Bernhard Schlink, Le liseur

liseur10Michaël a quinze ans quand il fait la connaissance d’Hanna, de vingt ans son aînée. Pendant six mois, ils vivent une grande histoire d’amour. Un jour elle disparaît sans explication. Michaël la retrouve par hasard sept ans plus tard au cours de ses études de droit : il assiste à un procès, elle est sur le banc des accusés. Il a ainsi la révélation de deux secrets d’Hanna. 

Comment faire le billet d’un (court) roman, best-seller en son temps, sans tomber dans la répétition et le lieu commun ? Comment tirer la substantifique moelle d’un texte aussi condensé, sans tout dévoiler ? Le dilemme du blogueur littéraire 😉

Vu que ce livre faisait partie de la lecture commune du blogoclub sur le thème de la littérature en langue allemande, et que c’est moi qui avais choisi le titre qui plus est, je vais tenter de m’appliquer et dire au moins une chose originale (vous me direz si j’y ai réussi).

Sans vouloir gâcher la surprise d’éventuels lecteurs innocents, il est essentiel d’établir que l’histoire a lieu en Allemagne de l’ouest, dans les années 1950-1960.

Que Michaël est l’un des représentants de cette jeune génération d’après-guerre qui lentement commence à s’interroger sur l’attitude de la génération précédente sous le nazisme.

Encore un roman sur ça, me direz-vous. Plus subtil : sur l’après ça. Sur la mémoire enfouie du nazisme dans l’Allemagne d’après-guerre et son resurgissement coïncidant avec l’explosion contestataire de 1968. Sur le fardeau de la culpabilité historique.

L’originalité du roman – partiellement autobiographique me suis-je laissé dire par un Wikipédia complaisant – est de fondre cette culpabilité historique du peuple allemand avec la culpabilité individuelle d’une femme (et le sentiment de culpabilité indirect du jeune Michaël).

Ce roman pose plusieurs questions.

– Est-il possible d’absoudre un crime de l’ampleur de ceux commis par les sbires du régime nazi ?

– Si oui, combien d’années d’expiation faut-il pour cela ? (Cela me fait penser à la question de Saint Pierre : « Maître, combien de fois dois-je pardonner à mon ennemi ? Sept fois ? » – Jésus : « Non pas sept fois mais soixante-dix fois sept fois » – Saint Pierre : « Oh là là c’est chaud ! » – cette dernière réplique étant totalement apocryphe 😉 ).

– Enfin, est-il possible d’avoir aimé une criminelle ?

« Pourquoi ? Pourquoi ce qui était beau nous paraît-il rétrospectivement détérioré parce que cela dissimulait de vilaines vérités ? Pourquoi le souvenir d’années de mariage heureux est-il gâché lorsque l’on découvre que, pendant tout ce temps-là, l’autre avait un amant ? Parce qu’on ne saurait être heureux dans une situation pareille ? Mais on était heureux ! Parfois le souvenir n’est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse. Parce que le bonheur n’est pas vrai s’il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu’on le sût ? » (p. 48-49).

Si le narrateur laisse les deux premières questions en suspens, toute sa vie reste marquée à jamais par l’amour vécu avec Hanna. Ce qui permet à l’auteur de ne pas tomber dans l’un ou l’autre écueil de la représentation du nazisme en littérature : ni manichéisme, ni banalisation. Les hommes et les femmes qui ont exercé des responsabilités sous le nazisme, ont été en bonne partie des gens ordinaires (bien que d’autres aient été d’authentiques psychopathes, on est d’accord, l’exemple d’Himmler étant tout-à-fait parlant). C’est ce que remarquait Hannah Arendt (une autre Hanna(h), de l’autre côté du barbelé…) dans son célébrissime témoignage du procès Eichmann à Jérusalem, contemporain des procès des gardiens de camps en Allemagne de l’ouest (années soixante). Ils ont obéi aux ordres, de façon sans doute aveugle ou obtuse. Ou pour d’autres raisons, comme le montre l’exemple d’Hanna dans le livre.

Ici le thème est traité avec distance, la distance temporelle du souvenir d’un homme mûr (Michaël) sur cet unique amour vécu dans sa prime jeunesse. J’ai aimé la façon presque proustienne qu’il a d’isoler ces souvenirs maintes fois polis par sa mémoire : les gestes d’Hanna, ses odeurs, les lieux et les sentiments du jeune Michaël découvrant l’amour : ivresse, plénitude, confiance en soi, reniement, incompréhension face au mystère de son aimée. J’ai aimé aussi les cas de conscience qui se posent à lui au cours du procès auquel il assiste assidûment.

Pour tout dire, la première partie, celle qui parle du temps de l’histoire d’amour, m’a ravie. La deuxième partie, le procès puis les années ultérieures sont empreintes d’une certaine lourdeur (voulue sans doute). Le résumé de la vie de Michaël après Hanna semble même bâclé. L’intérêt vient de la révélation du secret d’Hanna, qui ouvre les yeux du narrateur (le lecteur, lui, s’en doutait déjà).

Reste le sentiment d’inachevé, de regret et de culpabilité latente de cette histoire douce-amère de deux destins désaccordés.

Les avis de Titine, Sylire, Lisa, Hélène, Florence, ClaudiaLucia, Grominou

blogoclub

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8 commentaires sur « Bernhard Schlink, Le liseur »

  1. J’aime bien ta phrase : un roman… « sur le fardeau de la culpabilité historique » qui, je trouve, résume bien l’un des questionnements principaux du roman. Un sujet qui peut s’appliquer à de nombreuses périodes et pas seulement au nazisme en effet.

    1. Merci de ton commentaire 🙂
      Oui bien sûr que la culpabilité historique s’applique à d’autres périodes, mais c’est vrai que le nazisme est un cas extrême, dont la responsabilité reste très lourde pour les générations suivantes… Après, je trouve souvent qu’on culpabilise uniquement les Allemands, qui certes ont porté Hitler au pouvoir, mais d’après moi l’ensemble des Européens devraient sentir le poids de la responsabilité de ce qui s’est passé sous le nazisme…
      A bientôt

  2. J’ai pour ma part préféré la deuxième et troisième partie du livre, que j’ai trouvées plus profondes. Peut-être aussi que j’en avais gardé moins de souvenirs par rapport au film…

    1. Oui ce sont les parties où les questions philosophiques se posent le plus au narrateur (et donc à nous lecteurs), mais bizarrement, j’ai trouvé ces parties un peu bâclées… j’aurais bien aimé lire un développement plus long de « l’après-Hanna » dans la vie de Michaël… Mais c’est ma préférence pour les romans longs qui parle là ! ^^

  3. Mais oui, tu as très joliment « décortiqué » ta lecture! Un beau billet! Comme toi, j’ai beaucoup aimé ce livre et son questionnement mais contrairement à toi, je n’ai pas jugé certaines parties bâclées. Je te rejoins entièrement dans l’idée que les criminels nazis pouvaient être des gens « ordinaires » comme Hanna (du roman). Gitta Sereny le montre bien dans son essai sur le directeur du camp de Treblinka : « Du fond des ténèbres » et c’est le sujet du roman de Robert Merle qui a été le premier à constater cette évidence (fort mal reçue par ses contemporainsen 1950) dans »La mort est mon métier ».

    1. Merci ! Quand je dis « bâclé », je ne dis pas que c’est mal écrit, mais le narrateur semble résumer un peu vite « le reste de sa vie » après son histoire intense avec Hanna. La première partie semble intemporelle, le reste passe très vite, mais c’est sans aucun doute voulu au point de vue littéraire. Je n’aurais pas dû employer le mot « bâclé » 😉
      Ah « La mort est mon métier » ! J’ai eu toute une période Robert Merle il y a 10 ans, et celui-ci m’avait marquée. Après, des études psycho-historiques ont montré, d’une part qu’il y avait bien un phénomène d’entraînement et d’anesthésie dans l’accomplissement de l’horreur, d’autre part que les grands bourreaux comme Eichmann, Rudolf Hoess etc n’étaient pas si « banals » que ça…

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