Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Des chutes qui cinglent comme des coups de triques. Un ton grinçant comme les essieux d’une carriole mal huilée. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1926-1965). Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, m’a semblé à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle est l’écrivaine qui en a inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple. Une sacrée aura, donc.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. D’un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. D’une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. D’une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). De deux adolescentes écervelées et d’une petite fille pleine de sagesse qui font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). D’un grand-père qui emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, où les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). D’enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). D’un « brave garçon de la campagne » et d’une philosophe unijambiste athée : la clairvoyance n’est pas toujours là où on la cherche. D’un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. D’employés d’une ferme confrontés à l’arrivée à de « déplacés » polonais pendant la guerre (cela résonne curieusement ces temps-ci).

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Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, tous croqués avec ironie, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux restent opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure. Catholique fervente (même si cela affleure peu dans ses textes), je pense que Flannery O’Connor cherche plutôt à montrer que de si « pauvre gens » ne peuvent espérer de rédemption que de façon surnaturelle. Et que quand bien même nous serions tentés de faire les pharisiens face aux cas humains présentés ici, nous avons nous-même nos propres zones d’ombres. A deux reprises apparaît en filigrane la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce peut-être implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (qu’ils soient valets de ferme traités en inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud) l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, superstitieuse, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Ridicule et grotesque en deux mots. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire l’enthousiaste et délicieux avis de Nébal qui vous en parle avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

Participation au challenge « Petit Bac » d’Enna dans la catégorie « mot positif » (BRAVES GENS).

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10 commentaires sur « Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor »

  1. Même si ton style est toujours délicieux, je crois que je passerais mon tour pour cette fois… Je ne suis pas fan des nouvelles de manière générale, ça n’aide sans doute pas.

      1. Je ne saurais dire… Très très souvent, je m’ennuie. C’est une forme un peu bâtarde qui est tellement courte, qu’elle en devient trop longue. Je ne sais pas comment dire ^^ Je fais exception des longues nouvelles, bien sûr, qui sont de petits romans.

      2. Amusant, j’ai moi aussi des doutes sur les nouvelles, j’ai toujours l’impression de ne pas côtoyer suffisamment les personnages pour pouvoir m’y attacher…

      3. C’est drôle, moi j’aime bien la tension contenue dans le format court, justement 😉

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