Kiran Desai, La perte en héritage

SaiLa perte, orpheline de 16 ans, vit chez son grand père misanthrope dans les montagnes du Cachemire (on n’est pas chez Heidi pourtant). Elle tombe amoureuse de son précepteur de mathématiques, le jeune Gyan issu d’une famille pauvre de l’ethnie gorkha. Mais on est au début des années 1980 et ça commence à chauffer entre l’ethnie gorkha et le pouvoir central. Le Front de Libération Nationale Gorkha est créé et enrôle Gyan dans ses rangs.

Dans cette région où l’Inde se fondait dans le Bhoutan et le Sikkim, et où l’armée faisait des tractions et des pompes, passant son temps à repeindre ses tanks en kaki au cas où les Chinois ne limiteraient pas leur appétit au Tibet, la carte avait toujours été cafouilleuse. Les journaux semblaient résignés. On avait guerroyé, trahi, marchandé son compte ; entre le Népal, l’Angleterre,le Tibet, l’Inde, le Sikkim, le Bhoutan ; Darjeling volée par-ci, Kalimpong arrachée par-là – en dépit, eh oui, en dépit du brouillard qui dévalait les montagnes comme un dragon, noyant, défaisant, rendant absurde tout tracé de frontière. (p. 24).

Ce livre est un extraordinaire rubik’s cube dont plusieurs facettes sont imbriquées. Une facette politique avec la guerre civile qui naît dans ce magnifique écrin montagneux, mais aussi les conséquences de la colonisation britannique, telles les divisions et rancœurs existant entre les Gorkhas et autres minorités et le milieu où évolue Sai, composé d’Indiens aisés totalement anglicisés et aliénés par leur référence britannique constante. Il y a aussi les atrocités commises par la police, le fonctionnement presque colonial de l’administration dans ces lointaines périphéries, la proximité de multiples frontières inextricables…

Noni : « Ils ne sont vraiment pas doués pour le tracé des frontières, ces foutus Anglais. »  

Mrs Sen plongea directement dans la conversation : « Ils manquent d’entraînement, forcément ils n’ont que de l’eau tout autour, hi hi hi. » (p. 208).

Mais il y a aussi une facette sociale : les bidons-villes qui entourent la ville de Kalimpong, les différences de milieu qui viennent parasiter l’amour naissant de Sai et Gyan, la cruauté d’un mari envers sa femme, et la figure émouvante, pathétique du cuisinier du grand père dont le fils unique, Biju, a émigré illégalement aux Etats-Unis et qui rêve pour lui d’un destin plus glorieux que le sien.

« Les Bengalis, dit le cuisinier, sont très intelligents.                                                              

– Ne sois pas ridicule, dit Sai. Cela dit, ils seraient certainement d’accord avec toi.            

– C’est le poisson, dit le cuisinier. Les gens des côtes sont plus intelligents que ceux qui vivent à l’intérieur des terres. » (p. 122).

Ce cuisinier est mon personnage préféré : il a un cœur presque maternel, il est naïf, il cherche à conserver sa dignité comme il peut, et il ne s’en fait pas quand s’abat sur lui les coups du sort. Et c’est que Kiran Desai fait aussi vibrer la corde existentielle : l’ennui des jeunes gens, les petites lâchetés, la « conversion » de Gyan à la cause nationaliste lors d’une manifestation auquel il participait en simple flâneur, le sentiment de vacuité et d’étrangeté totale que ressent Biju aux Etats-Unis, clandestin acculé à survivre de petits boulots dans les cuisines des restaurants new-yorkais, auquel répond comme en écho l’expérience plus ancienne de Jemu Patel quand il était jeune étudiant en Angleterre (le thème de l’émigration que j’avais déjà rencontré dans Le Jeûne et le Festin, on le retrouve ici amplifié, avec le complexe d’infériorité/supériorité de l’Indien face au  reste du monde, notamment les pays riches)…

Ces hommes étaient-ils totalement engagés dans leur action ou en étaient-ils en quelque manière détachés ? Rejouaient-ils d’anciens épisodes de l’histoire de la contestation ou étaient-ils guidés par l’espoir d’une nouvelle histoire à écrire ? Leurs cœurs battaient-ils au rythme de quelque chose de vrai ? Une fois qu’ils se mettaient à crier et à défiler, étaient-ils encore sincères ? Se voyaient-ils d’un point de vue au-delà du moment présent, ces fans déchaînés de Bruce Lee dans leurs tee-shirts américains made-in-China-et-importés-via-Katmandou ? (p. 249).

L’auteur a un talent particulier pour rendre vivantes les aspérités, les creux et les bosses de notre humanité, par de simples mots lâchés parfois sans phrases. Une dernière facette du roman est justement la poésie qui surmonte les bassesses et les horreurs qui arrivent au cours du roman : magie des paysages, des terrasses verdoyantes des plantations de thé, des montagnes majestueuses qui trouent la brume…

Les couleurs du jour avaient été celles du crépuscule, la brume glissant comme une grande créature marine aux flancs des montagnes habitées d’ombres et de profondeurs océaniques. Visible par intermittence au-dessus de la vapeur, pic lointain taillé au burin dans la glace, le Kanchejunga accrochait les dernières lueurs du couchant, couronné d’un panache de neige soulevé par les vents violents qui soufflaient au sommet. (Incipit).

Cette poésie côtoie la plus grande ironie (une des caractéristiques majeures du roman indien à mon avis) :

« Tu es sûr que tu veux rentrer ? demanda-t-il, alarmé, les yeux exorbités. C’est une erreur colossale, tu sais. J’ai trente ans d’Amérique, moi, sans ennuis (…) et je ne suis jamais retourné au pays. tiens, prends seulement leur plomberie, dit-il avec un geste de la main derrière lui en direction des gargouillis en provenance des W.-C. Ils devraient mettre une chasse d’eau sur leur drapeau, comme on a fait, nous, avec le rouet [de Gandhi]… » (p.419).

Sai et Gyan sont finalement de simples motifs parmi d’autres. Une Juliette et un Roméo indiens auxquels ne sont pas épargnés les confrontations, la spirale des incompréhensions et du ressentiment social et culturel. Derrière leur amour se dessine celui, infiniment plus profond et gratuit, d’un père pour son fils, ou celui, blessé, d’un homme au cœur froid pour son chien.

J’ai mis beaucoup de temps à lire ce livre, peut-être d’abord en raison de son étrangeté. Comme dans les autres romans indiens lus dans le cadre de mon « challenge romans d’Inde(s) », le temps n’est pas linéaire, des épisodes sont racontés dans un ordre non chronologique, par réminiscences. En outre, quelques scènes atroces sont à déconseiller aux âmes sensibles. Kiran Desai porte aussi un regard féroce sur les membres des églises chrétiennes, protestantes ou catholiques, les voyant comme des profiteurs sans vergogne des pauvres ou comme des tortionnaires d’enfants. N’est-ce pas un peu éculé ? Anita Desai (c’est sa mère) offrait une peinture beaucoup plus nuancée de l’école de religieuses. On sent une sorte de vengeance personnelle de la part de l’auteur, qui se manifeste aussi à travers la colère intérieure de Sai quand elle lit un manuel de savoir-vivre à destination des gentlemen indiens sous la colonisation britannique.

En définitive, c’est un roman riche et envoûtant par moments, avec un remarquable sens de la narration, portant une intense interrogation : qu’est-ce qui fait l’Inde, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières (contestées) ? Il a reçu le Booker Prize (le Goncourt britannique) et les plus vifs encouragements de Salman Rushdie, c’est dire.

Challenge Romans d'Inde(s)

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2 commentaires sur « Kiran Desai, La perte en héritage »

  1. J’aime beaucoup le titre…j’avais lu l’an dernière un polar indien de K. Desai, et j’avais le sentiment que la littérature indienne me correspondait bien. L’étrangeté dont tu parles ne me dérange pas a priori, en revanche, les scènes atroces me font peur, je le reconnais.
    Rien que pour les montagnes, et pour ce que tu dis du personnage du cuisinier, j’ai envie de m’y coller.
    Je note au cas où.

    1. Contente de te retrouver Galéa. Je crois que tu confonds avec Kiswar Desai (j’avoue, on s’y perd, mon auteure c’est Kiran Desai, ça y ressemble beaucoup), dont j’avais lu ton compte-rendu sur ton blog 😉 …
      Oui les scènes atroces sont atroces (dont une scène de torture 😦 ) mais elles sont disséminées parmi plein d’autres épisodes différents, qu’ils soient drôles, mélancoliques, satiriques, poétiques, existentiels… C’est ce qui fait la grande force de son roman. A la rigueur, on peut presque sauter les passages « chauds » !
      Le cuisinier vaut vraiment le détour. C’est toujours touchant de rencontrer ce genre de personnage auquel on s’attache au fil de l’histoire…

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