Jeffrey Eugenides, Middlesex

Je ne sais pas si Google nous rend idiots, ou si j’ai changé mes habitudes de lecture avec le temps (et mes goûts ?). Le fait est que je ne termine pas un roman sur deux. Voilà, c’est dit. Je lis environ les deux tiers, et puis je passe à un autre livre. Ça m’arrive même avec des livres qui m’ont plu et que j’ai chroniqué sur le blog, mais… Au bout d’un moment, mon intérêt pour l’histoire n’est plus assez fort pour que je continue à en suivre le fil. Souvent il s’agit d’histoires touffues, avec plein de personnages, et des situations qui se succèdent à un bon rythme. C’est ce que j’appellerais des romans-loukoums, délicieux mais un poil trop sucrés, et écœurants sur la fin. J’avoue cependant que cela m’arrive aussi avec des livres assez exigeants (comme Virginia Woolf, hem). Bref, j’ai décidé d’être honnête sur ce point à partir de maintenant. Comme vous pouvez le deviner, ça m’est arrivé avec « Middlesex » de Jeffrey Eugenides. En même temps, je me demande si je ne l’ai pas lâché parce qu’il fait partie d’un (trop) grand lot de livres tentateurs que j’ai emprunté à la bibliothèque et que je dois rendre pour dans deux semaines (c’est sûr, je n’arriverai pas à tous les lire dans ce laps de temps, mais je crois que j’ai voulu maximiser mes lectures !).

Afficher l'image d'origineBref, « Middlesex » est l’histoire rocambolesque de Callie Stephanides, une jeune fille américaine d’origine grecque qui découvre à l’adolescence qu’elle est en réalité un garçon. Mais je devrais dire que c’est en fait l’histoire de sa famille, une smala haute en couleurs, dont les premiers arrivants aux Etats-Unis sont les grands-parents de Callie, Desdemona et Lefty, fuyant les représailles turques à Smyrne en 1922. Ces grands-parents sont un peu les responsables de la « faute originelle » qui touche la famille de Callie. Avec cette fresque gréco-américaine, l’auteur modernise le mythe d’Hermaphrodite, symbole de la différence et de la complémentarité.

J’ai parfois pensé à cette comédie hollywoodienne que j’avais tellement aimée quand j’étais adolescente « Mariage à la grecque« . La référence au cinéma n’est d’ailleurs pas anodine. Eugenides a un vrai don de la mise en scène et de la formule : avec des images très visuelles et panoramiques il nous fait traverser l’histoire de cette famille qui traverse aussi le XXe siècle américain, depuis l’industrieuse ville de Detroit, la fameuse « Motor Town » et sa ségrégation raciale explosive. Ainsi, la transmission des gènes de la famille de génération en génération ressemble à une formidable course-marathon, avec comme point d’arrivée la naissance de la petite Callie en 1960. Certains passages sur les relations familiales, le rapport à la religion, la vie d’immigré, les situations inénarrables dans lesquelles se retrouvent les personnages (Desdemona travaillant pour la « nation de l’islam » par exemple) m’ont franchement fait glousser. D’autres passages sont beaucoup plus graves : le massacre des Grecs de Smyrne sous les yeux impassibles des Français et des Anglais est d’autant plus tragique qu’il est raconté de façon très extérieure, avec des zooms sur certains personnages par moments, et une grande économie de moyens. L’un des morceaux de bravoure est aussi la description du travail à la chaîne dans les usines Ford : on se croirait projeté dans le film « Les temps modernes » de Chaplin, avec l’emballement des phrases, le regard très mobile suivant les différentes phases de la construction d’une voiture, et la répétition lancinante de la même phrase à intervalles réguliers : « Wierzbicki fraise un palier et Stephanides meule un palier et O’Malley fixe un palier à un arbre à cames ».

Bref, un bon roman, original, fouillé, que j’ai pourtant arrêté au moment de l’entrée dans l’adolescence de Callie. Je crois que le narrateur (Cal, qui parle à la première personne et intervient régulièrement pour donner son avis), insiste tellement sur la transformation qu’il va connaître à la puberté que ma curiosité s’est estompée. J’ai juste lu les 20 pages de fin pour savoir comment tout ça finissait (un peu mollement, faut-il le dire, malgré une course-poursuite complètement barrée).

Je remercie quand même Titine qui m’a donné envie de connaître cet auteur en commençant par ce titre, lors du mois américain. 😉

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8 commentaires sur « Jeffrey Eugenides, Middlesex »

  1. J’aime tes chroniques littéraires 🙂

    Je ne pense pas qu’il soit idiot de ne pas finir un livre, c’est l’un des dix commandements dans « Comme un roman » de D. Pennac, le plaisir de lire serait gâché par les livres dont on fait une indigestion….

    Je n’ai lu que The Virgin Suicides de cet auteur (oui, je n’ai pas eu le courage de voir le film de Coppola ayant peur d’être choquée par les images) et ce que tu dis me conforte dans mon impression d’alors : un bon écrivain, moins quand il tente de « choquer » ou de briser des tabous….

    1. Merci Panullum ! J’aime les tiennes aussi (non non n’y vois aucune tentative de ma part de te pousser à les reprendre ! La pause bloguesque fait aussi partie des 10 commandements du blogueur 😉 ).
      Oui, peut-être qu’Eugenides aurait une petite tendance à la surenchère, juste pour faire réagir le lecteur… à la fin il en rajoutait un peu trop j’ai trouvé. Un roman est comme un cocktail, il faut savoir le doser subtilement (décidément avec mes métaphores culinaires, je dois avoir faim et soif ! Un des effets de la grossesse peut-être ??)

  2. Pour ma part, je suis tout ton contraire, sur ce coup là : j’ai beaucoup de mal à arrêter un livre, bien qu’il m’arrive de plus en plus d’y céder avec l’âge et l’absence d’envie que la lecture devienne une contrainte. Malgré tout, je le fais très rarement. Je préfère finir en diagonale (ça, par contre, ça m’arrive régulièrement) plutôt que de ne pas finir.
    Pour revenir au roman que tu chroniques, je garde un bon souvenir de « Middlesex », je l’avais dévoré en une semaine de job d’été durant mes années étudiantes ^^ Je l’emportais à la machine à café pendant les pauses pour le lire frénétiquement héhé !

    1. Tu es une lectrice loyale Lili 😉
      Mais je dois dire que je pratique aussi la lecture en diagonale.
      Oui je pense que j’aurais sans doute adoré ce bouquin il y a une petite dizaine d’années. Aujourd’hui, je suis plus sensible aux « connexions profondes » qu’un livre peut provoquer en moi (j’ai du mal à l’expliquer avec des mots) et donc ai tendance à me lasser de récits très drôles et bien écrits mais qui à force restent un peu à la surface (selon moi bien sûr)

  3. C’est très rare que j’abandonne un livre, et la plupart du temps, c’est avec la promesse faite à moi-même d’y revenir. Sans doute parce que je prends peu de risques et que je lis surtout des romans que je pense apprécier sans problème. En ce moment, je suis en train d’abandonner « Ada ou l’ardeur » de Nabokov, dans lequel je n’arrive pas à me plonger complètement après 200 pages. Mais j’ai peur de ne jamais y revenir si je le laisse de côté. On verra…

    Pour en revenir à ton billet, Eugenides est un auteur que j’apprécie beaucoup. « Le roman du mariage » avait notamment été un très chouette moment de lecture. Et je compte bien lire celui-ci, qui m’attend dans ma PAL depuis trop longtemps.

    1. OUh moi ça m’arrive souvent, comme je le disais dans ce billet, et sans trop de remords car je considère que la vie est trop courte pour gaspiller des moments de lecture précieux… En même temps, j’essaie quand même de « tenir » sur des lectures exigeantes, qui m’apportent beaucoup malgré tout. Mais là j’ai considéré que ce n’était pas le cas 😉 A part Eugenides a quand même un formidable talent d’écrivain et j’ai apprécié les 2/3 de son livre XD

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