Le lambeau, de Philippe Lançon

“L’attentat s’infiltre dans les coeurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas.”

XVMdbd6cdcc-631f-11e8-9efd-4933e144f167-200x300Philippe Lançon a vu sa vie basculer avec la tuerie du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, dont il est l’un des rescapés. Sacré boulet au pied qu’il a préféré transformer en un pavé de près de 500 pages, dans lequel il revient sur ce moment effroyable et sur l’année passée dans divers services hospitaliers pour se faire rafistoler son lambeau de mâchoire défoncée à la kalachnikov.

Je n’aurais sûrement pas osé lire ce témoignage qui rouvre des blessures encore fraîches dans notre conscience collective si je n’avais entendu Philippe Lançon en parler à la radio. On aurait pu craindre un accès d’émotion bien légitime, à tout le moins une énième tentative d’explication de l’inexplicable. Il n’en fut rien, et en cela je crois qu’une commune dignité caractérise en général les victimes d’attentat. Dans ce cas particulier, la lucidité, la modestie et même j’ose le dire, la sagesse du personnage m’avaient séduite à l’écoute de l’émission. Quand j’ai vu que ma micro-bibliothèque de village l’avait dans ses rayons, je n’ai pas hésité à emprunter l’ouvrage.

Dans son témoignage, Philippe Lançon revient très souvent sur sa carrière de journaliste mais aussi sur sa jeunesse, ses aïeux, ses amours, ses voyages, ses affinités culturelles, à la façon d’un entonnoir pointé sur la rupture du 7 janvier 2015. Ces jours de janvier 1991 passés à Bagdad à la veille de la première Guerre d’Irak, avec quelques rares autres occidentaux restés par amour de l’information, haine de l’Amérique ou aveuglement (ou les trois), sont un des fils qui tissent la calamité du présent à celle d’hier, traçant un motif presque inscrutable pour nos esprits effarés. Mais rien ne destinait Lançon à être un martyr de la cause arabo-musulmane. Deux jours avant les bombardements américains sur l’Irak en 1991, il prenait le dernier avion en partance Bagdad. « C’est à cause du tapis » (acheté au souk), lui dit pince-sans-rire un collègue. Depuis, amoureux de Cuba, des femmes et de la littérature latino-américaines, il était devenu critique culturel à Libé et Charlie Hebdo.

Evidemment, l’auteur évoque ce matin du 7 janvier. Quelle émotion étrange de voir revivre la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, les vannes des uns, les désaccords des autres, mais surtout le rire communément partagé par les journalistes et dessinateurs d’un journal honni par certains et ignoré de la plupart, rire qui prélude à l’irruption des deux tueurs. Choc du familier et de l’inconcevable. Les mots peinent à décrire ce qui s’est vraiment passé, tant le passage funeste de la mort fut rapide et brutal.

“L’irruption de la violence nue isole du monde et des autres celui qui la subit.”

Finalement, l’auteur parle assez peu des « frères K » comme il les nomme ; ce sont littéralement des monstres, aussi froids et impénétrables que le métal de leurs Kalachnikovs, aussi peu consistants que les deux « K. », personnages du Procès et du Château de Kafka (aussi terrifiants que le K de Dino Buzzati ? aussi tourmentés que les frères Karamazov de Dostoïevski ? Evidemment, au petit jeu des initiales, on peut mettre Paris dans un violon). Il évoque surtout l’après, concentré qu’il est sur sa simple survie. Il explique combien dès lors plus rien n’a d’importance en-dehors de sa chambre, des soignants et des parents et amis qui viennent le visiter. La plus grande  partie de ce livre est donc le journal d’un “voyage autour de ma chambre”.

“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester au repos dans une chambre.” (Pascal, cité par l’auteur).

J’ai adoré les portraits très soignés des soignants (la « marquise des langes », cette infirmière aux doigts d’ange qui lui refait son bandage à la perfection, Chloé la chirurgienne, Annie la cantatrice, Annette-aux-yeux-clairs l’anesthésiste, oui beaucoup de femmes mais il y a des hommes aussi) : ces mains et ces visages qui le raccrochent à la vie et dont il dépend complètement. L’auteur montre très bien la sensation physique de la faiblesse et du processus de guérison qui fait mal dans la mesure où il fait du bien (répare son corps). Certains détails sont vraiment touchants : les policiers qui montent la garde et l’accompagnent jusqu’au bloc vêtus de blouses et de charlottes – sa lecture et sa relecture de “la mort de la grand-mère dans la Recherche de Proust” à chaque descente au bloc (comme d’ailleurs tous ses souvenirs liés à ses “trois grands-mères” à lui Philippe Lançon) – et même la visite de François Hollande. Il dit avoir cherché à adopter une attitude la plus “dandy” possible, c’est-à-dire de l’humour et de la bonne volonté face à ce qu’il lui était impossible de maîtriser. Cela parlera peut-être à ceux qui connaissent la maladie et les séjours à l’hôpital… Finalement, cet amas d’humanité finit par combler tant bien que mal, avec les moyens du bord, l’espèce de faille béante que l’attentat a creusé entre lui et le reste du monde “normal”.

“… ma seule prière passait pour l’instant par Bach et Kafka : l’un m’apportait la paix, et l’autre, une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse.” (Dans un échange avec l’aumônier d’hôpital).

Au bout du compte, il y a un côté passionnant (et universel) dans ce récit d’un homme qui remonte lentement de l’enfer, mais d’un autre côté j’ai fini par trouver ce récit un poil trop long. Sa portée dépasse la simple visée thérapeutique ; pourtant le partage de choses très intimes, aussi exemplaire soit-il dans sa simplicité de ton (eu égard à l’événement hors norme qui l’a provoqué), a fini par me blaser un peu sur la fin. C’est peut-être ce que l’auteur évoque quand il dit combien la plupart de ses proches sont incapables de comprendre ce qu’il vit.

Limites du témoignage personnel que connaissaient par ailleurs bien les combattants de la Grande Guerre quand ils revenaient à l’arrière, et à qui je souhaite rendre hommage à la veille du centenaire du 11 novembre 1918. La paix, la santé, la vie : on ne mesure leur valeur que lorsqu’on les perd (ou qu’on a été à deux doigts de les perdre). Si seulement nous n’avions pas besoin d’une guerre ou d’un attentat pour nous le rappeler !

Hasard du calendrier : je viens d’apprendre que Philippe Lançon a reçu le prix Femina pour Le Lambeau il y a trois heures ! 

Le billet de Keisha, celui de Panullum.

« Le lambeau » de Philippe Lançon, Gallimard, 2018, 510 p.

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14 commentaires sur « Le lambeau, de Philippe Lançon »

  1. Je ne savais pas trop quoi en penser. Là, tu me donnes très envie de le lire, malgré les limites que tu décris, mais qui sont inhérentes, je pense aussi au caractère incommunicable de ce type d’expérience à quiconque n’a pas vécu le surgissement de la violence brute.

  2. J’avoue que je ne connaissais pas du tout P Lançon avant de lire ce livre, son nom, son métier, les journaux où il travaille, et même sa présence sur les lieux de l’attentat… Mais j’ai lu son livre avec grand intérêt, et je le recommande, il ne faut pas craindre le contenu.

    1. Je ne le connaissais ni d’Eve ni d’Adam, moi non plus, mais il a pris valeur de symbole. Et puis il a écrit un livre d’une vraie valeur littéraire, au-delà de l’intérêt mémoriel qui lui est attaché.

  3. Je n’ai jamais souhaité lire ce livre mais ta chronique m’a vivement intéressée, merci. Ton propos est très clair et tes réflexions sur l’incommunicable très justes. Il y a un point qui m’étonne, j’ai peut-être mal compris : le Femina lui a été attribué en catégorie roman et non essai, mais il s’agit d’un témoignage, non ?

    1. Merci pour ton commentaire Marilyne. Oui en effet, le Femina lui a été attribué dans la catégorie roman alors que c’est bien un témoignage circonstancié (il insère les dates, des extraits de lettres, de mails et d’articles, et les noms ont été modifiés le moins possible). Après j’ai l’impression que les frontières du roman, de nos jours, s’élargissent toujours plus et englobent d’autres genres…

  4. J’avoue que c’est typiquement le genre de bouquin qui ne m’intéressent pas pour plein de raisons – ce qui ne m’empêche pas d’avoir trouvé ton billet très intéressant, comme toujours ^^ Mais tu vois, la question que je posais sur mon dernier billet ? Et bien je crois qu’elle me poserait vraiment des cas de conscience à propos d’un titre comme celui-ci… Imagine que je le trouve mauvais. Est-ce seulement possible de le dire, vu le sujet ?! (Je n’ai lu qu’une seule personne faire part d’un tel ressenti et elle ne l’a fait qu’en deux mots sur une story Instagram – comme ça, ça ne reste pas… Pour te dire à quel point la seule critique littéraire semble soulever bien plus… C’est vraiment épineux.)

    1. Je vois tout-à-fait ce que tu veux dire copinette 🙂 Je n’aurais moi-même pas été lire ce livre si je n’avais pas entendu son auteur à la radio (et n’étais tombée sous le charme de sa voix… et de ce qu’il avait à dire). En effet, difficile de critiquer un témoignage aussi poignant que celui-là, d’autant que l’expérience personnelle est irréductible à chacun et qu’on ne peut pas dire à quelqu’un qui a vécu quelque chose d’unique : « je pense que vous vous trompez » ! Mais tu vois, je ne m’empêche pas de faire un léger bémol en fin de billet. Ce que je dis ici reflète vraiment ma pensée : j’ai été touchée, parfois édifiée par ce livre de témoignage, portée par son message, charmée par son style fluide et authentique, mais à la fin j’avais l’impression de tourner un peu en rond dans la chambre de l’auteur 😉 Et ça, c’est un peu la limite des récits de témoignage justement, notamment quand ils font 500 pages.

  5. Pareil, c’est à écouter l’auteur à la radio (sur la mort de la grand mère!) que j’ai eu envie. J’ai eu qq bémols je crois sur son histoire assez gavante avec sa copine.

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