantaisie thermale d’Edmond Rostand

Sur la route qui mène à Cambo-les-bains au pays basque, un virage contourne une petite éminence boisée. Vous la repérerez grâce à une ferme basque (peut-être apercevrez-vous son propriétaire chenu) qui marque le départ d’une allée bifurquant de l’autre côté de la route. Serpentant entre les arbres cette allée dévoile peu à peu une grande façade blanche, large comme trois frontons de pelote basque et striée de poutres rouges. C’est la Villa Arnaga. Bienvenue chez Edmond Rostand !

villa arnaga

En 1901, l’auteur de Cyrano s’est vu prescrire une cure thermale à Cambo pour soigner ses bronches. Charmé par la douceur du pays basque, il décide de s’y installer. Voyant les choses en grand après ses récents succès parisiens (au théâtre comme à l’Académie), il y fait construire une villa fantaisiste mais disposant de tout le confort moderne, de style basque à l’extérieur, mais complètement Art Nouveau à l’intérieur.

Toi qui viens partager notre lumière blonde
Et t’asseoir au festin des horizons changeants,
N’entre qu’avec ton cœur, n’apporte rien du monde
Et ne raconte pas ce que disent les gens.

Dûment averti par le quatrain qui orne la porte d’entrée, on y pénètre par un des côtés. Immédiatement nous sommes introduits dans l’élégant vestibule dallé de noir et de blanc. Un escalier en éventail nous invite aux étages supérieurs tandis qu’une grande porte devant nous mène au salon, une vraie salle de bal, largement ouverte des deux côtés sur le jardin à la française au sud (« notre petit Versailles à nous » me glisse mon accompagnatrice) et sur un jardin anglais au nord. Deux ambiances pour une salle dédiée à l’art : des fresques ornent les murs en hauteur, représentant le poème de « La fête chez Thérèse » de Victor Hugo. Un piano à queue trône, seul, au milieu de la pièce, cadeau du compositeur Jules Massenet à Rosemonde, la femme d’Edmond Rostand.

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Par une porte en fer forgé, surmontée d’une galerie qui mène directement aux appartements du maître de céans, nous pénétrons dans la bibliothèque : petite pièce bordée de livres, de fresques de nymphe paresseuses et de banquettes moelleuses invitant au plaisir de la lecture.

arnaga

Enfin montons. La pièce la plus intéressante pour le visiteur est la salle de bain d’Edmond ! Conçue pour ses séances d’hydrothérapie, elle est spacieuse, entièrement carrelée et dotée des fournitures dernier cri de la Belle Epoque : douche réglable (selon la puissance du jet et sa surface), chauffe-bain électrique, table de massage (ayant appartenu à Sarah Bernhardt), robinetterie d’eau chaude et d’eau froide…

villa-arnaga

Ensuite une enfilade de pièces nous conduit de la chambre d’Edmond à la chambre de Rosemonde en passant par la chambre et la salle de jeu des enfants (ils étaient deux : Maurice et Jean). Toutes donnent sur les carrés bien ordonnés du jardin et son petit canal. La scénographie du jardin est complétée par une colonnade en arrière-plan qui sert de marchepied pour les montagnes, petites et bleues, à l’horizon. Un parfait décor de théâtre pour la scène de déclaration d’amour de Cyrano à Roxane !

Derrière la romantique colonnade se trouve… une superbe basse-cour de poules ! Voulue par Edmond, elle lui a servi d’inspiration pour sa fable animalière, Chantecler, composée à Arnaga. Mais revenons à l’étage. Parmi les pièces donnant sur le nord se trouve le bureau du secrétaire d’Edmond, entièrement recouvert de boiseries, et le boudoir de Madame, véritable ode à la fantaisie des contes de fée et s’ornant d’une curieuse pendule avec 14 heures, oeuvre du père de Boris Vian !

arnaga

Si vous avez la chance comme moi de visiter Arnaga pendant le petit festival musical et littéraire, vous pourrez goûter de façon évanescente à cette vie dédiée à l’art des époux Rostand, en entendant déclamer des vers d’Edmond et Rosemonde dans la grange ou écouter des airs de la Belle Epoque (que du bon : Satie, Debussy, Granados…) joués au piano par Lutxi Nesprias, une jeune prodige basque.

Les époux Rostand
Les époux Rostand

Je vous laisse avec ce poème d’Edmond, qui vaut toutes les vidéos de chats d’internet 😉

Le petit chat de l'Olympia d'Edouard Manet
Le petit chat d’Edouard Manet

C’est un petit chat noir effronté comme un page,
Je le laisse jouer sur ma table souvent.
Quelquefois il s’assied sans faire de tapage,
On dirait un joli presse-papier vivant.

Rien en lui, pas un poil de son velours ne bouge ;
Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc,
A ces minets tirant leur langue de drap rouge,
Qu’on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.

Quand il s’amuse, il est extrêmement comique,
Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet.
Souvent je m’accroupis pour suivre sa mimique
Quand on met devant lui la soucoupe de lait.

Tout d’abord de son nez délicat il le flaire,
La frôle, puis, à coups de langue très petits,
Il le happe ; et dès lors il est à son affaire
Et l’on entend, pendant qu’il boit, un clapotis.

Il boit, bougeant la queue et sans faire une pause,
Et ne relève enfin son joli museau plat
Que lorsqu’il a passé sa langue rêche et rose
Partout, bien proprement débarbouillé le plat.

Alors il se pourlèche un moment les moustaches,
Avec l’air étonné d’avoir déjà fini.
Et comme il s’aperçoit qu’il s’est fait quelques taches,
Il se lisse à nouveau, lustre son poil terni.

Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates ;
Il les ferme à demi, parfois, en reniflant,
Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes,
Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.

Poésie #4 « …pour que revienne le temps de promission »

Malel
(c) Malel

voum roh

s’envoler

plus haut que le frisson plus haut que les sorcières

vers d’autres étoiles exaltation féroce de forêts et de

montagnes déracinées à l’heure où nul n’y pense

les îles liées pour mille ans !

(c) Malel
(c) Malel

voum roh oh

pour que revienne le temps de promission

et l’oiseau qui savait mon nom

et la femme qui avait mille noms

de fontaine de soleil et de pleurs

et ses cheveux d’alevin

et ses pas mes climats

et ses yeux mes saisons

et les jours sans nuisance

et les nuits sans offense

et les étoiles de confidence

et le vent de connivence

 – Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

(c) Malel
(c) Malel

Poésie #3 « Heureux qui comme Ulysse… » – In memoriam Papi Charles

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

– Joachim du Bellay

 voyage

Mon grand père « Papi Charles » est décédé le 31 mars dernier. A l’occasion de la naissance de ma fille il m’avait envoyé une carte représentant ce vaisseau toutes voiles dehors. Il m’écrivait : « La voici embarquée sur le vaisseau grand pavois de la vie… Assurez-lui une bonne traversée. » Alors qu’il a entrepris le dernier grand Voyage vers le Royaume des Cieux, je lui dédie ce poème.

Edit : Et voilà une version du poème arrangée par Brassens, Brassens qui parle de la Provence, le pays de mon grand’père.

Poésie du dimanche #2 « La mer, la mer, toujours recommencée ! »

Pour ressentir la caresse du soleil en plein cœur  de l’hiver, rien de tel que le début du cimetière marin de Valéry…

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée !

Ô récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Paul Valéry, Le cimetière marin

Paul Cézanne, Le golfe de Marseille vu de l'Estaque, 1886
Paul Cézanne, Le golfe de Marseille vu de l’Estaque, 1886