Patrick Modiano, Villa triste

Afficher l'image d'origineCe livre, je l’ai lu d’une traite entre l’aéroport de Rome-Fiumicino et l’avion qui me ramenait en France. Petit clin d’œil, sur mon chemin pour l’aéroport, je suis passée par la « Via delle botteghe oscure », la rue des boutiques obscures qui a donné au livre éponyme de Modiano (chroniqué ici).

Un jeune homme de 18 ans se faisant passer pour le « comte Victor Chmara » se terre dans une petite ville d’eau savoyarde à la frontière avec la Suisse. Nous sommes au début des années soixante, la Guerre d’Algérie n’est pas terminée, et le narrateur, juif apatride, ressent la sourde angoisse d’être emmené par la police. Là-bas il traîne entre les halls des palaces cosmopolites, le salon de sa pension de famille, les parcs et les terrasses des cafés, où il puise une certaine sérénité dans son insignifiant anonymat. Jusqu’au jour où il fait la connaissance d’un duo aussi fascinant qu’étrange, la jeune Yvonne Jacquet, actrice en herbe, et son ami le docteur René Meinthe, un peu plus âgé. Il devient vite l’amant de la première tandis que le deuxième l’intrigue par ses activités récurrentes à Genève, dont il ne parle jamais. De quoi alimenter les rêveries immobiles mais violentes d’un cœur de 18 ans, assoiffé d’enracinement. 

Difficile de rendre compte d’un roman de Modiano, à l’écriture tellement impressionniste et subtile. Dans mon esprit, elle se confond avec les brumes roses et bleues accrochées aux montagnes du golfe ligure que mon avion survolait. Il faut s’appeler Galéa et connaître son Modiano par coeur pour se le permettre (je vous renvoie à son magnifique billet sur « Villa triste »).

J’ai aimé… la narration décousue d’un narrateur qui arrache des bribes de souvenirs d’un été qui a eu lieu douze ans auparavant. On retrouve la marque de fabrique de Modiano, cette litanie des noms propres semés au vent, dont la musicalité désuète recrée un monde parti en fumée : le Sporting, le Windsor, l’Hermitage, la pension des Tilleuls, la coupe d’élégance Hooligant, le cinéaste Rolf Madéja (tous totalement inventés, et tous aussi fascinants que de vrais souvenirs)…

J’ai accepté, comme le narrateur, de ne faire que subodorer les activités louches du Dr Meinthe et du mystérieux Henri Kustiker, dont seule la voix parvient à Victor à travers une ligne téléphonique embrouillée. De même que le destin du père d’Yvonne reste obscur, malgré les efforts de Victor pour soulever le voile qui lui cache de grandes parties de la vie de son aimée, tandis que l’on sait que celui de René est mort en héros de la Résistance. L’Occupation est un « trou noir » de ce roman, comme la Guerre d’Algérie est un tabou. Au milieu de tous ces non-dits, la visite à l’oncle d’Yvonne acquiert un relief saisissant dans son petit meublé, justement grâce à la grande économie de moyens dont use l’auteur. Du coup l’effet qu’il cause à Victor est presque disproportionné par rapport à la réalité.

J’ai goûté la fin en mode « tombé du rideau » d’une Yvonne qui s’envole… et d’un Victor qui reste sur le carreau. J’ai trouvé que l’ensemble relevait du roman d’apprentissage. Donc je me permets de contredire le titre, en trouvant que cette histoire est plus nostalgique que triste, finalement. (Seul le chien Oswald étant vraiment triste). Tous se mentent – j’allais dire meinthe – dans cette histoire, et seul le temps permet de faire tomber les illusions.

Modiano : une lecture qui prend plaisir à la lenteur, aux images mentales associées à des odeurs et des sons, au grappillage d’informations minuscules, dont le seul sens semble être d’avoir été arrachées à l’oubli et valorisées en tant que telles par le narrateur (et par le lecteur s’il est conquis par cette quête du passé – ce qui est mon cas).

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6 commentaires sur « Patrick Modiano, Villa triste »

  1. Je connais fort mal Modiano. Je l’ai pourtant étudié à la fac mais je n’en ai gardé aucun souvenir marquant et, à te lire, j’en ai un peu honte… Je tâcherai de retenter prochainement car tu donnes rudement envie, comme toujours. Et je m’en vais de ce pas compléter cette envie en allant lire Galéa 🙂

  2. Rho que tu me fais plaisir, tu sais que Villa Triste et un titre qui fait fuir plus d’un lecteur étrangement, moins haletant que rue des boutiques, et moins noir que Dimanche d’août, beaucoup s’y sont ennuyés. Sans doute parce qu’il est très très modianesque. En plus c’est celui de la sentinelle à la fin je crois ?
    C’est très vrai ce que tu dis sur la lenteur, le mensonge latent et la quête du passé. Je suis toujours très émue de lire quelqu’un qui aime mon chouchou 😉
    Bon we Ellettres

    1. Heu alors là pfiouh tu me poses une colle à propos de la sentinelle. Je sais qu’il parle des personnes qui fonctionnent comme des sentinelles au cours de la vie de quelqu’un mais c’est plutôt au début (à propos du vieil homme au bateau). Oui j’aime Modiano car il me fait bizarrement penser à mon chouchou à moi, André Dhôtel 😉

      1. Que je dois lire très bientôt…je me le suis promis (à la fin quand il prend son train, il n’y a pas un homme qui lui dit au revoir et qu’il compare à sa sentinelle ? ou je confonds?)

  3. Très belle critique ! Modiano fait partie de mes écrivains préférés.Je n’ai pas lu celui-ci, mais tu m’as donné très envie, d’autant que je connais très bien la petite ville d’eau dans lequel il se passe…

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