Vita Sackville-West – Haute société

On entre ici dans le domaine feutré de la bourgeoisie anglaise victorienne, ou ce qu’il en reste dans les années 1930. La trajectoire de la jolie, oisive et futile Evelyn, veuve Jarrold, est ici retracée d’un ton distant et presque froid. Le point de vue lui-même est futile, ou bien même snob, vous savez, comme ces gens qui débitent avec préciosité des phrases sans queue ni tête dans les rendez-vous mondains, au point que son histoire a un peu du mal à nous « hameçonner » au début.

Et la passion arrive sans crier gare. Les lignes de fuite convergent peu à peu ; on comprend mieux qui est cette Evelyn, d’où elle vient (un milieu de parvenus aux conceptions étroites) et comment sa passion soudaine et non annoncée pour le jeune député travailliste Miles Vane-Merrick va bouleverser son monde si ordonné. Des horizons insoupçonnés s’ouvrent, la changent, la rendent plus humaine, moins « poupée » confite dans l’adoration de ses nombreux admirateurs et dans le confort dont elle est assurée.

Malgré la « tête vide » dont la gratifie le narrateur, elle est assez lucide sur elle-même pour se sentir prise entre deux feux : la réprobation, pénible à anticiper, de son milieu, les Jarrold, des gens « de l’ancien temps » qui se sont haussés jusqu’à la pairie grâce au travail acharné de l’aïeul – et de l’autre côté, l’insouciant mépris des conventions dont fait preuve le libéré, le distingué, l’aristocrate bohème, le châtelain épris de modernité, bref, en un mot comme en cent, le fougueux Miles Vane-Merrick.

— Attention, vous entrez dans une zone « spoiler » —

Evelyn se laisse aller à sa passion dévorante pour Miles, elle sacrifie sa réputation de veuve sans tâche, brise les conventions auxquelles elle tenait tant autrefois. Elle est à la veille de ses quarante ans, l’âge des remises en question, l’âge de tous les dangers. Miles a 25 ans, il est brillant, sa carrière politique est prometteuse, il touche à tout – l’astronomie, le droit, la psychologie, la littérature, les sciences politiques, et même l’entretien de ses terres, en digne descendant d’une lignée « tory » qu’il est – et contrairement à Evelyn, il ne conçoit son amour pour elle que comme une partie de sa vie, non comme un tout.

Elle perçoit cela, le vit douloureusement, contient sa jalousie, réprime jusqu’à l’éclatement ses émotions d’amoureuse possessive afin de ne pas le perdre car il tient farouchement à son indépendance – « égoïste » est l’un des termes qui reviennent le plus pour le décrire. Elle accepte cette relation inégalitaire mais sa sensibilité se rebiffe parfois. Les scènes de querelle entre les deux amants sont frappantes d’authenticité, montrent la complexité des sentiments mêlés de l’un et de l’autre. Les temps de bonheur apportent une fugace plénitude, toujours gâtée par la cruauté inconsciente de l’un et le processus de culpabilisation de l’autre.

Evelyn pressent intuitivement que leur amour est voué à une lente agonie. Elle décide alors de rompre d’elle-même avant que Miles, humiliation suprême, ne s’en charge. Sans savoir qu’elle vient ainsi de couper le fil qui la reliait enfin à la Vie.

Et nous ne saurons jamais si Miles aurait vraiment fini par la quitter, lui qui est disposé à épouser sa belle…

Deux personnages pétris de contradictions (Miles n’est pas si moderne que ça, Evelyn n’est pas si futile que ça), deux milieux sociaux qui se confrontent en coulisse, une liaison amoureuse que l’on suit dans tous ses méandres et une galerie de personnages plus ou moins bien campés – le fils unique d’Evelyn, Dan, 17 ans et éperdu d’admiration pour son « mentor » Miles est très touchant.

Vita Sackville West
Vita Sackville West

On n’échappe pas au schéma tragique classique : l’amour des deux héros est impossible, ils sont trop différents. Mais, modernité du roman psychologique oblige, les deux amants érigent eux-mêmes les barrières qui les séparent : Miles par ses livres et ses projets, Evelyn par ses scrupules.

Le récit manque d’investissement affectif pour ses personnages, selon moi. Il nous perd un peu – autre mentalité, autres façons de vivre. Le plus intemporel finalement, c’est le portrait d’une société blasée, repue et en manque de sens d’où surnage, comme une perle miroitante dans du gravier, l’aura discrète d’un autre couple : Leonard et Viola Anquetil. Ce sont les meilleurs amis de Miles, ils ont quelques années au compteur, et pourtant leur « entente est radieuse »…

Leur secret ? Il vient de Viola apparemment : elle a une « vie intérieure » qui la centre (sic), tandis qu’Evelyn court après Miles pour combler son « vide » intérieur.

Voilà mesdames, c’est pour vous, c’est gratuit, l’conseil de m’dame Sackville-West ! (Et ce n’est pas perdu pour vous non plus, messieurs 😉 ).

Lire sur le blog d’Asphodèle un compte-rendu plus circonstancié du même livre et un autre point de vue intéressant sur Plaisirs à cultiver.
Cet article concourt au challenge « God save the Livre 2013 » dont vous trouverez toutes les informations sur Passion Livre.

Challenge-anglais

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