Tendres silences, d’Angela Huth

On est d’accord pour dire que le 1er juillet, c’est un peu un 31 juin absent du calendrier ? Non parce que cela me permettrait de glisser in extremis ce billet dans le cadre du mois anglais, et ça, vous comprenez, ça me rassurerait sur le fait que oui, j’appartiens toujours à la blogo littéraire, malgré mes trois mois de black-out. (On remarquera qu’il n’y a plus guère que les mois thématiques pour me faire revenir poussivement sur la Toile. Ahem.)

Me voici donc revenue avec la petite pépite qu’est « Tendres silences » d’Angela Huth (une autrice populaire parmi les pratiquants du mois anglais et que je découvre enfin). William et Grace Handle pourraient à eux deux former le modèle d’un monument d’hommage au Couple Harmonieux. Après quelques décennies de vie commune, chacun connaît, comprend et anticipe les besoins de l’autre, sans nul besoin de longues conversations. William est violoniste et fondateur d’un quatuor à cordes à la réputation respectable ; Grace peint un album de fleurs pour enfants qui ne la passionne guère. Ils vivent une vie tranquille, réglée comme du papier à musique (évidemment) et exempte de surprises. Mais pleine d’une tendresse sincère.

En ces occasions où les Handle se trouvaient confrontés à des gens désireux de connaître le secret de leur bonheur conjugal, Grace et William n’étaient pas d’un grand secours. Contraints et forcés d’y réfléchir, ils estimaient que c’était un art en soi d’observer l’autre et de se comporter en conséquence. Il existait entre eux un mutuel désir d’éluder querelles ou conflits et un désir plus vif encore d’éviter de remettre leurs vies en question avec l’éternel déballage et mise au clair de leurs problèmes, de leurs pensées, de leurs sentiments, un passe-temps populaire contemporain qu’ils détestaient par-dessus tout. Aux yeux de Grace et William, pareil divertissement était écoeurant, épuisant, on pouvait employer à meilleur escient un temps précieux. De par leur façon de voir, ils étaient conscients d’être étiquetés comme appartenant à la vieille école très britannique qui exigeait que l’on gardât son flegme. Si l’on insistait, ils n’hésitaient pas à ajouter que la tolérance à l’égard des manies de l’autre contribuait à l’harmonie conjugale, sans jamais toutefois, par souci de fidélité, révéler ces manies. Ainsi, le rituel de la bataille du lit était une de celles-ci.

Ce ronron conjugal connaît des turbulences quand chacun de leur côté, ils rencontrent une personne du sexe opposé – et opposée en tout à leur meilleure moitié (une musicienne pulpeuse et fantaisiste pour William, un voisin ténébreux et tourmenté pour Grace) – qui bouleverse les fondations du pacte implicite qui régnait entre eux. Avec une facilité déconcertante, le ver entre dans le fruit du profond amour qui les lie, et va jusqu’à ronger leurs valeurs les plus solidement établies. Jusqu’à envisager des mesures plus ou moins radicales pour atteindre un but incertain et fantasmatique. Le tout accompagné des morceaux joués en quatuor ou en duo (envie de tous les écouter !)…

Ce qui est formidable dans ce roman, c’est qu’Angela Huth ne nous dépeint pas un couple vieillissant en pleine crise – crise ouverte du moins. Grace est toujours profondément amoureuse et admirative de son William, tandis que ce dernier est convaincu que son « cher Coeur » est la meilleure épouse qui soit. C’est justement cette absence quasi-complète de frottements entre eux, cette douce petite musique du quotidien, qui est propice à leur envoûtement par des personnalités plus acérées.

C’est donc avec beaucoup de perspicacité que l’autrice dépeint la montée de l’obsession, le réveil des sens, et le dévoilement de la face cachée de l’être. William est parfait en gentleman tatillon rendu fou par une jeune femme expansive. Mais j’ai trouvé Grace encore plus finement croquée, son côté « bobonne » qui vit à l’ombre de son mari masquant une personnalité forte et de discrètes désillusions.

Accessoirement, le comique éclate à chaque page, l’alternance entre les états d’âme des deux époux faisant naître des décalages savoureux que c’en est presque épuisant de malice. Quant au comique de situation, il n’est pas en reste. Mention spéciale à la soirée de Noël ratée ou au rituel du pliage des draps du lit conjugal. D’autres passages au contraire tirent vers le gothique de pacotille, le grotesque, voire le carrément glauque (genre « Psychose » de Hitchcock). Mais tout cela est tellement subtilement dosé, le verbe tellement tempéré, le passage de l’action, des sentiments, des ambiances allegro-adagio-allegretto tellement fluide, qu’à la fin on a surtout l’impression d’avoir assisté à une comédie douce-amère à l’anglaise, avec un soupçon de grinçant, de non-dit et de nonsense.

Il regardait Grace, sa femme, puis l’effaçait de son esprit. Elle n’existait tout simplement plus à sa place, de l’autre côté de la table. Cela revenait à jouer sur un ordinateur intérieur. Clic !

Et clac ! Me voilà conquise.

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Juin, mois anglais ♥

« Tendres silences » d’Angela Huth, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek et Henri Robillot, Folio, 2001, 531 p.

13 commentaires sur « Tendres silences, d’Angela Huth »

  1. Oh non, il était dans ma pAL (j’ai présenté un autre Huth pour ce mois anglais, mais je pouvais récidiver)
    Sinon, comme LC on avait prévu le désert des Tartares! Je t’attends! (dans u n trimestre?^_^ Tout me va!)
    Et bébé pousse? Dort?

    1. Oui, j’ai lu ton billet sur Les filles de Hallow Farms. Au départ, c’est celui-là que je voulais lire, mais Emmaüs (eh oui !) n’avait que Tendres silences en stock… et je n’ai pas regretté cette lecture.
      Oui, le Désert des Tartares ! Je n’ai pas oublié. Il faut que je mette la main dessus. Je te tiens au courant. D’ici un trimestre, ça me semble faisable !!
      Bébé pousse énormément, il a même crevé le plafond de sa courbe de poids ! Il dort assez bien (c’est-à-dire, sauf exceptions fréquentes !). Il est adorable mon fils 😉

  2. Je ne connais pas cet auteur. Ca a l’air drôle en effet mais pas sûre d’être attirée par cette thématique. Moi j’évite les mois thématiques. Jamais je n’arrive à terminer des challenges et autres.

    1. La thématique semble rebattue (le couple qui se fendille) mais elle est traitée de façon originale. Je n’arrive jamais à terminer les challenges (même pas le mien !), en revanche, je trouve que les mois thématiques permettent de sortir des livres de sa pal et créent une émulation sympathique, en particulier le mois anglais, sur Facebook ou Instagram notamment.

  3. C’était peut-être in extremis mais tu as su me conquérir avec ce billet. Je chercherai ce roman pour une prochaine lecture d’Angela Huth. A lire l’introduction on n’attend pas tout ce qui annonces dans ton dernier paragraphe. Merci pour rce beau billet !

  4. Ahhhh copinette is back ! (Et désolée pour mon propre retard de lecture de tes billets, je vogue moi-même sur d’autres rivages ces dernières semaines. Quel plaisir !)
    Dis donc, si les mois thématiques ont cette vertu de te faire revenir, tu seras des nôtres en septembre pour le mois américain alors ? (et pour la LC Aragon ? 😉 )
    Bon, je dois dire qu’au départ, je ne suis pas très passionnée par les romans de couples en déliquescence… Mais tu le vends tellement bien que je pourrais quand même me laisser tenter, qui sait !

    1. Sur des rivages armoricains, non ? 😉
      Yeah I’m back, mais je ne fais pas trop la fière, ce retour de flamme va-t-il durer ? L’été est assez tueur d’envie de bloguer en général…
      Mais sinon, oui, je suis motivée par le mois américain. Aragon, je crois que je vais passer mon tour honnêtement, vu la lenteur avec laquelle je lis en ce moment. Et puis je n’ai pas encore acheté le prochain livre (LEs beaux quartiers je crois).
      Ce n’est pas qu’un roman du couple ici, c’est aussi un roman sur la musique !

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