Irène Nemirovsky, Dimanche et autres nouvelles

Dimanche et autres nouvellesJe poursuis ma lecture de Nemirovsky avec un recueil de ses nouvelles publiées dans diverses revues des années trente jusqu’à 1942, y compris dans l’antisémite Gringoire, en pleine Occupation ! (Irène Nemirovsky étant d’origine juive, elle fut déportée à Auschwitz en juillet 1942). Ce qui prouve la faculté des (vrais) écrivains à transcender le réel par la littérature.

En général je préfère les romans aux nouvelles. Dans une nouvelle, on a à peine le temps de s’intéresser et de s’attacher aux personnages qu’ils se sont déjà volatilisés dans une chute en forme de pirouette qui me laisse bien souvent sur ma faim ! Mais j’aime lire de temps en temps des nouvelles car on a l’impression de déguster un verre de Jurançon à petites gorgées – un excellent vin blanc au passage, je recommande ! A défaut de pouvoir en boire en vrai en ce moment, petit locataire intra-utero oblige, je lis des nouvelles ! 

La nouvelle est plus stylisée que le roman, elle saisit des caractères en quelques lignes, elle porte un message, presque comme une fable.

C’est exactement ce qu’on trouve dans ce livre. On a ici regroupées les « histoires de familles«  assaisonnées de « secrets de famille«  qu’affectionne Nemirovsky : des relations mère-fille aigres-douces (Dimanche, Les rivages heureux) ou étouffantes (L’ogresse), mais aussi des relations conjugales en demi-teinte ou carrément tragiques (notamment La femme de don Juan), voire des relations frères-sœurs (Liens du sang) et père-fils (L’honnête homme, L’inconnu) elles aussi bien complexes. Famille, je te hais ? Ce n’est pas si simple car l’écrivaine montre aussi l’attachement profond des êtres que le lien familial réunit, mais dans toute sa complexité : tout n’est pas blanc ou noir, les hommes changent, ils peuvent ressentir de la tendresse et de l’irritation pour une même personne en même temps, ils peuvent sembler incorruptibles en façade et dissimuler des fautes côté jardin, ils peuvent continuer d’aimer même s’ils savent que leur amour repose sur une illusion. J’ai été particulièrement touchée par le personnage de Ginette, demi-mondaine sur le retour, ancienne poule entretenue qui se retrouve atrocement seule (dans Les rivages heureux). J’ai aussi bien aimé le personnage de Clémence Labouheyre, l’épistolière qui raconte l’histoire dans La femme de don Juan, une ancienne femme de chambre qui se trouve sur son lit de mort.

Pour les amateurs, on a droit parfois à de bons petits coups de théâtre : des faits absolument étranges, des renversements malicieux, des glissements de situation imperceptibles… L’écriture est comme d’habitude, élégante et incisive, mais je me suis rendue compte que l’auteur savait aussi très bien inscrire, au cours de l’action, la description du cadre dans lequel celle-ci se déroule. Par exemple ici (dans L’incendie) :

Assise dans l’auto auprès de son mari qui conduisait, Mme Georges calculait ce que lui rapporterait en quintaux de blé, en bestiaux, en fruits, les terres qu’elle allait acheter. L’air était vif ; le vent venait des monts d’Auvergne tout proches […] et, à leurs pieds, s’étendait une campagne riche et tranquille. Un troupeau de lourdes dindes passa, barrant la route de l’auto, puis fuyant avec des gloussement éperdus. Abritée sous un parapluie, une femme chassait devant elle deux grosses vaches blanc et roux. Les nuages, lorsqu’ils s’écartaient, laissaient voir un firmament vermeil et, une seconde, le soleil étincela sur le flanc mouillé des bêtes trottant vers l’étable […]

Je ne sais pas vous, mais moi, avec les années, j’apprécie de plus en plus les descriptions justes et bien écrites qui nous plongent dans une atmosphère particulière. C’est dit ! #JaimeLesDescriptionsDansLesLivres Surtout quand ça se passe dans des milieux sociaux qui parcourent tous les degrés de la bourgeoisie (de la grande à la petite), une bourgeoisie guidée par son sens du devoir et du paraître, ses ambitions et ses passions étouffées… il y a beaucoup de huis-clos dans ces nouvelles d’ailleurs.

Il y a aussi les nouvelles qui parlent de la Débâcle de 1940 et de l’Exode (L’inconnu, Le Spectateur, M. Rose) dont l’auteur de Suite Française* excelle à rendre l’atmosphère. Rarement la judaïté est évoquée (mais elle est le nœud principal de Fraternité).

Irène Nemirovsky
Irène Nemirovsky

Et enfin, il y a deux, voire trois nouvelles qui sortent complètement du lot car elles sont écrites de façon toute différente. Il y a d’abord deux nouvelles « finlandaises » (qui se passent en Finlande donc, alors que la majorité des autres ont leur cadre en France). Dans ces nouvelles finlandaises, la présence de la nature est beaucoup plus forte et le ton est onirique. On dirait presque des contes de fée. Aïno est sur ce point extraordinaire : le récit mythique d’une orgie dionysiaque, qui se termine tragiquement comme tous les contes de fée. La narration est très vaste, elle englobe tous les personnages d’une même ville et nous plonge dans un monde de sensations, d’instincts et de mouvements irrationnels. Un monde d’éternels retours. Il y a aussi une nouvelle « ukrainienne » qui narre avec beaucoup de drôlerie la vie d’intérieur d’une famille de Russes originaux, fantaisistes, ignorants des règles et des horaires. Face à leur sens du merveilleux, la narratrice, petite gamine de huit ans (qui se nomme Irène !) oppose son cartésianisme hérité d’une « éducation demi-française »… Serait-ce un vrai souvenir d’enfance d’Irène Nemirovsky (née et élevée à Kiev, ayant eu, comme la narratrice, une gouvernante française) ? Mystère et boule de gomme. En tout cas, ces trois nouvelles sont très différentes des nouvelles « françaises », qui elles sont bien plus dialoguées, naturalistes, ironiques et tranchantes ! J’ai découvert là une autre facette du talent d’Irène Nemirovsky.

Bref, comme d’habitude, et comme je n’aime écrire que sur les livres que j’ai aimés, je ne peux que recommander la lecture des nouvelles de Nemirovsky parues en format poche. C’est un vrai plaisir ! Je crois que j’en ai préféré la lecture à celle de Jézabel, que personnellement je trouve, a posteriori, plus morne et « froide ». Je vais m’attaquer un jour à son autre recueil de nouvelles : Les Vierges.

 * Roman écrit en 1942, primé à titre posthume par le Renaudot en 2004.

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