Quand le diable sortit de la salle de bain

Résultat de recherche d'images pour "le diable sortit de la salle de bain"Ceci est le roman « improvisé, interruptif et pas sérieux » d’un chômage de longue durée vécu par une jeune femme écrivain de son état. Dans des chapitres pleins d’humour mais lucides, Sophie Divry s’emploie à observer les conséquences de l’absence d’emploi stable sur l’état existentiel de son personnage (son double ? son avatar ?) : le basculement vers la pauvreté avec son cortège de maux mesquins (obsession alimentaire, repli social, anomie), l’importance prise par les petits détails et les occupations gratuites (rares), la vente de menus objets sur Leboncoin – comme elle le dit plusieurs fois : quand on a besoin d’un travail ou tout simplement d’argent, la première chose que l’on fait est généralement d’allumer son ordinateur (comme pour TOUT en fait, non ?).

« Ma mère n’avait pas tort. Mais elle ignorait qu’il y avait des étapes dans la mouise. Etre pauvre un an, c’est difficile mais on s’adapte. On est même fier de montrer qu’on peut s’en sortir. Etre pauvre deux ans, c’est être assigné à résidence, mais le pli est pris, on se trouve plutôt bien dans son petit réduit. Etre pauvre trois ans et toutes les années qui suivent, c’est voir sa garde-robe tomber en ruine, perdre ses amis, ne plus savoir ce qu’est s’amuser, ne plus aller voter, ne plus distinguer ce qui pourrait vous aider. » (p. 88)

et

« Ces journées se ressemblaient tellement que je suis incapable aujourd’hui de dire combien de temps elles ont duré. L’endroit le moins dangereux était le jardin du Musée des beaux-arts. J’y errais souvent. Assise sur un banc, je lisais un livre que j’avais apporté. Lire était le seul moyen de m’extraire de mon corps, même si la faim ne s’oublie jamais. Quand mes yeux ne pouvaient plus déchiffrer, je me levais et entreprenais de compter les colonnes, de compter les sculptures, de compter les gens. Je répétais l’opération toutes les heures. A midi, j’entrais dans le hall du musée, je prenais une brassée de tracts culturels pour imaginer toutes les expositions que je ne verrais jamais. C’était l’heure où les employés du quartier venaient manger leur sandwich. Les moineaux picoraient les miettes. Sans hâte, je montais feuilleter des catalogues d’exposition. Je retournais m’asseoir en espérant qu’un couple en colère prendrait place en face de moi, ils auraient parlé fort et j’aurais entendu des bribes de leur dispute, de leur vie. Mais tout était calme. » (p. 125-126).

Mais le titre montre bien qu’il ne s’agit pas d’un roman social et subjectif de facture conventionnelle. Se glissent dans le récit, tels de malicieux diablotins, des chapitres ouvertement foutraques et je-m’en-fous-de-la-typo, pour évoquer ses délires ouvertement allumés : Mlle malheurs-de-Sophie convoque son démon personnel, fait intervenir son obsédé ami Hector à la fois comme personnage et censeur du processus d’écriture, entend la voix de sa mère qui « commentapatit » ou « sursautaligna », restitue la conversation entre la bouilloire et le grille-pain, propose un manuel de « contemplage de plafond » en cas de coup dur, et donne à l’occasion son adresse e-mail pour que ses lecteurs lui envoient leurs suggestions de « mots qui manquent » dans la langue française (je lui ai envoyé les miennes, j’espère qu’elle les publiera dans son prochain livre comme promis !)

On note donc chez Sophie (oui, on a envie de parler d’elle comme d’une bonne copine un peu fofolle) un certain désir de malmener les limites du roman et la relation traditionnelle de l’auteur avec son lecteur : non plus de distance infranchissable mais d’interaction et de jeu (coucou Sophie !). C’est parfois hilarant, c’est inventif, et mêlé à des réflexions plus profondes sur l’état de notre société, le tout forme un ensemble fort plaisant. Mais pour moi, cela reste une pochade : une lecture agréable par son excentricité, mais ni emballante, ni décapante, ni révolutionnaire, ni extraordinaire, ni essentielle, ni démentielle, ni centrale ni fondamentale, ni… Bref ! (Cette petite énumération qualificative vous donnant un aperçu d’un procédé littéraire d’esprit un peu oulipo, prisé de l’auteur sur des pages entières).

–> Diable ! Je me rends compte que je publie ce billet un vendredi 13, ce qui n’était pas, mais alors absolument PAS prémédité ! HAHAHAHAHAHAAAAAAAAaaaAaaAAaAaargh….

Je suis néanmoins contente d’avoir découvert Sophie Divry, drôle de personnage et drôle d’auteur, jeune et pleine de talent, dont j’aurais plaisir à lire La cote 400 ou Rouvrir le roman (pour citer la blogueuse qui m’a une fois encore donné envie), ou Journal d’un recommencement, car ses considérations pleines de verve sur la lecture et les lecteurs ainsi que sur les cathos ne peuvent que me réjouir !

« Quand le diable sortit de la salle de bain » de Sophie Divry, Notabilia, 2015, 310 p.

10 commentaires sur « Quand le diable sortit de la salle de bain »

  1. J’en ai pas mal entendu parler, en bien en plus, mais ça ne me donne pas spécialement envie de me jeter dessus pour autant… Ça m’a l’air de faire partie de ces romans sympatoches mais très dispensables…

    1. Tu as le chic des formules… Sympatoche mais dispensable, c’est un peu ça… Même s’il y a des passages frappés au coin du génie quand même. C’est prometteur.

  2. Il a été bien accueilli sur les blogs ce roman à sa sortie, donc il est toujours noté quelque part, en fait je l’imaginais un peu un livre sympa et excentrique, façon blogging en fait. Peut-être que je le tenterai un de ces jours, mais je me rends bien compte que quelque chose me retient un peu (le titre peut-être), et tes petits bémols n’arrangent pas les choses.

    1. Oui ça fait un peu titre tiré du chapeau pour appâter le chaland, et finalement il reflète peu le sujet du livre. Il faut trouver le bon moment pour le lire sans doute 🙂

  3. Amusant de mettre de l’interaction dans un livre alors que c’est finalement un « outil » plutôt à sens unique… cela pique ma curiosité 🙂
    Le sujet me parle personnellement… cuisant souvenir de presqu’un an de chômage et des calculs bizarre que tu fais pour arriver à te nourrir avec un minimum de sous… il y a des choses que je ne peux plus manger aujourd’hui car ça me rappelle trop cette période ! (les nouilles chinoises en sachet… au secours !!!!! )
    Le truc qui te fait basculer de l’autre côté de la barrière, c’est tout bête, mais c’est quand tu renonces à ton abonnement mensuel pour les transports en commun… ça limite beaucoup tes sorties en fait.
    Et le sentiment d’être un peu à côté de la plaque lorsque tu vois tes amis qui eux, ont un boulot donc tes trucs à raconter… alors que toi tu as juste passé la journée à noyer tes sims dans la piscine…

    En tout cas, j’aime toujours autant tes chroniques !!!! Toi aussi tu devrais écrire un livre avec tous ces mots qui manquent à la langue française !

    1. Oh oui alors le sujet devrait te parler car elle aussi raconte ses galères pour se nourrir, et sa non-vie sociale… dis donc, ça n’a pas dû être facile pour toi cette période. Elle raconte quand même qu’elle a sa maman et ses 6 frères (!) mais qu’elle a du mal à leur parler de sa dèche. Merci pour les encouragements à écrire, l’idée me chatouille, je ne te le cache pas, j’ai même 2-3 idées de nouvelles. On verra, si j’ai la motivation 😊

  4. (hum, je plaide coupable, j’ai bien vu l’allusion)
    Bon, OK, sophie Divry est un cas dans cette littérature contemporaine, et ça fait du bien.

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