Guy Delisle, Chroniques birmanes

delisle2Dans ce roman graphique, Guy Delisle rapporte des fragments vécus en Birmanie en 2006 et 2007.

Guy est un mari et un père moderne : il suit sa femme Nadège, expatriée pour le compte de Médecins sans Frontières dans ce petit pays frontalier de l’Inde et de la Thaïlande, encore dominé par une junte militaire (jusqu’en 2011) et célèbre par le Prix Nobel de la Paix remporté par sa « Dame » Aung San Suu Kyi, alors assignée à résidence (jusqu’en 2012).

C’est sa deuxième dictature, après la Corée du Nord (brrr).

Mais l’auteur ne cherche pas à dresser un réquisitoire contre la dictature. Il part à la découverte de la Birmanie et des Birmans en poussant la poussette de son fils Louis dans les rues de Rangoun, doté d’un regard naïf qui fait mouche : des saynètes cocasses épinglent l’architecture des maisons mêlant chinoiseries et colonnes grecques, les coupures de courant régulières sauf dans le quartier des riches gradés militaires (et le monopole des « fils de » sur la vie économique), les particularités de l’approvisionnement local, les mails piratés par le régime, les nouvelles filtrées (pour savoir ce qui se passe à Rangoun, achetez le journal de Bangkok), les difficultés des ONG à obtenir des autorisations pour se rendre dans certaines régions, mais aussi les moines bouddhistes quémandant du riz, la curieuse mode des jeunes branchés, les éclaboussantes fêtes de l’eau, la délicate hospitalité birmane (malgré la surveillance policière), le petit cercle fermé des expatriés, les cours de dessin animé donnés à des dessinateurs birmans, la chaleur écrasante combattue par la clim entre deux coupures d’électricité…

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Ces Chroniques birmanes sont un bain d’anecdotes et de scènes saillantes, touchantes ou plus graves. On aime suivre le personnage de Guy, bedonnant, ne se prenant nullement au sérieux mais apte à saisir au vol les situations drôlesques et attendrissantes. Celles-ci sont accentuées par le sentiment d’étrangeté que provoque une culture très différente de la sienne, peu uniformisée par les traces de pop culture mondialisée qui traverse le rideau de fer de la dictature. Karen Carpenter a beau tourner en boucle dans la supérette locale, Guy est effaré de voir des jeunes arborer sur leurs T.shirt aussi bien le Che Guevara que la swastika (qui est néanmoins un symbole bouddhiste ou hindou à l’origine, non ?).

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Le dessin est assez sommaire : en quelques traits, l’auteur campe un décor, une expression. Cela donne un côté « pris sur le vif » assez frais au récit. Mention spéciale aux séries de petites cases sans bulles qui racontent un voyage entier en un minimum de formes.

On aurait pu s’attendre à une peinture plus en profondeur du pays (ce qu’il a fait d’ailleurs, dans ses Chroniques de Jérusalem qui sont postérieures) mais on rit à de nombreuses reprises des situations les plus loufoques. Mon personnage préféré est définitivement leur jardinier-homme-à-tout-faire-nounou, Maung Aye, le contact le plus répété de Guy avec un Birman pur jus : sa technique pour venir à bout des crapauds indiscrets est dantesque ! 😀

Une chouette lecture donc, dans ce format du récit graphique que j’apprécie de plus en plus.

Tiphaine Rivière, Carnets de thèse

these-1Pour ponctuer mon silence bloguesque de quelques bafouilles – et ce silence ne va pas s’arranger étant donné que j’ai rajouté « Autant en emporte le vent » à mes lectures du jour – je vais parler de cette BD découverte récemment : Carnets de thèse.

Alors forcément ça me parle, parce que j’en fais une, de thèse. Et c’est ce point commun qui dès le départ m’a donné envie de lire la BD. Ça, et le blog truffé d’humour de l’auteur-dessinatrice, Tiphaine Rivière « Le Bureau 14 de la Sorbonne« . Cherchez le strip du vieux prof sorbonnard confronté à la « génération Y » (c’est-à-dire les jeunes nés entre 1980 et l’an 2000) et vous verrez !

L’histoire suit donc le parcours de la jeune Jeanne Dargan, ex-prof de lettres en collège ZEP devenue thésarde non financée à la Sorbonne. On aime les situations croquées sur le vif : le directeur de thèse qui expédie ses 25 doctorants à coup de phrases toutes faites, le face-à-face avec la kafkaïenne secrétaire du bureau des thèses (Jeanne fait une thèse sur « le motif labyrinthique dans la parabole de la loi de Kafka »), les séjours au rez-de-jardin de la BNF (un autre « château » typiquement kafkaïen), les TD de littérature médiévale pompés dans le Que-sais-je, et les proches de Jeanne qui ne comprennent pas vraiment ce que veut dire faire une thèse de lettres…

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Tout ça sent bon le vécu, et pour cause : Tiphaine Rivière est une ancienne doctorante de la Sorbonne elle-même, fraîchement reconvertie dans le dessin !

Certaines situations font hurler : les TD qui ne seront jamais payés (ça a vraiment eu lieu ce scandale Tiphaine ?!), le manque de suivi de doctorants livrés à eux-mêmes et qui finissent souvent en totale perte de repères (voir les têtes « avant/après » la thèse : l’anti-lifting à coup sûr !).

L’humour, très fin, est omniprésent. Mais c’est un humour doux-amer : telle une mante religieuse, la thèse a fini par pomper toute la vie sociale, affective et culturelle de la pauvre Jeanne. Elle justifie que l’on parle d’une prolétarisation de certains doctorants. Certes, les situations ne sont pas toutes équivalentes : la  BD pointe notamment la situation des doctorants en sciences « dures » est plus enviable car ils sont mieux payés et mieux reconnus. Et puis il y a « Justine Marthe », la doctorante qui fait mieux que tout le monde : normalienne, agrégée, allocataire-monitrice et des dents qui rayent le parquet…

On voit assez souvent les personnages affalés sur leur sofa ou leur lit, à demi-nus ou en pyjama, voire prenant leur douche. Je ne sais trop pourquoi, si ce n’est pour introduire une touche insolite.

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La nudité dans la BD : un concept analytique ? 😉

Jeanne m’a énervée vers la moitié de la BD, quand commence sa déchéance (prévue) : elle se pose trop en « victime » face aux difficultés, elle est trop négative, trop à couper les cheveux en quatre… Elle concentre les maux des doctorants. Est-ce un effet voulu ? Tous les thésards s’identifieront peu ou prou à elle (à travers les galères du financement de thèse, les relations avec le directeur de thèse, adoré ou abhorré, les rivalités internes, le sentiment de solitude mais aussi l’exaltation, la passion pour un sujet auquel pas grand monde s’intéresse…) mais fort heureusement tous n’en sont pas à creuser le fond comme elle. Son cas sert à se rassurer : « ouf, je ne suis pas en train de devenir alcoolique ni maniaco-dépressif ». Ceux qui sont tentés par une thèse y réfléchit peut-être à deux fois (ou dix, ou vingt).

La question que tous se poseront en revanche c’est : suis-je plutôt Jeanne ou plutôt Justine ? 😉

Fabien Toulmé, Ce n’est pas toi que j’attendais

toulméPour ma première BD chroniquée ici, j’attaque fort. Fabien Toulmé raconte un épisode de la vie de Fabien Toulmé, sa femme Patricia, leur fille Louise et le petit être qui bourgeonne dans le ventre de Patricia. A priori, rien de bien original. Sauf que…

Sauf que Fabien a un pressentiment qui le tenaille depuis le début de cette grossesse.

Il a peur que ce petit bébé encore invisible soit atteint de trisomie 21. Il fait une fixette quoi. Au point que ça l’empêche de dormir parfois. Mais…

Mais au Brésil où il vit (sa femme est brésilienne), on ne fait pas de test systématique de dépistage de la trisomie 21 (et l’avortement est illégal de toutes façons)…

Mais en France, où ils reviennent quelques mois avant la naissance, les échographies ne signalent rien d’anormal…

Mais les sages-femmes à la maternité ne trouvent pas que leur nouvelle-née, Julia, ait « une tête de genou » comme dit Fabien (qui lui, trouve qu’elle a bien une tête bizarre, comparée à celle de son petit voisin de couveuse)…

Mais, mais, mais… cette situation va se prolonger quelques jours après la naissance mouvementée de la petite Julia. Jusqu’à ce que… Bam !

Eh bien oui, on ne peut rien vous cacher, Julia est bien atteinte de trisomie 21 (ce n’est pas un scoop, donc je me permets de dévoiler ici cet aspect essentiel de l’histoire, qui justifie à lui seul la réalisation du livre).

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Je ne suis pas la première à rédiger une chronique de « Ce n’est pas toi que j’attendais », qui a reçu un accueil enthousiaste de la presse et des blogs.

Oui, c’est une histoire touchante. Et le difficile apprivoisement d’un père envers sa petite fille « pas comme les autres » a le bon goût du réel.toulmé5

Non, ce n’est pas facile d’accueillir un enfant trisomique : en plus des soins, de l’accompagnement spécial du handicap, il y a le regard des autres, les projections sur l’avenir (que fera mon enfant quand je ne serai plus là). Un enfant handicapé cristallise plus que les autres les angoisses naturelles des parents.

Mais oui, c’est possible, et même source de joie, de grande(s) Joie(s).

Bon je dois dire qu’en tant que mère d’une poulette de 6 mois, j’ai eu de la peine pour la petite Julia qui, dès le démarrage de sa vie, est ballottée d’hôpitaux en hôpitaux, et un peu « rejetée » par son père. Mais comment aurais-je réagi, moi ? J’admire beaucoup l’attitude de Patricia, telle qu’elle est représentée dans le livre : plus ouverte à ce qui arrive, moins dans les idéaux d’enfant parfait. Il serait intéressant qu’elle-même raconte comment elle a vécu la naissance de sa fille, dans un pays étranger qui plus est !

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J’ai aimé les références à cette culture brésilienne que j’ai côtoyée pendant un an (il y a dix ans déjà ! Meu Deus !)

Bref, j’ai ressenti une grosse bouffée d’affection pour cette petite fille trisomique qui a réussi à déjouer le destin, vivre et se faire aimer par ses parents. Sa grande soeur, toute émerveillée d’avoir une petite soeur, m’a aussi beaucoup plu.

Et je salue le courage et l’honnêteté de Fabien Toulmé, retraçant sans fard ses réactions de rejet, de tristesse… mais aussi d’humour sur sa situation.

Pour finir, quand même, il faut un peu parler du dessin puisqu’on a là une BD. Eh bien j’aime beaucoup le trait, pas très réaliste mais très expressif. Les ambiances, notamment les clins d’oeil aux pubs, marques, symboles de la vie contemporaine, sont soignées ! Spéciale mention au piéton portant une écharpe « OM » pour signaler l’arrivée de la petite famille à Marseille, ou au poster de Johnny chez la famille « beauf » (j’aime ce genre de petits détails 😉 ).

Pour la note finale, en guise d’ouverture et pour m’essayer à « l’analyse de BD comparée », je dirais que « Ce n’est pas toi que j’attendais » me fait penser aux « Chroniques de Jérusalem » de Guy Delisle. Je m’explique. Il y a déjà la ressemblance du trait, le style « roman graphique ». Mais c’est aussi, dans les deux cas, un témoignage de vie d’un père de famille confronté à une expérience totalement nouvelle et pas toujours facile à appréhender. Bref, « Handicapland » comme « Jérusalem-Est », deux lieux fertiles en histoires décapantes 🙂

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