Marlen Haushofer, Le mur invisible

J’écris ce billet d’après mes impressions post-lectures, car j’ai dû rendre ce livre il y a une semaine à la bibliothèque. Encore une fois c’est Mior qui m’a mis l’eau à la bouche (elle s’y entend !).

C’est l’histoire d’une femme entre deux âges qui se rend à la maison de campagne d’un couple de ses amis. Laissée seule le premier soir, elle se rend compte qu’elle est toujours seule le lendemain. En cherchant à se rendre au village pour comprendre pourquoi ses amis ne sont pas rentrés de la nuit, elle se heurte à un mur invisible et infranchissable… Prisonnière ! Elle se rend vite compte qu’elle a survécu à une catastrophe inconnue, car les gens qu’elle aperçoit de l’autre côté sont figés dans leur dernière posture. Ses seuls compagnons vont se révéler être un chien, un chat, une vache… et la solitude. Sur elle seule incombe désormais la survie de cette micro-communauté mono-humaine habitant à l’intérieur de l’espace délimité par le fameux « mur invisible » !

La métaphore du « plafond de verre » vient tout juste de me frapper à l’instant où j’écris ces lignes, car ce roman, écrit dans les années 1960 par une mère de famille autrichienne a souvent été considéré comme un récit féministe. En effet, la narratrice (sans nom) qui tient son journal compare souvent sa vie d’avant le mur à celle d’après, et « l’enfermement » qu’elle décrit n’est pas toujours celui que l’on croit. Et puis c’est le roman d’une « prise en main » : obligée de subvenir à ses besoins et à ceux de ses animaux, la narratrice se retrousse les manches, fauche l’herbe, cultive ses légumes, trait sa vache, prend soin de ses outils de travail et se livre à toutes sortes d’activités physiques fort éreintantes.

J’ai toujours aimé les robinsonnades et les huis-clos, les histoires de survie en milieu inconnu, hostile et contraint (comme les raconte si bien Robert Merle dans L’Île, Malevil ou Madrapour) et les histoires de débrouille à la Rémi Sans Famille (dont on sait peu que l’auteur, Hector Malot, a aussi écrit l’histoire d’une petite fille qui subit à peu près le même sort dans En famille), notamment pour les réflexions sur la nature humaine que ces récits suscitent. Ici j’ai été servie, et pourtant il ne se passe pas grand chose d’extraordinaire. Les descriptions de la forêt et de la montagne autrichiennes sont majestueuses, la mise en scène des animaux domestiques est touchante et vraie. Le ton de la narratrice est sobre, attaché aux choses du quotidien mais aussi porté à l’introspection. Le moindre événement prend des dimensions extraordinaires lorsqu’on est le seul être humain à vivre dans un espace donné ! La moindre ressource est plus précieuse que l’or. L’échelle des valeurs se renverse : une allumette vaut plus qu’une voiture de luxe !

En fait, on peut trouver plein d’autres choses dans ce roman : une critique de l’aliénation apportée par la modernité (qui nous coupe de notre lien primitif avec la nature et de ses apprentissages fondamentaux), une métaphore de la condition humaine, dont la caractéristique ultime est la solitude, la peur de la folie…

Un roman atypique, où l’impression qu’il « se passe toujours la même chose » n’est que superficielle. Avez-vous lu ou vu d’autres fictions utilisant le thème du mur invisible ? Il me semble qu’il y a eu une série sur ce thème sortie récemment. Ce roman-ci a été adapté au cinéma en 2012.

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11 commentaires sur « Marlen Haushofer, Le mur invisible »

  1. Tu me tentes vraiment, je crois que ce roman me plairait beaucoup, d’autant qu’il se déroule à la montagne !
    Tu m’as rappelé aussi les livres d’Hector Malot que j’ai lus étant enfant, et que j’avais presque oubliés : ah, c’est le moment de la petite madeleine nostalgique…
    Quant à la série récente, tu fais peut-être référence à « Under the dome », adapté du roman de Stefen King. J’ai suivi les trois premières saisons, mais là il s’agit d’une communauté toute entière, la population d’une petite ville, prisonnière d’un mystérieux dôme de verre qui recouvre toute la ville.

    1. Oh tu lisais Hector Malot toi aussi ?? Que de bons souvenirs ! Rémi et son maître (comment s’appelait-il déjà ?) et ses singes savants… Il y a aussi un chien quelque part je crois. Que j’ai pleuré, maintes fois, quand il avait faim ou que certains de ses compagnons mourraient… Je me rappelle notamment l’explosion de grisou dans une mine… Heureusement il y avait le happy end final.
      Je te conseille « Le mur invisible », c’est frais, ça ne ressemble à rien de connu et c’est bouleversant au final.
      « Under the dome », c’est ça ! Ce serait intéressant de savoir si Stephen King avait lu « Le mur invisible ».

      1. J’ai peu de souvenirs des livres d’Hector Malot que j’ai lus très jeune, mais je me souviens aussi avoir beaucoup pleuré et je revois encore la couverture de « Sans famille ». Je dois encore l’avoir mais je ne sais pas où il est, il va falloir que je cherche…
        (Le maître s’appelle Vitalis, je viens de lire le résumé sur Wikipédia :-))

      2. Ah oui Vitalis ! Je me souviens qu’il était à la fois dur mais attaché à Rémi.

  2. Ce roman m’avait totalement bouleversée ! Je l’avais lu avidement, et il m’est resté longtemps dans la tête… Pourtant, tu as raison, il ne se passe pas graaaaaand chose. Mais il se passe l’essentiel !

    1. Je pense que ce livre marque parce qu’il interroge notre part de solitude, d’impuissance et en même temps notre résilience face aux épreuves. Un beau roman, oui !

    1. Eh bien je me souvenais du résumé d’une série, dont Le livre d’après vient de me redonner le nom, et qui s’articule autour de ce mur invisible emprisonnant une communauté et la coupant du monde extérieur. Du coup ce thème ne m’a pas trop surpris quand j’ai ouvert le livre de Marlen Haushofer. Sauf qu’elle en a certainement eu l’idée la première.

  3. Ce livre avait été un coup de coeur l’année dernière. J’avais été très surprise d’apprécier autant un roman dans lequel l’action est si limitée. Mais les animaux sont des personnages qui permettent de combler le manque d’humains de façon très intelligente. Et l’angoisse permanente d’arriver au bout des ressources tient bien en haleine.

    1. Oui je pense que c’est l’écriture de Marlen Haushofer qui est imperceptiblement prenante. Au début je me disais « mais… il ne se passe rien ou presque ! Est-ce comme ça jusqu’au bout ? » et finalement je suis arrivée au bout sans m’en rendre compte 😉

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