Annie Ernaux – Les Années

Contexte de lecture : Hier dans la nuit, insomniaque affligée d’une angoisse existentielle (cela va souvent ensemble, non ?), je fouille mes rayonnages à la recherche d’un bouquin précis, ce bouquin lu deux ans auparavant, dans l’espoir qu’il agira comme un calmant qui apaise sans pour autant guérir.

Ca y est ! je l’ai. Les Années d’Annie Ernaux.

Je n’ai lu d’Annie Ernaux que ce livre, cadeau d’un ami. Je la découvrais à l’époque, bien qu’elle fut un écrivain reconnu depuis une trentaine d’années au moins. Autant dire que je ne suis pas très au fait de la tambouille littéraire française contemporaine. Son livre m’a dès cette première lecture, comme happée. Quel charme ensorceleur agit entre ses lignes ?

Je lis dans les articles glanés sur le net qu’Annie Ernaux a développé une « écriture plate » pour rendre compte d’une expérience au monde sans rien qui ne fasse écran. Point de place ici au « style », au respect du verbe pour lui-même. Qu’est-ce donc alors qui retient l’amateur de belles lettres ? Si ce n’est la forme, c’est donc le fond, ou plutôt une forme qui accouche d’un fond de vérité saisissant.

Autant attaquer le vif du sujet : dans les « Années », Annie fait son autobiographie mais elle n’écrit jamais à la première personne du singulier. « Elle », « on », « les gens » sont les sujets de cette histoire. Serait-ce une « autobiographie collective » (oxymore ?) dont elle serait le simple scribe ? Une création littéraire qui emprunterait, toutes proportions gardées, à « la recherche du temps perdu » ?

Oui, ce livre contient l’ambition de restituer une fresque totale d’un temps – la seconde partie du dernier siècle – et d’un lieu – un bourg normand, puis la Province, la Banlieue. Mais une fresque qui saisirait des fragments de vie à l’instant même où ils sont vécus, année après année, de façon impersonnelle comme sur un négatif de pellicule. Le point de vue se situe au ras du sujet et se fond dans ses perceptions du moment. Ce n’est pas le sujet actuel – que ce soit Ernaux ou un autre plus général, ce qui n’est jamais très clair – qui jetterait un regard sur ce qu’il était auparavant comme par-dessus son épaule, mais le sujet qui semble revivre sa vie depuis sa naissance.

Ernaux réintroduit l’autobiographie par la porte dérobée : son itinéraire forme la trame du livre, de ses premiers souvenirs conscients, au milieu des années 40, jusqu’aux années qui précèdent directement la parution du livre en 2008. L’astuce littéraire, c’est l’égrenage de ses souvenirs au fil de photographies la fixant aux âges de sa vie: petite fille, adolescente, jeune fille, femme. Les décennies passant, on voit se dérouler le ruban d’un présent imperceptiblement plus neuf, qui se substitue à un présent un peu plus ancien. Chaque moment présent se construit en référence au passé perçu et au futur imaginé, puis s’enfonce peu à peu dans les ténèbres de la mémoire, l’histoire, l’oubli… Vous me suivez ?

L’auteur part de sa propre expérience de femme – ses parents ouvriers devenus propriétaires d’un café-épicerie, les études, l’ascension sociale, l’avortement clandestin, lemariage, l’enseignement, les courses dans l’hypermarché flambant neuf, la souscription d’un crédit sofinco pour l’achat d’un frigidaire, le divorce, les vacances en Espagne, le désir d’écrire. Mais le « on » s’élargit en cercles concentriques à son entourage proche, familial et familier, cercle d’amis, camarades d’école, de collège, de fac, jusqu’à un esprit général du temps, un inconscient collectif, « les gens ». Un auteur de blog fait remarquer à raison que la distinction entre les acteurs de ce « on » n’est jamais spécifiée, courant le risque d’écraser les individus sous les couches d’un pinceau uniformisant. Certes. Mais quel tableau !

Un tableau vivant des tournures de phrases communes à l’époque, différenciant les générations : « la vie te dressera », « ça va te faire de l’usage », « ma piaule », « si tu es gais ris donc »…

…des attitudes corporelles héritées d’un passé paysan : le saisi rude des oreilles d’un lapin comme de la joue d’un enfant pour y déposer « un bécot », la démarche des femmes dans la rue, leur façon d’empoigner la volaille pour l’égorger dans la cuisine…

…des gestes ou situations inscrits dans la mémoire : les garçons qui « virevoltent » autour des filles fières et gênées, l’adolescente qui ôte ses soquettes dans ses ballerines pour avoir l’air d’une jeune fille… le ramassage du crottin dans la rue après le passage d’un cheval, qui servira d’engrais dans les plate-bandes…

…des sensations : le dépaysement que procurent les premiers « grands ensembles » et les hypermarchés, comme si l’on se mouvait dans un espace trop grand pour sa taille…

Bref, une anthropologie de la vie quotidienne soumise au passage du temps, qui comprend aussi toute une retrouvaille archéologique des objets, des marques, des slogans, des institutions, des chants, des rites révolus : les conversations et ritournelles des dimanche midi en famille (ah le petit vin blanc !), les comptines, les jeux, les « meubles Lévitan qui durent longtemps » vantés avec l’accent impératif et optimiste des pubs radiodiffusées d’alors, les devoirs réalisés sur la toile cirée de la cuisine, le « mange-disque », la revue Cinémonde, la Fête de la Jeunesse qui revient chaque année au printemps, comme les communions solennelles, la carte de France punaisée dans la cuisine pour y suivre les étapes du Tour… Je fais là un inventaire à la Prévert que l’écriture d’Annie Ernaux a le mérite faire revivre comme si elle avait réussi à traverser le mur du passé.

Et voilà le miracle du livre : le passé semble revivre dans le présent ! A la lecture, on le croirait presque autonome ce passé, délivré de ses ancrages chronologiques. C’est aussi là que réside la part de mauvaise foi de la narratrice-autobiographe : malgré tous ses efforts d’authenticité, le passé ne peut pas revivre tel quel dans le présent. Il est nécessairement altéré par le processus sélectif de la mémoire et par les scories du temps. Lévi-Strauss parle très bien de ce processus dans une des pages introductives de son autobiographie intellectuelle, Tristes Tropiques.

Les Années que je préfère chez Annie ce sont les années 40 et 50. Ici l’emploi du « on » s’accommode de la mémoire floue des années d’enfance, ce temps des commencements où « le monde » se réduit à l’entourage proche. Pour l’historienne que je suis, cette première partie est une porte d’entrée dans les années d’Après-guerre, avec ses relents immémoriaux que charrient les récits ressassés chaque dimanche lors des repas familiaux. Les années « post-68 » m’intéressent moins dans la mesure où elles deviennent le monde que je connais. Ernaux constate qu’aujourd’hui, les repas en famille qu’elle préside ne sont plus le temps de la mise en forme du roman familial, car le temps semble s’être accéléré. Elle, en tout cas, en a amassé du récit, à partir des photos, de son Journal et de sa mémoire d’où elle extirpe les souvenirs à la chaîne, l’un entraînant l’autre comme une pelote (d’après une interview d’elle dans le Nouvel Obs).

Le « on » d’Ernaux vise à représenter et comprendre le monde tel qu’il est et son articulation subtile avec le temps qui passe. Il réduit l’écart entre « moi » et « eux », l’individu et la masse, le un et le tout, « le zéro et l’infini ». Certes il ne s’épargne pas de généralisations mais il résonne beaucoup en moi, car à défaut d’avoir trouvé la formule qui me permettrait de remonter le temps (un de mes rares fantasmes de science fiction), il est le passeur qui m’introduit clandestinement dans un passé relativement proche des Papy-boomers, mais que je n’ai jamais connu directement.

Pour en revenir au style d’Ernaux, plus marqué par son absence que par ses attributs, cette écriture nette et limpide, précise et tranchante, il est pour le lecteur une cure d’austérité et facilite l’identification de tout un chacun à ce qui se vit dans le  récit.

Effet post-lecture : ce livre n’a pas vraiment apaisé mon angoisse existentielle du moment mais l’a canalisée vers une réflexion sur l’importance de bien vivre sa vie (Annie Ernaux comme un livre de sagesse antique type Sénèque, on ne lui a sans doute jamais faite, celle-là !).

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Le recueil intégral des écrits d’Annie Ernaux, que j’ai fort envie de m’offrir

La touche intello : la démarche d’Annie Ernaux me fait penser à celle de l’historien Alain Corbin dont l’ambition est de restituer le « panorama sensoriel » d’une époque, les XVIIIe et XIXe siècle français*, mais en gardant une posture extérieure puisque le matériau ne provient pas de son vécu personnel. J’aimerais savoir si la question a déjà été posée à Annie Ernaux. Toujours dans le champ historiographique, le livre d’Eugen Weber sur « La France de nos aïeux » (1980) est un fabuleux voyage dans la France profonde du dernier tiers du XIXe siècle, début du XXe siècle : croyances, repères mentaux, horizons d’attente des populations rurales sont présentés avec une richesse de détails inouïe, provenant des récits de voyageurs, des correspondances de curé et d’instituteurs, de rapports administratifs envoyés par les préfets… La France d’il y a un siècle et demi nous est bien plus sauvage et mystérieuse que la plus reculée des tribus d’Amazonie.

* Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte, 2000, 202 p. (coll. « Cahiers libres »).

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