Raphaëlle Bacqué, Richie

J’ai constaté depuis un certain temps déjà que je ne suis plus la lectrice endurante et persévérante que j’étais, ado. A l’époque je lisais en continu Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Verne, Maupassant, Vargas Llosa ou Gabriel Garcia Marquez… C’est aussi que je n’étais pas sollicitée de tous côtés par Facebook, Twitter, Internet de façon générale. Peut-être aussi le fait de travailler et de s’occuper d’un bébé (sans compter le mari 😉 ) me laisse moins de temps, mais je sens bien au fond de moi que ce ne sont que des excuses habillant ma dispersion livresque.

Je lis en picorant : un peu d’Usage du monde par-ci (cf. la rubrique « en ce moment je lis » qui n’a pas changé depuis un bout de temps, et pour cause !), un peu de Chouans par là (Balzac, le retour). Rajoutez à cela un nouveau livre pour mon challenge indien et qui comporte exactement 1349 pages, et Le liseur de Bernard Schlink pour ma première participation au blogoclub… Au secours, je me noie !

Avec tout ça j’ai perdu mon temps sur un livre que je n’ai pas, mais pas du tout aimé : Le temps d’un autre de Robert Goddard. Dieu, quel ennui ! Seule l’envie de découvrir le fin mot de l’histoire m’a fait tenir jusqu’à la dernière page – ce qui a encore plus contribué à mon amertume d’avoir dépensé de l’énergie à lire ce nanar, une fois la dernière page tournée. Le temps d’un autre aurait dû rester… celui d’un autre.

Et donc, je l’avoue, c’est un zeste de curiosité malsaine qui m’a amenée à lire ce bouquin surfant sur une gloire de l’époque : « Richie » de Raphaëlle Bacqué.

Grand reporter au Monde, elle nous offre ici un portrait de Richard Descoings, le défunt patron de Sciences Po. S’agissant de mon alma mater, j’avais un certain intérêt à découvrir la face cachée de cet homme émacié qui présidait à ses destinées . Contrairement à la plupart des étudiants décrits dans le livre, Richard Descoings ne déchaînait pas en moi l’admiration enthousiaste, voire le culte auquel certains s’adonnaient (j’aurais écrit #WTF à l’époque si l’acronyme et le hashtag existaient). En fait pour tout dire il m’était indifférent ; à l’époque beaucoup d’autres sujets retenaient mon attention.

Mais maintenant que la période Descoings commence à entrer dans l’histoire, mon intérêt pour le bonhomme grandit 😉

La plume de Bacqué suit donc le jeune Richard, frais émoulu de l’ENA où il n’a pas laissé un souvenir impérissable. Un passage au « Conseil des tatas » (le conseil d’Etat) puis un engagement à l’Aides des débuts (première assoce française d’information et de soutien sur le sida), tout cela campe sans fard le portrait d’un homosexuel sous les ors de la République ou les paillettes du Paris branché des années 80. Mais Descoings s’ennuie et se défausse, il ne se sent pas à sa place. Pour apaiser ses angoisses, le vide existentiel qui l’habite, il fréquente les boîtes homos, se saoûle et se drogue en compagnie de Diane de Beauvau. Haut fonctionnaire côté pile, clubber échevelé côté face. Il tutoie l’abîme.

Et puis Richard devint patron de Sciences Po en 1996, à 38 ans. La révolution « Richie » pouvait commencer.

Les réformes, on les connaît : passage du cursus de 3 à 5 ans, une 3e année à l’étranger pour tout le monde (un Erasmus généralisé), et le pavé dans la mare, les conventions signées avec des lycées de ZEP pour faire entrer des jeunes issus des banlieues défavorisées dans l’antichambre du pouvoir.

J’ai été déçue que Bacqué parle peu de la création des antennes régionales de Sciences Po, chacune spécialisée sur une aire géographique (le tour du monde réduit à un tour de France : l’Allemagne à Nancy, l’Europe de l’est à Dijon, l’Amérique Latine à Poitiers, le monde méditerranéen à Menton, l’Asie au Havre, les Etats-Unis à Reims et l’Afrique… à Paris pour l’instant). L’objectif de Descoings était bien de faire entrer près de 50% d’étudiants étrangers à Sciences Po. Cela allait de pair avec les 3e années à l’étranger et les partenariats noués avec les plus prestigieuses universités au monde, dont Raphaëlle montre bien l’audace, alors que Descoings n’était que fonctionnaire et non universitaire renommé, patron d’une école inconnue en-dehors de la France (voire… le récit épique des premières conventions ZEP montre bien que la gloire de Sciences Po était toute relative dans certains coins de la république française). Le coup de bluff de Descoings a été de présenter Sciences Po aux étrangers comme la plus prestigieuse université de France ! Et ça a marché !

Bref, pour moi qui suis issue du « cycle ibéro-américain de Sciences Po Paris à Poitiers » (comme on disait à l’époque) (les gens ne comprenaient pas en général), entrée à Sciences Po par la procédure « des étrangers », j’ai apprécié de voir l’envers du décor de ces réformes, mais j’ai été frustrée que le livre consacre si peu de pages au sujet. En même temps, le sujet c’était Descoings, pas Sciences Po, mais les deux se sont tellement confondus à la fin de sa vie…

Car oui, on plonge dans la relation ambiguë, tant sur le plan conjugal que sur le plan professionnel, de Descoings et de Nadia Marik, n°2 de Sciences Po à la cour et épouse de Descoings à la ville. Un couple prométhéen, qui détenait toutes les ficelles des carrières et des primes des uns et des autres dans la maison. On apprend que Descoings a fait une tentative de suicide vers 2002 : trop de travail, de pression, ou ce vide existentiel qui le rattrapait ?

Pour les amateurs, on a droit à au moins deux chapitres sur DSK prof d’éco à Sciences Po (c’était un bon prof, si vous voulez mon avis).

Enfin, un destin. Mais le livre refermé, je n’arrive pas à percer la fascination qu’il exerçait et qui conduisait des centaines d’étudiants à l’acclamer « Richie ! Richie ! » dans l’amphi Boutmy comme dans un show de rockstar, ni par quel mystère ces mêmes étudiants ont accouru à Sciences Po à l’annonce de sa mort le 2 avril 2012, une bougie à la main. Ce genre d’idolâtrie me rend immédiatement suspicieuse. Cet homme a certes été un réformateur qui a su faire bouger une vieille institution, et par-delà, un certain état d’esprit du système éducatif français. Mais de là à le qualifier de visionnaire, de génie… Pour moi, il combinait une compréhension de l’époque (et notamment l’internationalisation des élites) avec un esprit « marketing » (étonnant pour un énarque). C’était aussi un directeur « Facebook » qui mêlait sans retenue sa vie privée à sa vie publique (sur Facebook même, où il était « ami » de ses étudiants et leur faisait partager ses états d’âme, mais aussi dans l’enceinte de Sciences Po et dans les fêtes de fin d’année…). Il aimait être aimé, et son charisme a décoiffé la vieille dame de la rue Saint-Guillaume.

Mais pour moi, je n’ai jamais réussi, et n’y parviens toujours pas, à le trouver « vrai », ni dans sa façon d’être ni dans sa façon d’agir. Et cela m’empêche de chanter ses louanges, même après sa mort.

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Annie Ernaux – Les Années

Contexte de lecture : Hier dans la nuit, insomniaque affligée d’une angoisse existentielle (cela va souvent ensemble, non ?), je fouille mes rayonnages à la recherche d’un bouquin précis, ce bouquin lu deux ans auparavant, dans l’espoir qu’il agira comme un calmant qui apaise sans pour autant guérir.

Ca y est ! je l’ai. Les Années d’Annie Ernaux.

Je n’ai lu d’Annie Ernaux que ce livre, cadeau d’un ami. Je la découvrais à l’époque, bien qu’elle fut un écrivain reconnu depuis une trentaine d’années au moins. Autant dire que je ne suis pas très au fait de la tambouille littéraire française contemporaine. Son livre m’a dès cette première lecture, comme happée. Quel charme ensorceleur agit entre ses lignes ?

Je lis dans les articles glanés sur le net qu’Annie Ernaux a développé une « écriture plate » pour rendre compte d’une expérience au monde sans rien qui ne fasse écran. Point de place ici au « style », au respect du verbe pour lui-même. Qu’est-ce donc alors qui retient l’amateur de belles lettres ? Si ce n’est la forme, c’est donc le fond, ou plutôt une forme qui accouche d’un fond de vérité saisissant.

Autant attaquer le vif du sujet : dans les « Années », Annie fait son autobiographie mais elle n’écrit jamais à la première personne du singulier. « Elle », « on », « les gens » sont les sujets de cette histoire. Serait-ce une « autobiographie collective » (oxymore ?) dont elle serait le simple scribe ? Une création littéraire qui emprunterait, toutes proportions gardées, à « la recherche du temps perdu » ?

Oui, ce livre contient l’ambition de restituer une fresque totale d’un temps – la seconde partie du dernier siècle – et d’un lieu – un bourg normand, puis la Province, la Banlieue. Mais une fresque qui saisirait des fragments de vie à l’instant même où ils sont vécus, année après année, de façon impersonnelle comme sur un négatif de pellicule. Le point de vue se situe au ras du sujet et se fond dans ses perceptions du moment. Ce n’est pas le sujet actuel – que ce soit Ernaux ou un autre plus général, ce qui n’est jamais très clair – qui jetterait un regard sur ce qu’il était auparavant comme par-dessus son épaule, mais le sujet qui semble revivre sa vie depuis sa naissance.

Ernaux réintroduit l’autobiographie par la porte dérobée : son itinéraire forme la trame du livre, de ses premiers souvenirs conscients, au milieu des années 40, jusqu’aux années qui précèdent directement la parution du livre en 2008. L’astuce littéraire, c’est l’égrenage de ses souvenirs au fil de photographies la fixant aux âges de sa vie: petite fille, adolescente, jeune fille, femme. Les décennies passant, on voit se dérouler le ruban d’un présent imperceptiblement plus neuf, qui se substitue à un présent un peu plus ancien. Chaque moment présent se construit en référence au passé perçu et au futur imaginé, puis s’enfonce peu à peu dans les ténèbres de la mémoire, l’histoire, l’oubli… Vous me suivez ?

L’auteur part de sa propre expérience de femme – ses parents ouvriers devenus propriétaires d’un café-épicerie, les études, l’ascension sociale, l’avortement clandestin, lemariage, l’enseignement, les courses dans l’hypermarché flambant neuf, la souscription d’un crédit sofinco pour l’achat d’un frigidaire, le divorce, les vacances en Espagne, le désir d’écrire. Mais le « on » s’élargit en cercles concentriques à son entourage proche, familial et familier, cercle d’amis, camarades d’école, de collège, de fac, jusqu’à un esprit général du temps, un inconscient collectif, « les gens ». Un auteur de blog fait remarquer à raison que la distinction entre les acteurs de ce « on » n’est jamais spécifiée, courant le risque d’écraser les individus sous les couches d’un pinceau uniformisant. Certes. Mais quel tableau !

Un tableau vivant des tournures de phrases communes à l’époque, différenciant les générations : « la vie te dressera », « ça va te faire de l’usage », « ma piaule », « si tu es gais ris donc »…

…des attitudes corporelles héritées d’un passé paysan : le saisi rude des oreilles d’un lapin comme de la joue d’un enfant pour y déposer « un bécot », la démarche des femmes dans la rue, leur façon d’empoigner la volaille pour l’égorger dans la cuisine…

…des gestes ou situations inscrits dans la mémoire : les garçons qui « virevoltent » autour des filles fières et gênées, l’adolescente qui ôte ses soquettes dans ses ballerines pour avoir l’air d’une jeune fille… le ramassage du crottin dans la rue après le passage d’un cheval, qui servira d’engrais dans les plate-bandes…

…des sensations : le dépaysement que procurent les premiers « grands ensembles » et les hypermarchés, comme si l’on se mouvait dans un espace trop grand pour sa taille…

Bref, une anthropologie de la vie quotidienne soumise au passage du temps, qui comprend aussi toute une retrouvaille archéologique des objets, des marques, des slogans, des institutions, des chants, des rites révolus : les conversations et ritournelles des dimanche midi en famille (ah le petit vin blanc !), les comptines, les jeux, les « meubles Lévitan qui durent longtemps » vantés avec l’accent impératif et optimiste des pubs radiodiffusées d’alors, les devoirs réalisés sur la toile cirée de la cuisine, le « mange-disque », la revue Cinémonde, la Fête de la Jeunesse qui revient chaque année au printemps, comme les communions solennelles, la carte de France punaisée dans la cuisine pour y suivre les étapes du Tour… Je fais là un inventaire à la Prévert que l’écriture d’Annie Ernaux a le mérite faire revivre comme si elle avait réussi à traverser le mur du passé.

Et voilà le miracle du livre : le passé semble revivre dans le présent ! A la lecture, on le croirait presque autonome ce passé, délivré de ses ancrages chronologiques. C’est aussi là que réside la part de mauvaise foi de la narratrice-autobiographe : malgré tous ses efforts d’authenticité, le passé ne peut pas revivre tel quel dans le présent. Il est nécessairement altéré par le processus sélectif de la mémoire et par les scories du temps. Lévi-Strauss parle très bien de ce processus dans une des pages introductives de son autobiographie intellectuelle, Tristes Tropiques.

Les Années que je préfère chez Annie ce sont les années 40 et 50. Ici l’emploi du « on » s’accommode de la mémoire floue des années d’enfance, ce temps des commencements où « le monde » se réduit à l’entourage proche. Pour l’historienne que je suis, cette première partie est une porte d’entrée dans les années d’Après-guerre, avec ses relents immémoriaux que charrient les récits ressassés chaque dimanche lors des repas familiaux. Les années « post-68 » m’intéressent moins dans la mesure où elles deviennent le monde que je connais. Ernaux constate qu’aujourd’hui, les repas en famille qu’elle préside ne sont plus le temps de la mise en forme du roman familial, car le temps semble s’être accéléré. Elle, en tout cas, en a amassé du récit, à partir des photos, de son Journal et de sa mémoire d’où elle extirpe les souvenirs à la chaîne, l’un entraînant l’autre comme une pelote (d’après une interview d’elle dans le Nouvel Obs).

Le « on » d’Ernaux vise à représenter et comprendre le monde tel qu’il est et son articulation subtile avec le temps qui passe. Il réduit l’écart entre « moi » et « eux », l’individu et la masse, le un et le tout, « le zéro et l’infini ». Certes il ne s’épargne pas de généralisations mais il résonne beaucoup en moi, car à défaut d’avoir trouvé la formule qui me permettrait de remonter le temps (un de mes rares fantasmes de science fiction), il est le passeur qui m’introduit clandestinement dans un passé relativement proche des Papy-boomers, mais que je n’ai jamais connu directement.

Pour en revenir au style d’Ernaux, plus marqué par son absence que par ses attributs, cette écriture nette et limpide, précise et tranchante, il est pour le lecteur une cure d’austérité et facilite l’identification de tout un chacun à ce qui se vit dans le  récit.

Effet post-lecture : ce livre n’a pas vraiment apaisé mon angoisse existentielle du moment mais l’a canalisée vers une réflexion sur l’importance de bien vivre sa vie (Annie Ernaux comme un livre de sagesse antique type Sénèque, on ne lui a sans doute jamais faite, celle-là !).

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Le recueil intégral des écrits d’Annie Ernaux, que j’ai fort envie de m’offrir

La touche intello : la démarche d’Annie Ernaux me fait penser à celle de l’historien Alain Corbin dont l’ambition est de restituer le « panorama sensoriel » d’une époque, les XVIIIe et XIXe siècle français*, mais en gardant une posture extérieure puisque le matériau ne provient pas de son vécu personnel. J’aimerais savoir si la question a déjà été posée à Annie Ernaux. Toujours dans le champ historiographique, le livre d’Eugen Weber sur « La France de nos aïeux » (1980) est un fabuleux voyage dans la France profonde du dernier tiers du XIXe siècle, début du XXe siècle : croyances, repères mentaux, horizons d’attente des populations rurales sont présentés avec une richesse de détails inouïe, provenant des récits de voyageurs, des correspondances de curé et d’instituteurs, de rapports administratifs envoyés par les préfets… La France d’il y a un siècle et demi nous est bien plus sauvage et mystérieuse que la plus reculée des tribus d’Amazonie.

* Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte, 2000, 202 p. (coll. « Cahiers libres »).