Olga Lóssky – La Révolution des cierges

Un titre saugrenu, dirions-nous au premier abord. Rien qui ne laisse présager de quoi il s’agit. Une fois les premières pages tournées, on commence lentement à comprendre. Après un « faux départ » (une vieille dame russe achète une magnifique icône de la Résurrection chez un antiquaire parisien), on se retrouve catapulté dans le temps et dans l’espace : Moscou, automne 1917.

Et là, la petite histoire, la petite musique d’Olga Lóssky se prépare à rejoindre la grande : la Révolution d’octobre, le renversement du gouvernement provisoire de Kerensky, la prise du pouvoir par les bolcheviques, et tous ces soldats qui rentrent d’une guerre conclue sans vraie paix.

Tous ces événements décisifs ne sont toutefois que bruits de fond, ils déchirent le récit et ne font irruption dans la vie des personnages que par à-coup. La trame de l’histoire, elle, s’esquisse au fur et à mesure que le moine Grégoire peint, ou plutôt écrit, son icône : en huit jours, symbolisant les sept jours de la Création et le jour de la Résurrection. Elle trouve son tragique épilogue quelques mois plus tard.

On entre petit à petit dans l’intimité des deux personnages principaux que rien ne lie, et pourtant étrangement semblables dans leurs désirs, leurs regrets et leur espérance : Grégoire, moine orthodoxe entre deux âges du monastère Saint-Andronic de Moscou, et Nadejda Ignatievna, mère de famille, épouse d’ouvrier, une très belle figure de femme.

Mais que viennent faire ici les cierges ? C’est bien là le nœud du problème. Ces tiges de cire inoffensives, universel support des prières humaines se consumant de fumée et de désirs vers le Ciel, sont en effet le point d’achoppement de l’histoire. Produits dans une fabrique appartenant aux moines, leur production est en berne car les ouvriers font grève pour réclamer une hausse de salaire. Ils accusent les moines de recéler de grasses provisions entre les murs de leur monastère et de les laisser mourir de faim en cette époque de graves restrictions. Gochka, le mari de Nadejda, est de ceux-là. Kostik, leur fils de 14 ans, aussi. Or loin de correspondre à la réalité, cette conviction vient de la propagande, distillée dans les soviets d’usine, qui fait des religieux des moines prospères se repaissant sur le dos des ouvriers. Pourtant les moines souffrent aussi des restrictions, mais ont fait le choix de garder tous les ouvriers en sacrifiant une part de leurs salaires. Peine perdue. Leur image souffre de siècles de compromission des responsables orthodoxes avec le pouvoir.

Inconscients de la tragédie qui se noue, Grégoire à l’intérieur de sa clôture, Nadejda chez elle, dans les files d’attentes des magasins ou aux offices des moines, poursuivent chacun leur destinée du mieux qu’ils le peuvent. Deux personnages en retrait des événements directs, dont les préoccupations principales sont autres, et qui seront happés, sans l’avoir vraiment anticipée, par la bourrasque de l’histoire.

Grégoire chemine : son icône, il l’a mûrement méditée. Ce sera une Résurrection, grand thème de l’art iconographique qui représente le Christ après sa mort, descendu aux enfers pour arracher de leurs tombeaux les « parents de l’humanité », Adam et Ève. Il chemine aussi dans ses souvenirs douloureux de jeunesse à l’origine de son entrée au monastère. C’est une personnalité sensible, avec des penchants narcissiques qu’il transcende par de grands élans d’imploration vers Dieu. Il attache beaucoup d’espoir dans la rénovation de l’Eglise orthodoxe russe qui prépare son concile en 1917.

Et Nadejda Ignatievna ? Si attachante qu’elle en devient presque l’idéal-type de la mère-courage. Fille de serfs affranchis, pratiquement illettrée, elle possède cette intelligence du cœur tellement fine qu’elle lui fait deviner l’arrivée imminente de son fils aîné Iourka, rentré de la guerre, alors que personne n’y croit. C’est le pivot de la famille autour duquel se réchauffent et se rassemblent, inconscients de ses sacrifices, son mari et ses cinq enfants. Elle semble loin des luttes ouvrières : sa lutte à elle, c’est la vie des siens. Son espérance jamais prise en défaut malgré les  coups durs et les regrets du passé, porte littéralement toute la famille. Elle attend beaucoup du « camarade Lénine » dont elle a épinglé la photo à côté de celle du Tsar et de l’icône familiale. Elle se rend tous les jours aux offices du soir des moines, son moment de répit, et se prend à rêver que l’espace vide de l’iconostase sera comblé par une Résurrection, symbole des lendemains meilleurs auxquels elle croit. Sa naïveté est à la mesure de sa grandeur.

Mais la tension extérieure monte…  

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Voici un roman qui possède un tel don d’observation de la nature humaine, associé à une bonne connaissance de l’histoire russe, qu’il possède un parfum de vérité, et pourquoi pas, oui, une âme. Une histoire qui ne s’arrête pas aux événements mais connaît une progression, à l’image de l’avancée de toute vie – grâce au fil d’or tracé par l’Icône entre les êtres humains, porte d’entrée vers la terre promise par Dieu.

Fille d’une lignée de théologiens et prêtres orthodoxes russes exilés, Olga Lossky met joliment à profit son riche héritage familial à travers ce deuxième livre publié après Requiem pour un clou, toujours aux éditions NRF.

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2 commentaires sur « Olga Lóssky – La Révolution des cierges »

  1. Ton billet fait très envie. Je note ce titre, car j’aime beaucoup l’histoire russe, et cela fait un petit moment que je n’ai rien lu sur la Russie. J’espère qu’il est sorti en poche.

    1. Je me souviens de mon émotion à la lecture de ce roman. Les deux personnages, surtout Nadejda, sont très attachants. Manifestement Olga Lossky avait plus de proximité avec ce sujet qu’avec celui de la Maison Zeidawi.

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