J.-K. Rowling, Une place à prendre

(c) Thomas Samson, AFP
(c) Thomas Samson, AFP

Le dernier roman de la « mère » d’Harry Potter a suscité beaucoup de curiosité, en raison justement de la mythologie poudlardienne, et dès lors beaucoup de critiques. Certains déplorent le virage réaliste pris par Rowling, prétendent que son incursion dans l’écriture pour adultes est une déception (mais HP n’était-il pas lu autant par les adultes que par les enfants ? C’est d’ailleurs le propre de tous les grands succès populaires que de ne pas compartimenter leur lectorat…). Cette critique caricaturale réactive le cliché du créateur à l’unique premier succès qui n’arrive pas à confirmer l’essai. Je la trouve largement imméritée.

Rowling nous introduit avec talent dans l’univers restreint d’une bourgade du sud-ouest de l’Angleterre. Son nom, Pagford, sa périphérie, la cité des Champs, sa commune de rattachement, Yarvil. Tout cela ne dira rien au lecteur, car elles sont purement imaginaires. On retrouve là une recette qui avait marché pour Harry Potter, magie mise à part : en créant les conditions de ce condensé d’humanité, J.-K. Rowling en use comme d’un laboratoire pour décortiquer au scalpel des types (de relations humaines, de comportements, de mentalités, de « scènes de vie ») qui résonnent par-delà la Manche.

« Un notable meurt à Pagford… » et sa disparition lance l’histoire. Je croyais au départ que ce livre était un policier. Mais pas du tout ! Il se centre sur les conséquences de la mort fort naturelle de ce Barry Fairbrother et les luttes intestines qui s’ensuivent pour prendre sa place au conseil paroissial du village… Eh oui, car à défaut de meurtre(s) et de coupable(s), on a bien un enjeu de pouvoir déterminant pour la politique micro-locale. Pour les Pagfordiens pure souche comme l’épicier Howard Mollison (Ah les épiciers… cette corporation a fourni tant de bons personnages ! La littérature leur doit beaucoup), fiers de leur vieille abbaye, de leurs fleurs et de leur château, la « ville » (Yarvil) et la cité des Champs jouent le rôle du repoussoir. Ils veulent à tout prix préserver leur chère petite commune des horreurs urbanistiques de la modernité. Feu Barry Fairbrother, ancien rejeton de la cité des Champs passé par l’ascenseur social, défendait, lui, sa cité natale, sa clinique de désintoxication et les moyens permettant aux jeunes défavorisés de s’en sortir. On comprend que c’était un homme charismatique, chaleureux, simple, un poil populiste. A sa suite, certains habitants – plutôt les habitants « d’importation » – s’opposent au transfert de la sinistre cité des Champs de la juridiction de Pagford à celle de Yarvil et refusent la fermeture de la clinique, gouffre financier dont les coûts sont assumés par Pagford. La place du mort au conseil du village, selon à qui elle échoira, est donc susceptible de faire basculer l’équilibre des forces en faveur de l’un ou l’autre des deux camps. Au passage on en apprend un peu sur le fonctionnement administratif et politique des collectivités locales britanniques : ça m’a tout l’air d’un beau mille-feuille, mais au moins les décisions sont prises au plus près des habitants.

A Pagford, coin de verdure apparemment idyllique, plusieurs personnages vivent, pleurent, se meuvent, espèrent, aiment, s’agacent, se jaugent, se méprisent, s’admirent, chuchotent et réagissent les uns par rapport aux autres. A la longue, cet enchevêtrement provoque des retournements du type « un battement d’aile de papillon crée un ouragan… ». L’intrigue est démultipliée. Elle n’est plus centrée sur un personnage principal comme dans Harry Potter, mais elle tisse ensemble des destins individuels qui entrent parfois en collision, suscitant au passage des étincelles tragi-comiques.

Mais la communauté de Pagford ne ferait-elle pas justement office de personnage central ? Passons-la en revue. Du côté des adultes, on a Shirley, la femme d’Howard Mollison, doucereuse et traître en vieille lady confite de province qu’elle est ; le fils Mollison et sa femme Samantha aux fantasmes débridés par l’approche de sa ménopause ; la vieille Maureen, veuve de l’ancien associé d’Howard et qui complète le ménage Mollison ; Mr et Mrs les docteurs Jawanda, pakistanais, seuls personnages « de couleur » du coin, en butte à un racisme sournois mais pas si univoque que ça ; les inquiétants Mr et Mrs Price, pour lesquels Rowling déploie tout son talent pour l’ambiguïté, le non-dit et les caractères borderline ; Kay, l’assistante sociale pleine de bonnes intentions, par ailleurs mère célibataire et trentenaire très contemporaine ; les pathétiques épaves de la cité des Champs dont elle s’occupe, Terri mère junkie, Obbo le dealer ; enfin les Wall, empruntés et cachant à grand peine leur mal être, lui directeur et elle psychologue du lycée de Yarvil. Un bahut un peu crade où se concentre la majorité des adolescents de l’histoire, lesquels mènent leur vie de façon assez autonome : Fats Wall, Andrew Price, Sukhvinder Jawanda, Gaia la fille de Kay, et l’inénarrable Krystal Weedon, fille de Terri…

Rowling maîtrise suffisamment son art pour camper assez subtilement ses personnages, qui ne sont jamais exactement tels qu’on voudrait qu’il soit. Le regard de Samantha suffit à cataloguer Kay dans la gauche bien-pensante, mais n’est-elle que cela ? Doc Jawanda au féminin se montre endurcie mais les préjugés qu’elle affronte (en tant qu’étrangère, en tant que femme) n’en seraient-ils pas l’une des causes ? Shirley Mollison n’est gentille qu’en apparence et son inconscient parle parfois plus fort que sa « tea-pique » ladylike attitude. Ruth Price souffre du syndrome de Stockholm (remarquable portrait d’une femme battue, l’un des personnages les plus réussis). Le jeune Fats Wall est également remarquable de complexité, qui se mesure à l’écart entre le personnage qu’il s’invente (celui du cynique moqueur) et sa vraie nature. Mr Wall cache un secret honteux que sa femme porte à bout de bras (qu’elle a grassouillets). La veuve éplorée de Barry se révèle assez veule… D’autres personnages sont plus simplets mais plus rigolos (Howard et Maureen par exemple, ou Samantha) ou tragiques (Terri). Aucun n’est pourtant ni totalement bon ni totalement mauvais, même le mort tant regretté (sauf peut-être l’un d’entre eux que je vous laisse deviner). Les adolescents sont parmi les plus intéressants du groupe, ambivalents, contraints par les codes dictés par le groupe, ils oscillent encore entre le bien et le mal mais leur jeunesse leur préserve une voie de liberté plus large que celle des adultes.

Et enfin, enfin, il y a Krystal Weedon… l’adolescente qui nous renvoie immédiatement à tout ce qu’on entend dire sur la jeunesse paumée, soiffarde et pourvoyeuses de filles-mères de Grande-Bretagne, un personnage qui semble être la petite sœur de la « lost generation » du film Trainspotting, même si nous ne sommes pas ici en Ecosse. Rowling réussit un véritable tour de force : avec Krystal, elle a créé à la fois un personnage de farce, de roman naturaliste à la Zola ou de roman picaresque à la Rabelais (tiens, un Gargantua au féminin se rapprocherait peut-être de l’essence du personnage…), une héroïne de tragédie, une icône de la littérature « young adult », et elle nous emmène sur de véritables sommets… dont chacun appréciera la mesure ou pas.

Ce qui m’a captivée dans ma lecture :

– La lente et virtuose construction du récit, par cercles successifs et concentriques, comme une caméra se déplaçant au rythme des personnages ; les effets papillons que cela entraîne (d’où des scènes absolument poilantes, comme dans la classe de Mrs Harvey par exemple, un vrai monument du genre) ; les coups de théâtre (je n’ai pas compris les critiques qui ont dit qu’il ne se « passait rien » dans ce bouquin) ;

– Le contraste des pensées des uns et des autres, créant un effet d’ironie très réussi (parfois le contraste est décalé dans le temps, d’où une impression de déjà-vu et de bruissement d’un village qui vit au gré de ses caquetages, potins et rumeurs déformées) ;

– Le talent d’observatrice de J.-K. Rowling (l’atmosphère du lycée de Yarvil est criante de vérité, croyez-en une ancienne prof !) ;

– Les grands archétypes de la fin de l’histoire : le duo sauver/perdre la vie ; le bouc émissaire ; la rédemption ; la transfiguration… ;

– Mais aussi les destins de certains personnages qui restent en suspens, stimulant l’imagination du lecteur…

Ce qui m’a moins plu :

– Le ton très grinçant du récit et le regard assez noir sur la nature humaine en général ;

– Le retournement un peu facile et peu crédible, du coup, de Samantha à la fin (mais qui fait plaisir) ;

– Le fait que le personnage de la veuve Fairbrother (dont je ne me rappelle même pas le nom !) ait été insuffisamment exploité.

Alors certes on perd le souffle et l’ampleur de la saga HP, mais ce livre est une vraie mine pour tous les passionnés de sociologie et de psychologie ! 

Et vous, avez-vous lu Une place à prendre ? L’avez-vous comparé à HP ? Avez-vous trouvé le récit réaliste ?

(PS : n’oubliez pas de « liker » la page Facebook ou de vous abonner au compte @Ellettres si vous appréciez le blog ! Merci !)

Challenge God save the livre

Challenge-anglais

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s