Aller « Vers le phare » en compagnie de Virginia Woolf

Commencer l’année en lisant Virginia Woolf, c’est prendre le temps d’être présent au temps : le temps qu’il fait, le temps qui passe, le temps intérieur. C’est l’assurance de ne pas être pris pour un gogol par les têtes de gondole de l’industrie culturelle. C’est débrancher la télé, sortir du train de la série Netflix en cours, faire la nique aux poncifs. C’est un assouplissement de l’esprit, comme un exercice de méditation. 

Une phrase du roman s’applique à merveille au bienfait que procure la lecture de l’autrice anglaise : « Des hommes, et des femmes aussi, oubliant pour un temps la complexité des choses, avaient connu auprès d’elle le soulagement de la simplicité. »

Vers le phare n’est pas un lieu commun. C’est un voyage. 

La traversée jusqu’à cette terre fabuleuse où s’anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s’abîment dans les ténèbres, est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l’épreuve.

Nous voilà sur une île écossaise, à la veille de la Première Guerre mondiale. La famille Ramsay est en villégiature. Le plus jeune fils rêve d’une expédition au phare. Sa mère dit oui ; pour son père il n’en est pas question. Ravissement et déception se succèdent brutalement : « … elle était sûre qu’il pensait : demain on ne va pas au Phare ; et elle pensa : il s’en souviendra toute sa vie. » 

À partir du choc d’un désir d’enfant contre l’implacable réalité, Virginia Woolf déroule la trame intime de la vie de ses personnages, membres de la moyenne bourgeoisie ; avec en ligne de mire, la rayonnante Mrs Ramsay ; et en ligne de fuite, le phare qui se détache au loin. L’autrice semble ainsi se concentrer sur un détail grossi à la loupe d’un tableau plus vaste, celui de « La » vie elle-même.

Portrett av forfatteren Virginia Woolf

Son génie consiste à capter, au niveau le plus primitif, les vibrations d’être de chacun de
ses personnages, pour nous les faire voir sous un jour nouveau, amusant à force d’étrangeté : un mari insatisfait qui n’en finit pas de tourner d’un bout à l’autre de la terrasse pour obtenir ce qu’il veut ; une femme forte et vertueuse mais avec un faible pour l’amour ; un couple qui se forme, un autre qui restera platonique ; des enfants qui courent ou rêvent dans leur chambre ; un pauvre étudiant dont la raideur compassée est la cible du mépris social ; une jeune fille qui perd sa broche (et sa vertu ?) à la plage ; toutes les pensées non formulées d’une grande tablée, semblables à un nuage bigarré qui planerait au-dessus des têtes des convives ; une mère qui endort son enfant en lui susurrant des mots qui font rêver comme « antilope » ; des personnages qui lisent ; une vieille fille qui peint, tourmentée par son sujet.

Deux mois... l'éternité !
Ce qui me permet de faire un clin d’oeil à ce beau livre illustré par une amie talentueuse

Le sujet principal, c’est le temps. La première partie fleure bon l’intemporalité des vacances, de l’enfance. « Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années » chante Nino Ferrer dans Le Sud, une chanson qui pourrait être un peu la BO de Vers le phare. Virginia relativise à sa façon : « Le moindre caillou que l’on frappe du bout de sa chaussure survivra à Shakespeare ». Mais il y a aussi une certaine angoisse : « Elle se disait : la vie – et aussitôt un petit ruban de temps se présentait à ses yeux ».

Puis la vie semble s’arrêter dans la deuxième partie : rideau. C’est alors le temps de la guerre, point de rupture de l’harmonie que faisait régner Mrs Ramsay. La maison de vacances se dégrade insensiblement sans ses occupants. Cette partie, la plus courte, ressemble à ces séquences de cinéma qui veulent montrer en peu de temps le passage de plusieurs années, avec des images qui tournent très vite et des ellipses. La troisième et dernière partie a des parfums de « temps retrouvé », de renaissance. Certains personnages parviennent finalement au bout de leurs désirs, des années après. 

Quel est le sens de la vie ? Rien d’autre – question simple, qui semblait se faire plus pressante au fil des années. La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’étaient plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir.

Mais dites-moi : faites-vous partie de la team La promenade au phare (titre français le plus couramment retenu) ou de la team Vers le phare (titre de la traduction de Françoise Pellan) ?  En anglais, le titre original est To the Lighthouse, donc la première option, retenue par les éditions Folio, paraît la plus adéquate. D’autant que l’appel du Phare, qui s’exerce plus ou moins sur tous les membres du cercle des Ramsay, ne s’accomplit jamais totalement. Ce n’est pas une simple promenade, une partie de plaisir, mais une réponse sans cesse ajournée à l’appel du large, un combat contre les forces de mort et pour la vie en germe. Les personnages sont toujours mouvement, en évolution,  et le titre Vers le phare traduit bien cette progressivité. Ou alors, on pourra choisir Voyage au phare des éditions du Livre de Poche, qui évacue au moins le côté anodin de la promenade. Sauf que, j’ai lu dans la préface ou ailleurs, que « To the lighthouse » peut être lu comme une adresse, une dédicace, comme on mettrait « à mon cher époux » au début d’un livre. Du coup, faudrait-il traduire Au Phare comme les éditions Stock ? On aurait en plus cette notion d’allant, comme les sans-culottes auraient pu dire « à la Bastille ! » Mais je trouve ce titre moins euphonique, plus sec, c’est même pour moi un contresens car finalement le lieu même du phare n’occupe qu’une place minime dans le livre (d’ailleurs, toutes les couvertures n’affichent pas l’image du phare – à ce propos, j’aime bien celle du Livre de Poche où l’on voit Lily Briscoe en train de peindre).

Au phareLa Promenade au phare par WoolfPromenade au phare par [Woolf, Virginia]To the LighthouseCover for To the Lighthouse

Lily Briscoe. Pendant de Mrs Ramsay, autre spécimen d’humanité féminine (elle serait Lilith quand Mrs Ramsay serait Ève), elle va me permettre de redire combien Virginia Woolf est moderne – et drôle.

Virginia Woolf est moderne car elle nous parle de la force du désir, et des chemins détournés par lesquels il opère. Chacun peut se sentir touché personnellement. Elle est moderne en créant le personnage de Lily Briscoe (son avatar ?), femme célibataire qui lutte pour exister et créer en tant que telle. Il lui faut passer outre les réflexions misogynes de son entourage : « … et voici qu’elle entendait Mr Tansley lui murmurer à l’oreille : ‘Les femmes sont incapables de peindre, incapables d’écrire…’ » et chérir sa liberté comme un joyau, le seul qu’elle possède face à Mrs Ramsay et sa couronne d’enfants (elle en a eu huit !) : « … elle revendiquait le droit d’échapper à la loi universelle ; se faisait éloquente ; elle aimait être seule ; elle aimait être elle-même…».

J.-J. SEMPÉ, Adolescente sur le rivage

Enfin, elle est drôle, si drôle, quand elle croque malicieusement les petits ridicules de ses personnages – un peu comme le ferait un Sempé anglais. Leurs interactions, leurs quiproquos, leur quant-à-soi, mis en miroir, arrachent un sourire, voire un rire, au détour d’une phrase plus ou moins innocente. Par là, Virginia nous montre qu’elle est bien anglaise, dans la tradition de Jane Austen !

Et il allait visiter les galeries de peinture, disaient-ils, et il vous demandait si sa cravate vous plaisait. Dieu sait que non, disait Rose.

« Vers le phare » de Virginia Woolf, texte traduit, présenté et annoté par Françoise Pellan, Folio Classique, 1996, 363 p.

19 commentaires sur « Aller « Vers le phare » en compagnie de Virginia Woolf »

  1. Je me note ce titre ! Je me pose une question : pour un défi, correspondrait-il à la consigne « Se déroule pendant la Première Guerre mondiale » ?
    Concernant le titre, je trouve que « Vers le phare » est plus joli, même s’il ne rend peut-être pas tout à fait justice au titre en VO. L’édition Folio est très jolie aussi !

    1. Oui pour la Première Guerre mondiale, elle est quand même bien évoquée dans la 2e partie. Cependant, je dirais qu’elle est plus présente dans Mrs Dalloway.
      Moi aussi, je préfère « Vers le phare » et je trouve l’édition très réussie, notamment la préface (un peu ardue quand même) et les notes, très instructive sur les passages inspirés des souvenirs d’enfance de Woolf.

      1. Je me permets juste un petit erratum : dans Mrs Dalloway, c’est l’après Première Guerre Mondiale qui est abondamment traité à travers le personnage de Septimus qui souffre de shell-shock 🙂 Le roman se passe dans les années 20 (il y a cent ans, punaise. Bim, dans la poire !)

      2. Mais oui, tu as raison ! Au temps pour moi. Mais la 1ère guerre mondiale devait me sembler plus présente dans Mrs Dalloway à travers le personnage inoubliable de Septimus.

  2. J’ai vérifié, c’est Promenade au phare que j’ai lu. Mais -sans trop faire ma snob- Woolf c’est mieux en anglais. Donc je dois le relire, ce roman, dont me reste la belle deuxième partie, et Lily qui peint. pas grand chose, quoi;

    1. Tu as raison, d’ailleurs j’ai hésité à l’acheter en VO et puis j’ai eu peur au dernier moment… Pourtant je lis Austen et Brontë en anglais, je devrais pouvoir y arriver avec Woolf ! La 2e partie est magique…

  3. Quel magnifique billet ! Je n’ai lu que Mrs Dalloway de Woolf, que j’ai beaucoup aimé, mais je n’ai jamais renouvelé l’expérience, je crois que cette auteure me fait un peu peur, malgré ma première tentative réussie..

    1. Merci Ingrid ! Woolf se lit au bon moment. Si tu veux retenter l’expérience avec elle, je te conseille vraiment le phare, ou alors Orlando.

  4. Ahhhh, commencer l’année avec Woolf, quel bonheur ! Cela fait un moment que je ne l’ai pas lu, tiens (non, en fait, ça ne fait que 7 mois… Mais ça me semble une éternité, dis donc !)
    J’ai lu ce roman avec la version « Promenade au phare » et c’est, par habitude, et parce que je le trouve plus agréable à dire, c’est le titre que j’ai coutume d’utiliser pour désigner ce roman. Cependant, je te rejoins complètement sur ton interprétation de « Vers le phare » qui me semble finalement plus subtil et plus raccord au projet de Woolf.
    Tu me donnes envie de replonger dans quelques nouvelles, tiens !

    1. Moi aussi je dis plus facilement « La promenade au phare » mais l’autre traduction me semble plus juste ! J’aimerais lire des nouvelles de Woolf. Y a-t-il un recueil ou une édition que tu me recommandes particulièrement ?

  5. Je suis dans la team « vers le phare » car il me semble que l’on désigne ainsi l’envie de s’y rendre, les regards vers lui, la pensée qui s’échappe de la maison vers l’ailleurs… C’est peut-être « vers » qui est plus important, que le phare !

    1. Oui, exactement, « Vers » traduit bien le désir, le fait de se détourner du trivial pour poser ses yeux sur l’horizon.

  6. Quel beau billet sur ce livre qui est mon préféré de Woolf (ce qui n’est pas peu dire !). Je préfère « Vers le phare », comme la majorité visiblement.
    Tu me fais penser qu’il me reste « Entre les actes » à découvrir, mon dernier Woolf…

    1. Je pense qu’il fait partie de mes préférés de Woolf également, en tout cas c’est la lecture qui m’a été la plus facile de cette autrice, avec ses nouvelles. Mais peut-être est-ce parce que je la connais un peu mieux maintenant. Plus qu’un Woolf a découvrir ! Tu dois hésiter à l’ouvrir du coup, non ? As-tu lu tous ses essais aussi ?

  7. Très belle chronique bien convaincante et certainement une de mes prochaines lectures. Après avoir lu et publié un article sur « Une chambre à soi », j’ai bien envie de lire d’autres œuvres de cette très grande de la littérature.

    1. Merci beaucoup. C’est une belle promesse que d’avoir tous ces titres de VW à découvrir ! Quant à moi, il faut que je finisse ma lecture d’ »Une chambre à soi » (j’ai commencé à le lire sur internet en anglais, mais la lecture sur écran n’est pas la plus agréable… maintenant que les librairies ont rouvert, je vais pouvoir l’acheter en version papier !)

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